• Accueil
  •  > 
  • Le rendez-vous 'non standard' du Grand Paris
Rejoignez Cyberarchi : 

Le rendez-vous 'non standard' du Grand Paris

© Cyberarchi 2020

Hasard du calendrier, manoeuvres politiques, débats et colloques autour du Grand Paris se chevauchent ces 1er et 2 octobre 2009. Ce sera donc, à Beaubourg 'L'enjeu capital(es) - Les métropoles de la grande échelle', une affiche prestigieuse. Parfois éloignée des thématiques annoncées, ce rendez-vous international s'est révélé, in fine, pertinent et passionnant.

 
 
A+
 
a-
 

Métro ligne 1, arrêt Hôtel de Ville. Sortie rue du Renard, avec sous la main un quotidien gratuit titrant en page 3 "Le projet du Grand Paris divise le gouvernement". L'approche des élections régionales excitait déjà les critiques partisanes de l'opposition mais il a fallu que celles-ci atteignent la majorité présidentielle. L'esprit encombré de manoeuvres politiques, les portes de la Grande Salle du Centre Georges Pompidou s'ouvrent sur deux intenses journées, réunissant d'importantes figures et signatures de la scène architecturale et ce au nom des rendez-vous du Grand Paris. La légèreté de l'art effacera-t-elle la pesanteur des querelles politiciennes?

Dès lors, il n'était plus, au regard du programme, question de la ville lumière. Pour entendre parler de la capitale, il aurait vraisemblablement fallu faire preuve d'ubiquité et répondre le jour même à l'invitation de la région Ile-de-France qui organisait alors, deux arrondissements plus loin (toujours intra-muros ce grand Paris !), au sein de la Bibliothèque Nationale François Mitterrand un colloque 'Ile-de-France 2030 : la métropole relève les défis', une rencontre "pour faire suite à la consultation du 'Grand Pari(s)'". L'invitation n'arbore pas le même estampillage de logos. Quand le premier exhibe la Marianne du ministère de la Culture, l'autre montre l'étoile rouge de la région.

Etonnant parrainage... Curieux hasard de calendrier...

Partout, en tout lieu : don d'ubiquité de rigueur !... Rendez-vous le 1er octobre 2009 à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture Paris-Malaquais pour un débat : 'Paris survivra-t-il au XXIe siècle?'. L'invitation émane d'une alliée de l'UMP, la fédération de Paris de La Gauche Moderne.

Alors que toutes ces invitations avaient leur légitimité intellectuelle, leur télescopage dans le temps en fait le jouet ridicule d'une lutte politique. La cause n'en sort pas grandie... Qu'il est grand, le pari du Grand Paris !

Sommé de choisir, l'esprit se laisse irrésistiblement attirer vers le plateau Beaubourg où se tient un incroyable aéropage d'architectes n'ayant pas contribué à la commande élyséenne. Toutefois, ce parti n'ôtait pas l'interrogation encombrante posée par le carton d'invitation :
'Dans le cadre des Rendez-Vous du Grand Paris
Colloque international d'architecture, 1er et 2 octobre 2009
L'enjeu capital(es) - Les métropoles de la grande échelle'

La problématique est implicite et repose en une curieuse coprésence sémantique. L'objet d'un colloque d'architecture peut-il être la métropole ? Au XIXe siècle, à l'heure d'une géographie balbutiante, d'un urbanisme naissant, l'accaparement de la réalité urbaine par la personnalité de l'architecte allait presque de soi... Et voir la génération des modernes inventer une ville signifiait une vraisemblable aporie. Aujourd'hui, le réservoir de spécialistes de la question et de la condition urbaine est si profond que l'architecte n'est désormais plus le seul à pouvoir prétendre à la multi-trans-disciplinarité.

Le décalage entre la personnalité de l'architecte et la problématique urbaine du colloque est d'autant plus grand que les occurrences des mots "métropoles" et "échelles" ont été des plus rares et le sentiment allait parfois vers le constat d'une forme d'autisme, très justement souligné en fin de session.

Il fallait donc observer ce colloque sans avoir à l'esprit quelque attente spécifique, liée notamment à l'intitulé. En définitive, le Centre Pompidou s'est fait le théâtre d'une brillante synthèse critique de l'architecture contemporaine.

Sans reprendre la partition thématique originelle, l'événement s'est caractérisé d'abord par une sorte de "retour en avant", ouverture pertinente et essentielle sur un avenir théorique emprunt d'idéaux et de références passées souvent déconsidérées. Rem Koolhaas rapporte ainsi la grande échelle en France comme l'aventure de la modernité ; vision teintée de nostalgie. L'utilisation d'expressions oubliées comme "prospectives", "trame tridimensionnelle", "métabolisme", "fusion des arts", la brève évocation de Yona Friedman par Bernard Tschumi, les visions rationalistes de l'agence DOGMA, ou l'appel lancé par Andra Branzi pour "une nouvelle Charte d'Athènes, document qui veut obtenir le contraire", semblent faire renouer l'architecture, de manière différente, avec l'optimisme et la confiance en un futur proche. Ben van Berkel appelle à "redécouvrir l'avenir" : "Le futur doit être durable et abordable. Pour l'urbain, nous cherchons des visions optimistes allant de l'avant".

Parallèlement, Ben van Berkel entretient un discours sur l'objet et l'émancipation de l'architecture des influences stylistiques allant jusqu'à "faire de l'architecture une lampe dans la ville". Cette assertion, éminemment actuelle, révèle qu'il est trop souvent question d'objets. Les propos de Vittorio Gregotti accusent la ville contemporaine "comme une collection d'objets qui se prétendent originaux". Il dénonce la "bigness" à l'instar de James Wines qui s'oppose aux "mégastructures" sculpturales ou de Alejandro Zaera-Polo qui se refuse à la quête formelle.

Andra Branzi souhaite ainsi de "grandes transformations à travers de microstructures". Un écho de 'small is beautiful'... ? Peut-être pas. 'Small is useful', la beauté ne paraît pas être un enjeu avoué.

Une architecture utile serait "green" pour James Wines. "Nous sommes dans la merde ! [...] Les arbres sont plantés comme des sucettes !". Les présentations pragmatiques de Neven Sidor et de Ken Yeang sont alarmistes... et sentencieuses. Toutefois, des points de vue anticonformistes s'expriment (enfin !) ; Adriaan Geuze souligne "l'hystérie autour de l'écologie" et Peter Eisenman ne fait pas de la durabilité et de la 'soutenabilité' les conditions pour redéfinir l'architecture.

Ces propos capturés ne peuvent résumer la richesse des arguments, parfois contradictoires, défendus deux jours durant.

Il reste, toutefois, un premier regret, celui de n'avoir vu que deux intervenants, hollandais, Andriaan Greuze et Rem Koolhaas, traiter la question de Paris. Alors que Frédéric Migayrou revient sur le "diagnostic à vif" du premier, "une analyse sociétale et culturelle" où chaque parisien est un paysan inavoué, il expose tacitement, et son sourire l'a trahi, une critique du Grand Paris tel qu'il a été conçu... Pourquoi ne pas aller plus loin?

Autre regret... Le presque hors-sujet. Certaines présentations avaient les atours non pas d'un exposé problématisé sur la thématique souhaitée mais vendaient subtilement une manière, individuelle, de faire de l'architecture.

Dominique Perrault, en épilogue, note une tendance à l'autisme, Thom Mayne, la promotion de l'individualisme comme l'impossibilité de réunir un groupe. Si ces constats ne visent pas ces deux journées, elles n'en ont pas moins été, à leurs dépens, l'illustration.

Cela dit, aux regrets, s'ajoutent de grands espoirs notamment celui d'une architecture expérimentale résolument tournée vers l'avenir. Un luxe nécessaire pour guider une société qui se révèle inapte à voir au-delà de l'instant. Sans doute, faut-il y déceler la contribution indéniable de Frédéric Migayrou. En invitant, notamment, Hernan Diaz Alonso ou encore les représentants de l'AADRL (Architectural Association Design Research Laboratory), il réinscrit, au sein du colloque, l'architecture dans des temporalités futures et poursuit de fait l'idée qu'il avait lui-même initiée, lors de l'exposition 'architectures non standards', de mettre en perspective, y compris sous ces atours les plus utopiques, la production architecturale.

Ce dessein n'est pas sans renier les "visionnaires d'hier" et la présence de l'un des quatre fondateurs du groupe Archizoom vient démontrer cette filiation.

L'objectif était ainsi énoncé : "Réaffirmer que l'architecture, [...] est d'abord un projet, une vision théorique et critique de son métier, de son positionnement, une vision tout aussi bien individuelle que collective".

Elle est également un acte de foi et un acte prospectiviste. De ces journées qui se sont évertuées à poursuivre cet idéal, demeurera le portrait instantané d'un mal-être architectural. Quelque peu éloignées des thématiques présupposées, elles n'en ont pas moins été pertinentes et passionnantes.

Jean-Philippe Hugron

Lire également nos articles :
>> 'L'enjeu capital(es) : la ville est dans le pré' ;
>> 'Colloque L'Enjeu Capital(es) - Un désordre productif ?'.

Le rendez-vous 'non standard' du Grand Paris
Le rendez-vous 'non standard' du Grand Paris
Le rendez-vous 'non standard' du Grand Paris
Le rendez-vous 'non standard' du Grand Paris
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  

Recevez la newsletter

CYBER