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«Les architectes décident du mode de vie des gens, c'est un pouvoir monstrueux !»

© Cyberarchi 2019

Delphine Baloul est une jeune réalisatrice de télévision et c'est grâce à une commande qu'elle a découvert l'architecture. Au travers de son oeil naïf, pourtant cultivé, se mesure le gouffre qui sépare les architectes de leurs concitoyens ou quand un 'pouvoir' monstrueux' se réduit à 'des trucs', avant l'émerveillement.

 
 
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Reprenons. Delphine est une réalisatrice de 28 ans, de formation littéraire (maîtrise), s'intéressant au théâtre et qui, ne voulant se contenter d'une école de journalisme, a complété son éducation avec un DESS audio-visuel. Elle fait bientôt un peu d'actualité, collabore à Arrêt sur Images, travaille beaucoup avec l'émission 'Les maternelles' (France 5 ). Comme c'est la règle dans son métier, elle arrose les producteurs de ses cassettes. Au Centre National de la Documentation Pédagogique (CNDP), Catherine Terzieff, qui a lancé la série 'Promenades d'architectes', diffusée sur France 5, les visionne. En mai dernier, «hop, c'est parti». La commande : un 26 minutes avec pour thème Marseille et Rudy Ricciotti, ce qui n'est pas la plus mauvaise façon de découvrir l'architecture.

«Je me suis dit, c'est génial, je vais enfin pouvoir faire quelque chose dans le domaine artistique, un domaine qui me tient à coeur mais que je n'avais jamais traité pour la télévision. Un architecte est un artiste quand même». Première réaction immédiatement suivie par une autre, plus angoissante : «je n'y connais rien». «Je savais quelques trucs, ce que j'aime, ce que je n'aime pas. Disons que j'ai une sensibilité à l'univers esthétique qui m'entoure», dit-elle. Un 'pouvoir monstrueux' réduit à 'quelques trucs' dans l'oeil d'une personne pourtant très bien éduquée et sensible à son environnement esthétique, voilà de quoi ramener l'ego de nombreux architectes, qui ne jurent que par la commande publique, visible et valorisante, à des proportions raisonnables. Pour le moins.

Partie en repérage, la jeune femme, qui a grandi à Nogent-sur-Marne en région parisienne découvre Marseille. «Beaucoup de mythes positifs et négatifs circulent sur cette ville ; j'ai trouvé une ville de contrastes», dit-elle. Le cahier des charges, conçu par Catherine Terzieff, est serré, précis : découvrir une ville à travers le regard d'un architecte et, pour cela, trouver une promenade. Tous les 'Que sais-je' (rires) sur l'architecture, le patrimoine, la géographie et Marseille y sont passés ; la perception de la ville par la réalisatrice, grosse bosseuse, est déjà mieux construite.

Premier contact, «très bon», mais au téléphone. «Les architectes passent très peu de temps chez eux, ils sont toujours par monts et par vaux», découvre-t-elle. De fait, alors que le tournage durera une dizaine de jours, Rudy Ricciotti ne sera disponible que pour une seule journée de tournage et parviendra à dégager trois heures supplémentaires pour une grande interview dans son agence. «Nous nous sommes rencontrés la première fois sur le tournage, il a fallu travailler au débotté», explique Delphine en riant. Elle découvre un homme pressé mais efficace et passionné. «Il me parle de la ville d'une façon déconcertante ; il a une vision sensible, subjective, personnelle. Ce fut une très bonne surprise». Autant de qualités qui doivent, en principe, appartenir au répertoire des architectes mais qui «déconcertent» ? Quelles images évoquent donc le mot 'architecte' dans l'esprit du grand public, a priori moins sensible encore à son environnement esthétique que peut l'être, par goût et de par son métier, Delphine Baloul ?

Laquelle s'émerveille au travers du regard porté par Rudy Ricciotti sur l'architecture de Marseille. Elle comprend l'importance d'une orientation, l'importance de la mer, du vent, de la lumière et leur rapport à l'architecture, les contrastes qu'elle avait «ressentis» ont désormais un sens, elle voit autrement la coupole de la Charité de Pierre Puget, perçoit ce qu'il veut dire quand l'architecte parle de 'violence esthétique' et de ces immeubles dont les fenêtres sont «comme des yeux qui regardent la ville». «Rudy m'a décrit son attachement pour une tour que l'on voit du Vieux Port et cela a changé mon regard sur le dossier des tours à Paris», dit-elle. Comme quoi la capacité d'émerveillement, même pour un sujet aussi difficile que l'architecture, est latente, sous-jacente et ne demande qu'à être motivée.

Delphine Baloul qualifie sa rencontre avec l'architecture de «drôle d'aventure». «J'ai envie de transmettre mon enthousiasme et celui de Rudy Ricciotti. Mais je mesure aujourd'hui le fossé qui existe entre les gens et les architectes. Les architectes disposent d'un pouvoir monstrueux et pourtant l'architecture reste confidentielle», dit-elle. Pour qui est amateur de contrastes, comme peut l'être une jeune réalisatrice, le choc est saisissant.

Son documentaire a été monté en août, bouclé en septembre. 'Marseille vu par Rudy Ricciotti', par Delphine Baloul, a été présenté en avant-première, et très bien accueilli par un public de spécialistes et de profanes éclairés, lors de l'ouverture du festival du film d'architecture qui s'est tenu du 5 au 11 novembre dernier à Aix-en-Provence. «J'ai envie de retravailler sur ce domaine mais donner envie aux gens de regarder l'architecture n'est pas simple», conclut-elle. Les plus 'sensibles' des architectes s'en désolent.

Les plus lucides se souviennent de l'indifférence, voire du 'mépris' (le mot est cité par plusieurs d'entre eux), avec lequel, pendant des décades, fut accueilli le client privé, le Français lambda. Les 'promenades' de France 5, quelles que soient leurs qualités reconnues, et quelques 'trucs' perçus au hasard d'une promenade justement, risquent de n'être pas suffisants, en l'état, pour effacer la méfiance et l'incompréhension qui séparent dorénavant les uns et les autres.

«Les architectes décident du mode de vie des gens, c'est un pouvoir monstrueux !»
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