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Les Bons Enfants, par Francis Soler

© Cyberarchi 2019

"Oeuvre ambitieuse et courageuse" pour beaucoup, "une abomination" selon certains, l'immeuble des Bons Enfants, qui abrite les services du ministère de la Culture, provoque des réactions tranchées. Mais nombre de ses détracteurs, après y avoir aménagé, ont revu leur jugement. Voici, en ses propres termes, quelles étaient les intentions de l'architecte.

 
 
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Le texte est de Francis Soler (février 2005).

"Sur le territoire de l'ancienne section révolutionnaire du Palais Royal (mai 1790), à deux pas de la Comédie Française et du Palais du Louvre, s'élèvent les Bons Enfants, Ministère de la Culture et de la Communication. Tous les grands mouvements de révolution ont traversé ce quartier, y semant une odeur de poudre, mais aussi tous les mouvements de capitaux (la Bourse, la Banque de France, la Place Vendôme, la rue de la Paix). C'est un quartier riche et révolutionnaire, conservateur et moderne, idéal pour marquer la pierre par une intervention contemporaine.

La tentation d'aller vers une simple restauration ou vers la protection des traces laissées sur site était grande. Au contraire, je choisissais de maintenir la coexistence des différentes strates existantes, croisement des questions réglementaires sociales et esthétiques avec des sensations et des actions qui relevaient plus du tâtonnement que de l'intention consensuelle.

Ajouter, transformer, déplacer les matières, les usages, c'était, en quelque sorte, rester fidèle à une évolution patrimoniale normale et à la vocation pluraliste du Ministère de la Culture. Le lieu devait être tissé et rester en mouvement. Le processus de voilement et de dévoilement que j'envisageais alors, incitait à une exploration dynamique de l'espace, le situant précisément à la jonction de la relation qu'ils entretenait avec l'histoire et avec celle qu'il entretiendrait avec son devenir.

Il est vrai qu'il est difficile de faire adopter par tout le monde l'idée que travailler sur un bâtiment qui semble appartenir à l'histoire, c'est d'abord le prolonger dans le temps pour lui donner une autre existence. La façade Saint Honoré était en pierre. Et bien qu'elle ne présentait pas un intérêt suffisant pour qu'on la garde telle qu'elle, elle affichait une certaine noblesse, au sens où le public l'entend. Le bâtiment Montesquieu était indescriptible, tant les ravages de l'histoire récente avaient été terribles pour lui. Il s'agissait donc bien d'imposer des valeurs contemporaines comme des valeurs sûres, dans un exercice où la complicité entre le patrimoine et la modernité resterait l'objectif le plus sensé.

Le Ministère de la Culture évoque un mélange encourageant de disciplines différentes. Il affiche un enthousiasme identique pour tous les arts, un regard égal sur tous les temps et sur toutes les époques. La culture reste l'expression de la pluralité des arts, à la faveur de leur mixité.

La rue des Bons Enfants était étroite et sombre. Elle alignait cependant, de l'autre côté du trottoir, de beaux immeubles du dix septième siècle en pierres décrépies par le temps. J'y créai une brèche en abattant un bâtiment sans intérêt et le soleil entra de nouveau sur un jardin inventé de toutes pièces. C'est un jardin posé, fragment épais d'un morceau de nature qui regroupe nothofagus, eucalyptus et fougères arborescentes. La cour s'ouvre désormais sur la rue. Mi cour d'honneur, mi cour secrète, elle est lumineuse, haute et confidentielle, difficile à trouver, sauf à la chercher vraiment.

Sur la périphérie, au droit des rues Saint Honoré, Montesquieu et Croix des Petits Champs qui constituent, à elles trois, la carapace poreuse et complète de l'îlot des Bons Enfants, la résille, toute en plaques d'acier inoxydable découpées au laser, enveloppe toutes les façades urbaines et péri métriques de l'opération. Elle est légère et envahissante, jamais encombrante. Et la lecture qu'on en a, se déplace sur des valeurs visibles, souvent contraires. Celles de la brillance et de la matité, celles de la finesse et de la profondeur, celles du ciselé et du contour flou, celles de la figuration et de l'abstraction. Elle est garde corps et oeuvre confidentielle. Elle est cuirasse, armure ou cote de maille, s'attachant à protéger le ministère contre toute intrusion intempestive et contribuant, par sa proximité, à fabriquer ces espaces indescriptibles qui donnent le sentiment que lorsqu'on est dedans, on est, là, comme on est pas ailleurs.

Vaudoyer, Lahalle, Ceria et Coupel m'ont laissé trois époques (1920,1956, 1980) et trois interventions qui ont abandonné, sur place, un paysage urbain hétérogène et sans intérêt. Les lieux, tels que je les ai découverts en 1995, étaient dans un état d'insalubrité indescriptible. Le constat était édifiant et Paris pouvait alors douter de sa capacité à générer de la cohérence urbaine et de la permanence, aussi près du Palais Royal et si près du Louvre.

Considérant alors qu'il était essentiel et urgent de rétablir une cohérence qui relèverait d'une insertion habile et courtoise dans Paris, je poursuivais l'idée que par dessus toutes ces couches archéologiques récentes, seule une intervention de démolitions ponctuelles, de réépaissement des bâtiments, de lissage des façades et de réécriture générale conduirait le tout vers une lecture homogène : celle d'un seul ministère.

Les espaces intérieurs dépendaient alors de tout ce qui les précédait. Les structures nettoyées et dégagées de leurs murs, il fallait faire avec. Les bureaux seraient larges et profonds. Ils s'inscriraient dans une géométrie variable qu'il serait facile de régler avec des parois vitrées placées en fond de chaque bureau. Ces curseurs, quand ils se déplacent, font varier l'espace fonctionnel disponible, modifiant, en même temps, la géométrie de la circulation. Ce sont des doubles parois de verre dont l'efficacité acoustique est totale. L'une d'entre elles est dépolie et porte la signalétique. Son aspect, givré et blanc, rend l'activité intérieure d'un bureau difficile à lire depuis les circulations. La paroi au contact du couloir est en vitrage clair. Elle porte des sticks de couleurs, horizontaux, signes plus abstraits mais plus instantanés de la signalétique. Ces signes sont sérigraphiés sur les deux parois.

Toute la lumière qui pénètre dans les bâtiments est découpée et dessinée par la résille de façade. Elle percute des sols en résine, dont la couleur noisette s'apparente à celle d'un sol sablonneux. La résine de superficie, transparente et uniforme, favorise les reflets et conduit la lumière très loin dans des couloirs recouverts, sur toute leur longueur, par un tapis bordé, couleur framboise.

L'espace des Bons Enfants est un espace tout en résonances. La lumière constitue la matière première de son architecture et de ses intérieurs et sa résille de façade conduit tous les ciels gris de Paris jusqu'au trottoir".

Les Bons Enfants
Ministère de la Culture et de la Communication
Francis SOLER, avec Frédéric DRUOT (interior design) et Michel DESVIGNE (jardin)

Lire également notre article 'Francis Soler : architecte héroïque ?' et consultez notre album-photo de l'oeuvre de Francis Soler en cliquant ici.


Les Bons Enfants, par Francis Soler
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