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Le Syndrome de Guadet

Pour en finir avec l'«ectoplasmie collective», Laurent Salomon, Président de la Société Française des Architectes, propose, dans une tribune incisive, aux architectes - leurs organisations professionnelles en tête - d'éviter «d'organiser notre propre détestation qui nous conduit souvent à théâtraliser notre ridicule». Un texte sans fard et fausses pudeurs.

 
 
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Dans une société aussi désorientée que déroutante, les architectes ressuscitent sur la scène publique. Ils revendiquent, dénoncent et annoncent. Trente propositions qui regroupent peu ou prou toutes les attentes frustrées des vingt dernières années, intégrant :
- les sujets abordés lors de la concertation préalable à la réforme de la loi sur l'architecture, réforme aujourd'hui abandonnée ;
- les injonctions récurrentes faites à la puissance publique l'assignant à assumer son rôle dans les différentes étapes de l'art de transformer les villes (rejet des projets d'ensembliers) et dans l'accroissement du patrimoine architectural public (rejet des procédures de conception-construction et des PPP) ;
- la volonté d'orienter au bénéfice des architectes les transformations administratives programmées (réforme du permis de construire) ;
- la volonté de contrôler l'accès au métier des nouveaux diplômés (réforme LIMADO et licence d'exercice) ;
- la volonté de récupérer le contrôle de l'ensemble du processus de mise en oeuvre (autorisation administrative sur base déclarative mais contenu architectural contraignant pour le pétitionnaire, ingénierie d'exécution au sein de la maîtrise d'oeuvre, etc..).

Y a-t-il vraiment là des changements, des nouveautés, une prise de conscience particulière des évolutions politiques, sociales et économiques ?

Depuis Guadet, auteur d'un code de déontologie aussi manichéen que pourvoyeur d'échecs pour une profession fragile par nature, l'architecte a intériorisé une posture agressive, posture ressentie comme fière par les uns, ambitieuse par d'autres, grotesque par beaucoup, mais surtout une posture qui est un aveu de faiblesse.

L'architecte semble se dresser face au monde, il est l'ETHIQUE incarnée. De son point de vue tel qu'il apparaît exprimé par ses représentants institutionnels, les ingénieurs ne sont guidés que par l'intérêt, les entrepreneurs par leur volonté d'hégémonie allant jusqu'à corrompre, les politiques restent incultes, sans visions ni politiques, ni culturelles, quand ils ne sont pas corrompus. LUI seul, l'architecte, regarde le citoyen dans les yeux pour lui dire la VERITE, la seule, la sienne. L'intérêt public, il connaît, même mieux que les élus nommés à cet effet. Confiez-vous à LUI, il s'occupe de tout. Et en plus, il y croit !

Pour le contenu des revendications gravées sur ce livre qui se veut blanc, on peut aisément en comprendre autant les motivations avancées :
- le bien public,
- l'intérêt collectif,
que celles moins explicites :
- la maîtrise d'un marché,
- la main mise sur une autorisation administrative,
- le contrôle de l'accès à une profession.
C'est un regard qui n'est précédé d'aucune véritable concertation au sein de la profession, mais dans la bonne tradition française, d'un voyage de présentation - explication. Il n'est pas non plus précédé de concertation avec les autres acteurs de l'acte de bâtir qui ont probablement d'aussi bonnes raisons d'aborder ces problèmes autrement.

A part un constat préalable de délabrement, ce mélange de leçons de citoyenneté et d'énoncés de préceptes de bonne administration ne se situe pas sur un échiquier économique et social où pourtant fort peu de transformations relèvent de la génération spontanée. Il apparaît comme un aveu d'inhibition devant les échanges indispensables pour s'intégrer dans un processus collectif, devant la nécessité absolue de fédérer des intérêts pour convaincre la puissance publique du bien fondé de ses explications et de ses revendications. Si ce travail préalable n'est pas fait, aucune des demandes des uns et des autres, pour légitimes qu'elles soient, n'ont de réelles chances d'aboutir, chacun des acteurs n'arrivant au mieux qu'à neutraliser les autres au nom des intérêts qu'il représente.

Cela ne signifie pas que les architectes soient pires que les autres en ces matières puisque ces manières de hussards sont aussi celle du lobby des PPP qui, en dépit des convergences d'intérêt qu'il a pu bâtir au sein de l'état, n'a toujours pas non plus obtenu gain de cause.

Ce qui démontre que, quelle que soit la validité de nos thèses, tant que nous nous isolons du reste du monde, nos concurrents ont beau jeu d'entretenir un handicap qui nous affecte de longue date et qu'aucune action de court terme n'est en mesure d'infléchir :

- le fait que nos concitoyens nous regardent avec méfiance, comme des prestataires de service qui voudraient confisquer leur désir d'édification et s'approprier leurs phantasmes de bâtisseurs.

Même notre précédent Ministre, en dépit des manifestations publiques organisées à cette fin, n'y a rien pu changer.

Nous devons donc nous repositionner dans le contexte de l'évolution socio-économique :
- qui engendre des adaptations brutales visant à accommoder les actuelles évolutions démographiques qui augmentent les charges dans les pays les plus riches et déplacent une partie des marchés et de la production dans les pays plus pauvres.
- qui incite de ce fait les états à déléguer aux professionnels tout ce qui ne ressort pas strictement de leurs missions essentielles de service public ;
- qui promeut, dans une perspective d'exportation des savoirs, des projets inter-états de formations supérieures séparant les contenus théoriques des contenus pratiques.

Pour cela, nous devons avant tout penser à nous AUTO-REFORMER, c'est à dire remettre en cause le fonctionnement et les missions de nos instances professionnelles finalement aujourd'hui peu représentatives :
- qu'elles soient ordinales, c'est à dire délégatrices de service public sur des bases qui remontent (ou redescendent) à 1942, et ne tiennent aucun compte de l'évolution de la «démographie des architectes»,
- ou syndicales c'est à dire fantomatiques, sans ancrage conséquent dans le tissu professionnel, sans autre représentativité que celle d'exister.

Que ces commentaires soient bien entendus, les instances professionnelles ou ceux qui les conduisent ne sont pas spécifiquement responsables de notre ectoplasmie collective qui est surtout révélatrice d'une profession :
- trop introvertie sur son champ de pratiques professionnelles,
- sans intérêt profond pour l'extérieur économique et social ou alors ne sachant pas l'exprimer de façon ouverte, ni l'intégrer dans ses réflexions prospectives,
- qui se sent toujours persécutée par ses partenaires de l'acte de bâtir,
- qui n'entrevoit de perspectives que dans la récupération d'antiques privilèges de corporation, même si ceux-ci se veulent justifiés par un sens aigu des responsabilités sociales,
- qui ne manifeste d'enthousiasme visible que pour l'immersion dans des modes proto-artistiques qui tendent à régler les problèmes professionnels en changeant tout simplement de métier, à l'instigation d'un pan très médiatique de la maîtrise d'ouvrage.

Sans doute oeuvrons-nous dans un domaine un peu extérieur à la culture d'état, sur lequel peu de décideurs ont une vision à la fois prospective et éclairée. Raison de plus pour user de concertations préalables avec les autres acteurs de l'aménagement et de la construction : paysagistes, ingénieurs ET entrepreneurs. Evitons de verser exclusivement dans ces négociations séparées bipartites avec les instances publiques. La difficulté à se déterminer de ces dernières les conduira le plus souvent à réduire les projets à des arbitrages catégoriels. Et aussi, cessons au travers des sous entendus de nos communications :
- d'attaquer implicitement les confrères enseignants,
- de cautionner une prétendue dichotomie entre des marchés publics engagés pour le bien public et des marchés privés engagés pour faire du fric, et par là, de distinguer entre des architectes de la commande publique vertueux et généreux et des architectes des marchés privés médiocres et affairistes.

Evitons aussi la notion d'architecture à 2 vitesses :
- celle onéreuse pour les nantis du public et du privé,
- et celle «remboursée par la Sécurité Sociale» pour les modestes (mot très à la mode) de la maison individuelle.

D'une façon générale, évitons d'organiser notre propre détestation qui nous conduit souvent à théâtraliser notre ridicule. Il y a beaucoup à faire :

· pour l'ordre professionnel :
- solliciter sa propre réforme pour prendre en compte l'état actuel de la profession et faire en sorte que certaines régions ne soient pas représentées 50 FOIS PLUS que d'autres en son sein au regard du nombre des architectes inscrits ;
- se réorganiser pour procurer aux architectes les services nécessaires à leurs ambitions en matière de réforme administrative, notamment sur le plan juridique, pour que l'on puisse lire leurs propositions de repositionnement dans le jeu institutionnel sans rire ;

· pour les syndicats :
- organiser de véritables surveillances du respect des procédures publiques et engager des recours
au nom et pour le compte des professionnels chaque fois que la situation l'exige ;
- aider les architectes dans la négociation de leur contrat au titre de la protection des intérêts des architectes vis-à-vis des donneurs d'ordres publics ou privés ;
- mener ainsi toutes actions qui ressortent explicitement du statut syndical, plutôt que de vouloir s'immiscer dans l'enseignement autour de thèmes qui les rendent immédiatement suspects voire détestables aux futurs architectes, et éloignent par avance ceux-ci d'une adhésion future.

Et là aussi, ne nous trompons pas sur ce message, il nous faut une organisation ordinale solide et suffisamment riche, des syndicats forts et ancrés de façon significative dans le tissu professionnel, avec des moyens financiers leur permettant d'agir au quotidien. Bref, quitte à ambitionner de réformer le reste du monde, il est urgent et indispensable de nous auto-réformer pour pouvoir convaincre davantage à défaut de séduire déjà.

Nous agissons au sein d'une société complexe où les intervenants privés de l'acte de bâtir ont tout intérêt à discuter ensemble au moins autant qu'avec l'état, car tous, professeurs et promoteurs, entrepreneurs et fonctionnaires, rêvent d'un monde concret plus agréable à vivre.

Laurent Salomon
Président de la Société Française des Architectes

Texte publié à l'origine dans 'Le bulletin de la société française des architectes', Bulletin n°39 avril 2004

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