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Le MUCEM de Rudy Ricciotti : «le projet parle au ciel, à la mer, au sel et au vent»

© Cyberarchi 2019

Rudy Ricciotti est fixé depuis le mois de février 2004. Son projet de Musée National des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MUCEM) à Marseille sera celui qui verra le jour en 2009. L'architecte en détaille les caractéristiques, les contraintes et aborde les réactions que son projet suscite.

 
 
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CyberArchi : Quelle est la motivation qui vous a amené à participer au concours pour la construction du Musée National des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MUCEM) à Marseille?

Rudy Ricciotti : L'argent (rire). Plus sérieusement, j'estime que c'est un privilège de construire à partir d'un site comme celui du Fort Saint-Jean. L'intérêt particulier de 'ferrailler' à l'entrée d'un port a été pour Roland Carta et moi, la principale motivation de ce projet, même si je pense qu'on ne peut pas construire impunément sur ce site.

Vous avez dû faire face à des difficultés particulières?

Au-delà des règles d'urbanisme et du cahier des charges, j'ai plutôt travaillé sur ce projet avec l'anxiété. Il s'agit tout de même d'un site historique chargé de violence, lui-même fondé sur une notion de luttes avec la république. Le Fort Saint-Jean était plus chargé de défendre Marseille contre elle-même que contre les agressions venues de l'extérieur.

Dans ces conditions, j'ai dû faire face à un vaste sentiment d'inquiétude, sans aucune vision de ce qu'il y avait à réaliser. J'ai trouvé également la commande inquiétante en elle-même. Se sont alors posées les questions suivantes : Que peut-on malgré tout faire? Quelle architecture quand tout est là? Des questions qui naviguent avec le doute.

Il est apparu évident que je refuserai la brillance de postures et de gestes qui pourraient être considérés comme l'affirmation d'un impérialisme matériologique et qui rivaliseraient avec le Fort. Cette décision s'est renforcée après l'étude du projet à la lecture des objectifs urbanistiques. Cela m'a amené à présenter le projet final sur des valeurs orthonormées et déclinées. À la massivité du Fort répondra la dématérialisation du MUCEM.

Quels sont les grands axes de votre projet?

L'on pourrait dire d'abord de créer, du moins de l'extérieur, l'apparence d'un espace clos, une sorte de casbah verticale. Il s'agit d'un carré parfait de 72 mètres de côté, plan classique, latin, grec ou oriental sous le contrôle de Pythagore. Toutefois, ce projet sera à la fois fragile et dense. Fragile car la paroi extérieure est très fine. Dense parce que la structure de cette même paroi prend une dimension squelettique qui ramène à une arborescence, un peu comme des arêtes de poisson. Dans cet ensemble est intégré un autre volume, cette fois de 52 mètres de côté, identifié comme le coeur du musée.

De plus, comme je l'ai dit auparavant, le visiteur peut accéder au toit, accessible dans sa totalité, d'ailleurs c'est à cet endroit que sera situé un restaurant. Surtout, il y a une prise d'altitude avec un cadrage du ciel et de la mer. À cela s'ajoute une notion de filtre, avec des brise-vent, qui introduisent cette fois une forme de pudeur. Finalement, toute la construction est en béton, en référence à une matière minérale comme une pierre érodée par le vent et le sel. Pas de grandes parois en verre ou en métal. Ce serait à mon sens indécent.

Le MUCEM doit être relié par une passerelle au Fort Saint-Jean. Cette donnée a-t-elle provoqué des contraintes particulières?

Pas vraiment. Il s'agit d'une passerelle en béton accessible à partir du toit. Pas question là encore de recourir à des matériaux comme l'acier, du fait que cette passerelle est orientée dans le sens du vent. Elle serait sujette à la corrosion. Pour sa configuration, je l'ai souhaitée aussi fine qu'un tapis volant. À Séoul en Corée, j'avais déjà expérimenté ce nouveau béton.

Votre projet a été qualifié de «mystérieux» ; c'est aussi votre analyse?

Je trouve cette analyse intéressante. Cela prouve au moins que l'on porte un regard attentif sur ce travail. C'est vrai qu'il existe une part de risque dans ce projet. Il est vrai qu'à Marseille, on regrette de ne pas avoir un projet plus affirmé comme ceux présentés par Zaha Hadid ou Rem Koolhas pour acter le désarroi d'une ville du sud. En fait, cet aspect 'mystérieux' trouve écho dans le fait que le projet ne tranche aucun choix d'appartenance entre tel ou tel système cognitif. Ainsi, il ne dit pas s'il fornique avec l'Orient ou avec l'Occident. Après tout, le but du MUCEM est de rapprocher les différentes civilisations européennes et méditerranéennes. Toutefois, il ne s'agit pas de doute mais plus d'une affirmation interrogative....du genre mieux vaut la partouze que l'autosatisfaction.

A posteriori, comment vous vous positionnez par rapport aux autres projets présentés lors du concours ?

J'ai trouvé le projet de Zaha Hadid très masculin avec un projeté très visuel et très viril. À comparer, notre projet est plutôt féminin et ferait tapette. Par ailleurs, le projet de Rem Koolhas m'est apparu comme cynique : l'allégorie de l'accumulation capitalistique par le biais des tours relève d'une vision cynique de la ville, on y est habitué, les pédagogues maso adorent ça.Tout cela dépend toutefois du contexte du concours. Je pense que tous les architectes qui ont participé au concours ont ressenti le même embarras. On sent qu'ils ont été déroutés par l'ensemble historique et, de ce fait, leurs projets sont déroutants.

Revenons sur cet aspect démuséifiant que vous recherchez. Qu'entendez-vous par la?

J'entends que les visiteurs auront le choix. Il y aura bien sûr des accès classiques au musée mais le terme démuséifiant se rapporte à la recherche d'expérience physique. Le musée n'a pas qu'une simple vocation pédagogique. Il se rapporte également à une notion de plaisir et de relation à l'esthétique et à la beauté, même dans ses formes les plus simples. N'est-ce pas obscène de se référer au banal?

Je reviens sur le fait que ce projet comporte effectivement une grande part de risque de part le parti pris, le raisonnement structurel et les enjeux sémantiques. Il se positionne dans la difficulté. C'est sûr, il est plus rassurant de construire sur la terre ferme, au milieu des vaches. Mais ici, il n'y a pas un arbre, pas d'ombre, rien n'est vert et le plus important est la relation aux éléments. Le projet parle à la fois au ciel, à la mer, au sel et au vent.

Le projet s'inscrit-il dans un projet d'urbanisme plus large, qui s'étend à l'ensemble de la ville de Marseille?

Non. Le projet ne concerne que la Cité de la Méditerranée. Il en a toujours été ainsi dès le départ de l'étude. Le projet n'a pas pour objectif de raisonner à l'échelle de Marseille. Déshabillé, ce musée hésitant entre rétention voyeuriste ou domaine de la lutte rappelera l'inévitable choix à faire entre érotisme vainqueur ou érotisme héros.

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