• Accueil
  •  > 
  • Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Rejoignez Cyberarchi : 

Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes

© Cyberarchi 2019

"Le programme du concours, en 1993, était enthousiasmant par son idée de rencontre des cultures, des savoirs et des publics, et parce que ce quartier de Rennes, transformé dans les années 60, est appelé à devenir un nouveau centre de la ville sur la rive sud de la Vilaine". Les "Champs Libres" présentés par Christian de Portzamparc.

 
 
A+
 
a-
 

J'ai vécu à Rennes pendant les années de mon adolescence, période importante pour moi, puisque c'est là que j'ai commencé à peindre, à vouloir être architecte, et que j'ai fini mes études secondaires. Quand le concours pour le Nouvel Equipement Culturel, les Champs Libres, a été lancé en 1993, je m'y suis présenté parce que je m'intéressais à la ville, au lieu, mais j'avais quelques doutes sur le réalisme de ce projet.

Le programme est constitué de trois institutions : le Musée de Bretagne, la Bibliothèque Municipale et l'Espace des Sciences, et ces institutions étaient alors très actives dans la ville. Elles avaient chacune "pignon sur rue", mais étaient bien sûr tout à fait indépendantes. Les rassembler en un même lieu, un même bâtiment, était audacieux, et m'apparaissait aussi assez risqué : chacune pouvait y perdre son image, se fondre dans un grand container bureaucratisé. En même temps, et c'était l'idée d'Edmond Hervé, le Maire, réunir ces trois pôles éducatifs, c'était créer une synergie, mélanger les publics, les cultures et les savoirs de façon stimulante.

Comment répondre à ce risque, voilà la première question qui m'a mobilisé et encouragé à concourir. Car nous étions à ce moment dans une longue série de concours infructueux, perdus ou gagnés mais abandonnés ensuite par le client à cause de la crise de l'immobilier. Cela devenait financièrement inquiétant.

La deuxième question qui se présentait était celle du site, ancienne gare routière bien située près de la nouvelle gare dans le quartier du XIX siècle qui a subi beaucoup de transformations depuis les années 60. Le terrain des Champs Libres borde l'esplanade Charles de Gaulle, ancienne place d'armes, qui était devenue un immense parking et champ forain, tandis que le quartier neuf du Colombier avait pris place dans les grands terrains de l'ancienne garnison militaire. En face du terrain et de l'esplanade, l'immeuble de l'URSSAF est une tour assez lourde. Cette partie du centre ville n'a, en fait, guère d'intérêt ni de qualité. Le nouveau projet se devait de transformer toute la donnée urbaine. Sinon, cela ne valait pas le coup.

J'ai pensé assez vite que le projet devrait redonner le sentiment d'une place pour l'esplanade, plutôt que de laisser aller cette impression d'un parking triste : grande place utile pour les manifestations annuelles des Transmusicales, et grande place répondant sur cette rive de la Vilaine au fameux assemblage des deux places de la Mairie et du Palais de Justice dans le centre ancien. Il fallait donc que le futur bâtiment contribue à border cette esplanade, à donner "corps" à ce vaste vide urbain. C'était un des objectifs que je me fixais.

Par ailleurs, face à ce programme triple, je m'étais donné une règle : que dans le projet les trois institutions soient immédiatement lisibles et perceptibles de l'extérieur, qu'elles aient une visibilité, une existence autonome. En d'autres termes, on ne devait pas les fondre dans une même valise ou dans une grande boîte où il y aurait des étages de bibliothèque, des étages de musée, et d'espace scientifique. Mon idée était que ces institutions aimeraient être différenciées, identifiées physiquement. Donc, pendant les trois premiers mois, j'ai cherché et tâtonné. Comment séparer et unifier en même temps, créer un tout avec trois éléments ? Je pensais au noeud, aux anneaux borroméens que le psychanalyste Jacques Lacan présentait tout le temps pendant ses cours, à la fin de sa vie. Je suis parvenu à mettre au point une solution qui était assez audacieuse, et qui me permettait de mettre en relief mon idée.

Le musée devait être horizontal, c'est devenu une plaque décollée du rez-de-chaussée, un grand volume pur posé sur pilotis, qui semble flotter comme en lévitation sur l'esplanade. Deux bâtiments perforent et traversent cette enceinte de béton, d'une part l'Espace des Sciences au volume conique dominé par son planétarium sphérique, d'autre part la Bibliothèque, prisme pyramidal qui s'évase comme une corolle en montant vers le ciel. Les bureaux des conservateurs sont installés sur la plaque du Musée en arrière des grands volumes, chaque service se trouvant à proximité de ses salles, lié à elles par une galerie.

Le parcours en rez-de-chaussée, transparent et attirant, se traverse comme un quartier de ville et permet au public d'entrer par trois endroits différents. On y voit de toute part des gens monter, descendre, visiter l'ensemble sous une toiture où la lumière se glisse contre les volumes spectaculaires du cône et de la pyramide inversée. C'est un hall très vivant, lumineux, haut, ascensionnel, qui, parcouru par des passerelles et des balcons allongés, donne accès à chaque partie des Champs Libres. Il y a aussi en rez-de-chaussée, le fonds Pollès, un amphithéâtre, des espaces d'expositions temporaires, une bibliothèque pour les enfants située du côté de la rue, les journaux du monde, des images du Musée, et au sud, un jardin moins ouvert, moins public.

Dans les maquettes d'origine, le cône était d'un blanc monochrome mais j'avais l'intention de différencier les couleurs et les matières des trois "objets" architecturaux. Pendant longtemps, notre étude sur le prisme pyramidal de la Bibliothèque prévoyait une façade en or avec des croix de Saint-André. Finalement l'entreprise a proposé une autre option sans croix que j'ai acceptée parce que, structurellement, elles n'étaient plus nécessaires, mais il est vrai que la première solution m'avait plu comme un thème qui faisait exister les volumes. Peu à peu, je suis arrivé à l'idée que la Bibliothèque serait en verre, tôle et aluminium blanc. J'ai disposé, derrière un verre sur deux, des toiles qui filtrent la lumière dans les salles de lecture et évitent une trop large baie uniquement panoramique. Il fallait, pour l'Espace des Sciences, un matériau qui puisse couvrir à la fois le cône et la sphère. C'est donc les écailles de zinc sombre, anthracite, qui se sont imposées avec le plus de facilité. Je voulais que la grande "table", le dolmen du Musée de Bretagne, soit de nature minérale. Il y a donc un travail sur béton, un relief créé en collaboration avec le sculpteur Martin Wallace à partir d'éléments de granite et de quartz d'une tonalité rose pourpre. L'ensemble se présente comme une grande falaise rocheuse. J'avais prévu d'utiliser seulement deux ou trois panneaux moulés. Finalement nous avons travaillé sur la base de deux panneaux, avec des idées de lignes, de failles, de fissures comme dans une plaque tectonique qui traversent les joints des panneaux, les associant entre eux sur l'ensemble de la paroi, sans jouer le thème de la répétition. Au final, on ne voit pas qu'il n'y a que deux modules.

La géométrie rectangulaire du musée participe à la nouvelle écriture d'une future place publique.
J'ai d'ailleurs proposé que cette place soit construite de l'autre côté, qu'on limite sa superficie, pour redonner un sens à la tour de grande dimension qui actuellement est un peu perdue dans le site. L'ensemble a un caractère évidemment très distinct, nouveau, dans ce quartier de la ville de Rennes. Par l'introduction des formes souples de la Bibliothèque et de l'Espace des Sciences, il se délie, se détache des bâtiments traditionnels en bordure du terrain. Mais en même temps il s'y rattache par les couleurs et les matières mises en place : la couleur rose pourpre qui renvoie au schiste et le zinc sombre qui rappelle l'ardoise, typiques des constructions en Bretagne.

Christian de Portzamparc

Lire également notre article 'Les Champs Libres : un bâtiment 'rude'' et consulter notre album-photo 'A Rennes, les Champs Libres font le quartier'


Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Les Champs Libres : le nouvel équipement culturel de la ville de Rennes
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER