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Le Mémorial ACTe, une fondation pour la société guadeloupéenne

© Cyberarchi 2019

La construction à Pointe-à-Pitre du Centre caribéen d'expression de la mémoire de la traite et de l'esclavage (M.ACTe), conçu par les architectes cari-guadeloupéens Jean-Michel Mocka-Célestine et Pascal Berthelot (BMC) et Mikaël Marton et Fabien Doré (Atelier Doré/Marton) a été lancée fin mai 2008. Découverte d'un projet à très forte valeur symbolique et culturelle.

 
 
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La source d'inspiration à l'origine du projet des agences Atelier d'architecture BMC (Jean-Michel Mocka-Célestine et Pascal Berthelot) et Atelier Doré/Marton (Mikaël Marton et Fabien Doré) pour le Mémorial ACTe (M.ACTe), dont la première pierre a été posée le 27 mai dernier à Pointe-à-Pitre, est littéralement ancrée dans le sol de la Guadeloupe, puisqu'il s'agit de racines, au sens propre, tout en s'offrant à la vue de tous puisque ce sont celles du figuier maudit, qui prospère en enserrant des ruines, les protégeant ainsi de l'anéantissement. Ces racines sont en effet devenus "une résille qui protège un écrin mais permet de se projeter dans le futur", explique Pascal Berthelot, de passage à Paris début juin (voir ci-dessous 'Silver roots on a black box').

Le programme du concours, que les deux agences, locales, souhaitaient "absolument gagner" a répondu à leurs attentes puisque le Mémorial ACTe est bien sûr un mémorial mais aussi un musée, dont la scénographie offre un continuum de 1635 à 1848 (abolition) puis jusqu'au présent en ouvrant la voie vers le futur tout en dépassant largement le cadre de la seule Guadeloupe et également un centre d'arts vivants et de congrès, la résille conçue par les architectes protégeant et unifiant toutes ces fonctions. "Nous avions déjà réfléchi à ce que devait être cet équipement : il ne peut se passer de l'une de ces fonctions", assure Pascal Berthelot.

Le projet dépasse enfin le cadre strict du bâtiment puisque les architectes l'ont inscrit dans un canevas urbain qui permet la "restitution du quartier à ses habitants" (une ancienne usine se tenait en rupture entre la ville et la mer. NdA) et leur donne un accès à l'océan. Par ailleurs, un morne de mémoire, dont l'aménagement d'un ancien vinaigrier préservé par un figuier maudit, des jardins (confiés à l'agence TER), des quais accessibles aux chaloupes des bateaux de croisière, un petit quartier d'ateliers d'artistes, un peu de tertiaire, des boutiques et commerces et un hôtel complètent ce projet unifié dans l'espace par une passerelle conçue par Marc Mimram.

"Le Mémorial ACTe (M.ACTe) de Pointe-à-Pitre traduit un projet politique (...)" est la première phrase du texte des architectes présenté ci-dessous. Politique est ici a entendre au sens propre. En effet, c'est Luc Reinette, fondateur du Comité International de Peuples Noirs (CIPN), autrement dit un indépendantiste, qui, en 1998, le premier lance l'idée d'un "musée caribéen de l'esclavage et de la traite négrière". Il venait en effet de créer l'évènement avec une reconstitution de l'arrivée sur le port de Pointe-à-Pitre d'un bateau négrier à laquelle avaient assisté plus de 10.000 personnes. La même année, grâce à une souscription populaire, le CIPN, avait réalisé la statue du "Commandant Ignace" qui, en 1802, avait mené la guerre de la Guadeloupe face aux armées napoléoniennes. "C'est le CIPN qui est à l'origine de cette histoire et c'est la société civile qui a imposé ce mémorial aux politiques", note Pascal Berthelot. C'est finalement Victorin Lurel, président de la région Guadeloupe, qui accède à la requête.

Du coup la question s'est vite posée aux architectes : comment représenter toutes les tendances de la société guadeloupéenne actuelle sans dénaturer l'aspect mémoriel et historique ? Leur réponse : en n'en représentant aucune et en retournant la proposition. Ainsi, d'une part, sous l'arche, il n'y aura qu'une agora accessible à tous sans objet identitaire pour une quelconque communauté mais d'autre part, surtout, en prenant le parti "de la fondation", c'est-à-dire celui de considérer que "l'esclavage est la naissance de la communauté guadeloupéenne". "Il est, en effet, éminemment difficile de penser ce crime contre l'humanité comme l'acte de fondation d'une communauté. Or, cette approche semble répondre le mieux aux objectifs de mieux vivre ensemble, de commémoration - de mobilisation collective autour de la mémoire - de l'esclavage et d'affirmation au monde d'un rapport singulier à cette histoire", écrivent les architectes.

Sur ce site particulièrement bien situé, il est aujourd'hui aisé d'imaginer la vue, particulièrement la nuit, qui s'offrira en 2010 (date prévue de livraison) aux touristes des bateaux de croisière qui se rendent au port de Pointe-à-Pitre. Et quand ils s'étonneront de cette singulière résille, le conte du figuier maudit, qui détruit, enserre puis protège pour s'élancer toujours plus loin sera un début d'explication parabolique et poétique pour expliquer une histoire tragique et mouvementée.

Christophe Leray

Lire également notre article 'Sous la résille du figuier maudit, un musée ; derrière le carnaval, la révolte' et consulter notre album-photo 'Des racines d'argent sur une boîte noire : le parti architectural du bâtiment du M.ACTe'.

Construction du centre caribéen d'expression de la mémoire de la traite et de l'esclavage

De Atelier d'architecture BMC (Jean-Michel Mocka-Célestine et Pascal Berthelot) et Atelier Doré/Marton (Mikaël Marton et Fabien Doré)

Note d'intention urbaine, paysagère, architecturale et scéno-muséographique

Compréhension des contenus du développement scientifique et culturel

Le Mémorial ACTe (M.ACTe) de Pointe-à-Pitre traduit un projet politique, scientifique et éducatif ambitieux : créer un lieu de transmission de la mémoire ainsi que de l'histoire de la traite et de l'esclavage.

En Guadeloupe, près de 160 après son abolition, cette histoire est encore largement méconnue et cette mémoire difficilement partagée. Aussi cette transmission concerne-t-elle en premier lieu les guadeloupéens eux-mêmes.

Le mémorial sera donc avant tout un outil didactique encourageant la connaissance de ce passé longtemps occulté. Davantage, pour qu'il y ait effectivement partage de cette mémoire collective, il est essentiel que les Guadeloupéens puissent s'approprier et s'identifier à ce lieu, qu'ils y retrouvent les représentations qu'ils se font de l'esclavage ; aujourd'hui, l'on observe trois grandes tendances commémoratives en Guadeloupe : 1) l'abolition de 1848, 2) la résistance et la lutte pour la liberté et 3) la reconnaissance de la valeur des parents esclaves et de leur souffrance.

Le mémorial devra ainsi révéler ou accommoder cette pluralité de représentations sociales de l'esclavage. L'intervention des maîtres d'oeuvre et des artistes doit intégrer ces trois dimensions ou veiller à n'en exclure aucune, car il est important que le M.ACTe contribue in fine au "vivre ensemble".

Par ailleurs, la visée à la fois humaniste et universaliste du projet et les prévisions de fréquentation du site imposent que le M.ACTe s'adresse également aux autres communautés humaines, qu'elles soient ou non le produit de l'esclavage et soit, à ce titre, ouvert sur le monde d'aujourd'hui.

Cette logique inclusive a trois conséquences majeures sur la conception globale du projet :

  1. l'importance accordée à l'interprétation mais aussi aux interprétations de l'esclavage : plutôt que d'affirmer avec la force du figuratif, il s'agit davantage de questionner et de suggérer dans un parti plus abstrait ;

  2. l'évolutivité et la modularité, en partie conditionnées par le phasage du projet, sont également deux notions clés qui doivent permettre au M.ACTe de ne pas se figer et d'intégrer l'évolution dans le temps de ces représentations et de cette mémoire en construction ;

  3. le choix d'un parti qui transcende les représentations concurrentes ou complémentaires et qui soit également porteur de cohésion sociale : le parti de la Fondation.

L'idée de Fondation, c'est-à-dire que l'esclavage est la naissance de la communauté guadeloupéenne, est nouvelle. Elle n'a pu s'élaborer qu'à mesure que la relation des guadeloupéens à l'esclavage s'est apaisée. Il est, en effet, éminemment difficile de penser ce crime contre l'humanité comme l'acte de fondation d'une communauté. Or, cette approche semble répondre le mieux aux objectifs de mieux vivre ensemble, de commémoration - de mobilisation collective autour de la mémoire - de l'esclavage et d'affirmation au monde d'un rapport singulier à cette histoire.

Perception des enjeux urbains, paysagers, architecturaux et scéno-muséographiques

Le parti de la Fondation

Notre compréhension des objectifs scientifiques et culturels du M.ACTe nous a conduits, dans le travail de conception, à suggérer cette idée de Fondation, tout en intégrant les représentations actuelles de la traite et de l'esclavage et en ménageant celles à venir. Ce parti de la Fondation a présidé aux échanges pluridisciplinaires de notre équipe et se traduit aussi bien en termes architecturaux, qu'urbains, paysagers, scéno-muséographiques et artistiques.

Silver roots on a black box

Des racines d'argent sur une boîte noire : l'on pourrait résumer ainsi le parti architectural du bâtiment du M.ACTe.

La boîte noire abrite l'exposition permanente (décrite ci-après) et représente ainsi le socle renfermant la richesse que constitue la connaissance du passé et sur lequel se construit en partie la mémoire collective. Cette boîte est donc traitée comme un bijou à protéger et à valoriser. Les aménagements limitrophes ont donc été conçus sous l'angle de l'écrin devant magnifier le bâtiment tout en le protégeant des nuisances urbaines. Cette notion est déclinée en écrin végétal et minéral (parc urbain) et maritime (traitement des quais).

De même, la façade noire quartzée de cette boîte vise la qualité du traitement (le noir étant une couleur noble en architecture), tout autant que l'hommage symbolique aux victimes de la traite et de l'esclavage (la constellation quartzée représentant les millions d'âmes disparues).

Cette boîte constitue le socle, physique cette fois, d'un développement racinaire matérialisé par une résille argentée aux formes audacieuses. Ces racines peuvent évoquer la quête des origines à laquelle renvoie l'histoire de la traite et de l'esclavage. Mais au-delà, elles visent à traduire le parti global de la fondation en suggérant une croissance, un élan, un mouvement : à l'image du figuier maudit, cet arbre capable de lancer des racines conquérantes sur des distances impressionnantes, la communauté guadeloupéenne est, forte du partage de ce passé fondateur, aujourd'hui capable de rayonner sur le monde. Ces racines confèrent ainsi une forme épurée, dynamique et résolument moderne au bâtiment, signifiant que le passé permet de mieux appréhender le présent et de se tourner vers le futur.

Le concept du bâtiment-racine peut également trouver une application originale dans le patio du hall d'entrée du bâtiment. Un concours d'artistes pourra affiner ou cette option ou proposer une solution qui serve l'objet de cet espace central du bâtiment : offrir un apport de lumière naturelle, contribuer à la solennité de l'ensemble et mettre les visiteurs en condition.

La boîte noire et la résille argentée contribuent à doter le bâtiment principal du M.ACTe d'une emprise au sol et d'un volume qui tranchent, en termes paysagers, avec l'environnement bâti relativement bas et ramassé de la ville de Pointe-à-Pitre. La topographie est déterminée par la coexistence de l'horizontalité du bord de mer et la présence du morne. L'implantation du M.ACTe constituera une nouvelle échelle territoriale, à la fois locale et universelle. Cette échelle se retrouve avec la mise en tension, de l'ensemble du quartier avec la place de commémoration.

Afin de respecter l'évolutivité et la modularité évoquées précédemment, la conception a intégré le phasage de l'opération en anticipant sur les constructions et les aménagements à venir. De même, une mise en lumière modulable conférera à l'ouvrage une identité variable et dans tous les cas remarquable de nuit. Ainsi, le bâtiment du M.Acte constituera un évènement architectural, un marqueur, un identifiant territorial de la rade de Pointe-à-Pitre. Ce parti spectaculaire sera également signifiant puisque le contenant s'accordera avec ou annoncera le contenu : le traitement du passé fondateur de la communauté guadeloupéenne.

La centralité des archipels 2 et 3 de l'exposition permanente

Il est rare pour une équipe de scénographes de disposer d'un programme qui allie des objectifs didactiques aussi ambitieux et une telle compréhension de l'art de la scénographie. Nous nous sommes donc attelés à respecter sa décomposition en 6 archipels et 41 îles aussi bien dans son contenu que dans son approche physique. L'ensemble de la visite se ferait selon le principe des "fondus enchaînés", pour que le public saisisse avec plus de dramaturgie l'enchaînement des événements du passé le plus lointain jusqu'à l'époque contemporaine, le menant ainsi progressivement aux questions de demain.

Mais le programme souligne également la nécessité d'une visite à la carte, c'est pourquoi nous avons ajouté une "colonne vertébrale" qui permet de comprendre, dans une visite courte, la structuration de l'ensemble du programme et également d'accéder à la demande à n'importe quel espace. Cette manière de visiter pourra renforcer les approches transversales ou répondre à des besoins ciblés.

Bien évidemment, cette conception sera enrichie et affinée par une étroite collaboration avec le comité scientifique, la direction culturelle et artistique et les artistes retenus, très tôt dans le développement du projet, afin de créer une harmonie d'expression, même si elle doit passer parfois par de véritables ruptures et exprimer certains paradoxes.

En accord avec le parti global de Fondation, l'exposition consacrera la centralité des archipels 2 et 3, en termes d'organisation spatiale, mais aussi d'immersion sensorielle ; suivons un groupe de visiteurs et imaginons leurs réactions.

L'Arche de la Fondation

Abrité par l'Arche de la Fondation, l'espace de commémoration profitera de la proximité de l'architecture majestueuse du bâtiment. Pour ménager une liberté de parcours et de pratiques aux visiteurs, il est suggéré que cet espace ne soit pas marqué par un monument au sol permanent. Il nous faut en effet, inventer, en ce lieu, une façon d'être ensemble qui respecte les représentations de chacun mais les transcende sous l'Arche de la Fondation.

La matérialisation de la commémoration pourrait ainsi être intégrée au plafond de cette arche ou faire l'objet de concours d'artistes. Cet espace de commémoration doit également intégrer des contraintes liées à l'organisation d'évènements toute l'année, dans un emplacement où il est prévu d'accueillir jusqu'à 3.000 personnes et s'inscrire dans le réseau des lieux de mémoire de l'agglomération (boulevard des Héros, Place de la Victoire, Rond-Point de Blanchard).

L'art au service d'un rituel collectif

Sur la petite darse qui sera créée et aménagée en gradins, un spectacle sons et lumières pourra débuter dans la rade (mise en scène aquatique) et se terminer à proximité des gradins par l'émergence hors de l'eau d'une plate-forme, elle aussi, mise en scène. Le rite qu'il nous est demandé d'"inventer" pourrait résider en ce rendez-vous quotidien où les guadeloupéens et les visiteurs viendraient ainsi rendre hommage aux victimes de la traite morts sans sépulture durant le "passage du milieu". Régulièrement le spectacle change. Nulle part ailleurs ces outils ne sont utilisés de cette façon ; ils participent ici à l'élaboration d'un rite commun, d'une réflexion et d'une fabrication collective.

Le palimpseste sucrier

La fondation implique également qu'il faille intégrer le passé sucrier du site de l'usine de Darboussier au projet du mémorial. Certes, la Traite et l'Esclavage sont antérieurs à la construction des usines centrales, mais l'ouverture du quartier sur la ville et la mise en relation des éléments naturels préexistants (le morne (préhistoire de la ville, mais aussi lieu de résidence des maîtres et symbole du pouvoir durant l'esclavage) et la mer (témoin muet de la Traite et porte d'entrée sur l'île) l'impose et implique une conservation et une valorisation patrimoniale de certains bâtiments et/ou traces (ex : façades des hangars, rails) de l'usine de Darboussier.

Le "morne des mémoires"

Le traitement du morne se veut complémentaire du parti global du projet. Ici sera encouragé le recueillement individuel : les parcours et les aménagements proposés concourront à cette réflexion personnelle, à cette ambiance intimiste, hors du temps, hors de la ville. Le morne accommodera ainsi la pluralité des représentations et des mémoires de la traite et de l'esclavage. Aussi est-il suggéré de le baptiser le "morne des mémoires".

Mémorial ACTe : L'équipe conceptrice du projet

Mandataires : Atelier d'architecture BMC SARL (Mrs Mocka-Celestine Jean-Michel et Berthelot Pascal - Goyave)- Atelier Doré/Marton (Marton Mikaël et Doré Fabien - Ducharmoy Saint Claude)
Architecte chargé de la HQE : Sarl Colorado - M.Pierrot Frédéric - Paris
Bureau d'études : BETCI - Baie-Mahault
BET Fluides - Réseaux divers : F.I. Ingénierie -
Passerelle : Atelier Marc Mimram - Paris
Muséographie-Scénographie : Agence Confino - François Confino et Michel Helson
Paysagiste : Agence Ter - Michel Hossler
Acoustique : 2AF Acoustique

Le Mémorial ACTe, une fondation pour la société guadeloupéenne
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