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'Le maître d'ouvrage et l'architecte doivent parler un langage que tout le monde comprend'

© Cyberarchi 2019

Le Cycle Architecture et Maîtrise d'Ouvrage (CAMO) est une formation conçue entre l'association Architecture et Maîtres d'Ouvrage (AMO*) et la Cité de l'architecture. François de Mazières, président de la Cité, et Bernard Roth, président de l'A.M.O. reviennent ici sur les motivations de cette collaboration. Entretien.

 
 
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Le but de ce cycle de formation est, pour citer Bernard Roth, président de l'A.M.O., " de développer la culture architecturale des maîtres d'ouvrage et leur connaissance du métier d'architecte". Cinq journées de formation ont été organisées pour ce premier cycle débuté le 8 novembre dernier (avec notamment Jacques Ferrier et Bernard Reichen) et qui se terminera le 4 avril prochain.

CyberArchi : "Les responsables de la commande ont besoin de développer leur culture architecturale et leur connaissance du métier d'architecte", dites-vous Monsieur Roth. Cela ne va-t-il donc pas de soi ?

Bernard Roth : Cela peut surprendre mais, depuis trois ans que j'ai développé un cours 'Architecture et maîtrise d'ouvrage' à Science-Po, je me suis aperçu que la documentation à ce sujet n'existe pas ; historiquement, je ne trouve aucun ouvrage. On trouve quelques exemples de transmission des savoirs mais pas de théorie. Ce qui explique que le but de l'association A.M.O., dont je suis membre depuis 15 ans et président depuis 2004, soit justement de croiser les regards de l'architecte et du maître d'ouvrage.

Ne faut-il pas établir un distinguo entre maître d'ouvrage public et privé ?

François de Mazières : Les cultures entre maîtrise d'ouvrage publique et privée sont certes différentes mais les problèmes restent communs et importants. Il ne faut donc pas idéaliser les rapports entre maîtres d'ouvrage publics et architectes puisque, tant dans les domaines privés que publics, la préoccupation du rapport entre maître d'ouvrage et maître d'oeuvre demeure. On peut faire un double constat : d'une part, les grandes aventures naissent quand il y a rencontre entre un maître d'ouvrage investi dans le projet et disposant des moyens nécessaires permettant au maître d'oeuvre de faire ce qu'il souhaite - dans ce cadre, la difficulté du dialogue est moindre ; d'autre part, la question se pose quant à l'évolution future de ce dialogue.

En effet, quelle est désormais la capacité à exprimer des besoins respectifs quand tout pousse désormais vers un choix collectif et consensuel, au risque du non-choix ? Le maître d'ouvrage ne peut plus, ou beaucoup moins, dans ce cadre exprimer une volonté, notamment en maîtrise d'ouvrage publique. Par ailleurs, est-ce que le jury exprime un choix fort ? La question est pertinente et renvoie à la formation des maîtres d'ouvrage. J'ai envie de leur dire "Formez-vous et ayez des références, ouvrez-vous sur le monde, afin de faire un choix éclairé". Certes un élu n'a pas forcément le temps de se former mais son conseiller ou son équipe doit pouvoir l'éclairer quant à la pertinence de ses choix. Nous constatons aujourd'hui, du moins dans les grandes villes, une prise de conscience dans ce domaine, prise de conscience moins prononcée dans les petites villes.

L'essentiel selon nous est de créer un climat positif pour l'architecture. Dit autrement, l'architecture doit devenir un enjeu politique et un enjeu de société car, dans ce cadre, les élus y seront plus sensibles et pourra s'amorcer alors un cercle vertueux.

BR : La frontière entre ces deux cultures de maîtrise d'ouvrage n'est pas totalement imperméable ; il y a quand même des exceptions et quelques exemples de commande privée spectaculaire en France. Cela dit, le fait est que les cultures de la maîtrise d'ouvrage privée et de l'architecture n'ont rien en commun. Par exemple : combien d'heures d'archi à Science-Po ? Dans les écoles d'ingénieur ? De droit ? A l'inverse, combien d'heures de droit, etc. dans les écoles d'architecture ? Il n'y a donc aucune raison que les uns et les autres parviennent à se comprendre. L'idée à l'origine de l'initiative de notre association, et incidemment de notre collaboration avec la Cité, est de faire des trous dans les vitres apparemment blindées pour faire passer un peu d'air.

Mais peut-on théoriser ce que l'on a vécu ? La voie académique est une solution mais nous préférons une approche plus concrète, c'est-à-dire apprendre à lire, ou à utiliser une grille de lecture de, l'architecture. Dit autrement, désintoxiquer nos interlocuteurs du "j'aime, j'aime pas" afin qu'ils puissent se mettre à chercher le sens et comprendre la signification. Ce n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Le maître d'ouvrage privé est facilement convaincu que l'architecture est une réponse à une commande. Mais, dès qu'on lui parle "responsabilité pour la construction d'un morceau de ville", on se heurte à deux écueils. Le premier est qu'il ne sait pas ce qu'on lui demande ni où le faire, le second est qu'il lui faut apprendre à travailler ensemble avec l'architecte. A ce sujet, disons en passant aux architectes que travailler à l'équilibre économique d'un projet n'est pas honteux et qu'il serait bon enfin que les architectes sortent du château ; les architectes sont bien placés pour parler d'architecture à condition qu'ils apprennent à parler aux autres. Ce n'est d'ailleurs pas un défaut propre aux architectes, nombre de professionnels, quand ils parlent entre eux, sont inintelligibles.

Mais le maître d'ouvrage privé travaille tous les jours avec les architectes...

Sans doute mais il confond habituellement architecture et esthétique ; d'ailleurs parler d'"esthétique immobilière" est faire l'aveu que l'on n'y comprend rien. Cette erreur de perspective débouche sur une confusion totale des enjeux et, à ce propos, je soutiens le mot de d'un ancien responsable professionnel qui parle de "maître d'usage". Il me semble donc impératif, que dans un univers de plus en plus mondialisé/financiarisé, le maître d'ouvrage et l'architecte puissent parler un langage que tout le monde comprend.

Ce n'est pas toujours le cas et l'incompréhension se décline notamment de la façon suivante. Les maîtres d'ouvrage disent : "c'est bien, mais ça coûte combien en plus". Il faut renverser cette perspective, l'architecture bien comprise entre un commanditaire et un maître d'oeuvre crée de la valeur, pas le contraire. Je ne prendrai qu'un exemple, le Viaduc de Millau. Sa rentabilité est au-dessus de ses objectifs, l'impact sur la ville, loin d'être négatif, est largement positif puisque s'y construisent hôtels et restaurants, et son impact en terme d'image est international puisque le gouverneur de la Californie, Arnold Schwarzenegger lui-même, s'en est servi comme exemple pour dénoncer la gabegie dans son Etat de Californie. Ainsi, sur un objet qui n'est même pas un bâtiment mais une oeuvre d'ingénierie, la valeur financière est démontrable, ainsi que la valeur patrimoniale tant pour la ville, la région que le pays.

Les architectes eux-mêmes ne tirent-ils pas une meilleure reconnaissance, de leurs pairs autant que des maîtres d'ouvrage, en travaillant pour une maîtrise d'ouvrage publique plutôt que privée, une relation souvent considérée avec suspicion ?

FdM : L'architecture ne peut pas être séparée du socle culturel français, dont le centralisme définit la politique culturelle, un cas unique au monde. L'une de ses traductions est que les architectes, comme les artistes, recherchent l'adoubement de l'Etat ou de la collectivité locale et institutionnelle. Le bâtiment significatif qui permet la valorisation de l'architecte et une transformation de sa carrière est un bâtiment public. Cela dit, dans ce système propre à la France, la dilution actuelle des pouvoirs - en clair, les guichets sont plus nombreux - permet aujourd'hui d'évoluer vers d'autres modes de fonctionnement ; Lyon confluence, une opération dirigée par un grand groupe, en est un exemple. Le monde de l'architecture bouge également parce que se manifeste désormais une soif d'architecture différente et le problème de la formation des enfants va inévitablement se poser. A mon avis, pour faire évoluer les mentalités, c'est à l'école primaire qu'il faut commencer car les instituteurs ont une certaine liberté pour parler de culture.

La maîtrise d'ouvrage privée est-elle véritablement sensible, sinon de façon anecdotique, à cette "soif d'architecture" ?

BR : Elle l'est de fait puisque, effectivement, les grands promoteurs se retrouvent désormais confrontés à des aménageurs qui cherchent le meilleur projet architectural ; ce premier filtre induit une transformation fondamentale. Et si l'architecte, il y a peu encore, n'avait pas pour le logement une passion extrême, les uns et les autres commencent à s'y intéresser puisque le marché y est confronté. A ce titre, je trouve l'influence du marché plus intéressante qu'un quelconque décret. Car le fait est qu'en architecture, la culture des promoteurs était une culture TF1 d'audimat. La matière première d'un promoteur est le foncier, qui se vend aux enchères. Tout le système étant conçu de cette façon, le coût de construction était devenu la variable d'ajustement. Du coup, quand un promoteur veut innover, il lui faut convaincre beaucoup d'actionnaires, car lui-même ne décide pas. Sa réaction était donc de ne pas prendre de risques ; il lui était aisé alors de confondre l'architecture et les signes de l'architecture. Mais depuis que des aménageurs, sur certaines opérations, ont testé le marché avec succès, des opportunités d'évolutions se dessinent. Il est important cependant, de mon point de vue, que les uns et les autres comprennent qu'il n'est pas obligatoire que l'architecture de qualité soit innovante ou exhibitionniste.

FdM : Si nous voulons valoriser l'architecture, il est impératif de l'inscrire dans un raisonnement économique à moyen terme, le danger étant que la financiarisation du monde n'impose des raisonnements à court terme. L'exemple le plus significatif est celui du développement durable ; pour que ça fonctionne, l'intégration du temps dans le modèle économique est impérative. Quand Londres construit une tour écologique, il s'agit bien d'un bâtiment du XXIe siècle.

Propos recueillis par Christophe Leray

*L'A.M.O., créée en 1983 est, selon son président, composée à 40% de maîtres d'ouvrage publics et privés, à 40% d'architectes et à 20% d'industriels qui ont une relation indirecte avec le bâtiment. Elle organise chaque mois la visite d'une réalisation, un ou deux voyages d'étude à l'étranger et deux conférences par an sur la pratique de la maîtrise d'ouvrage, des rencontres nationales, des publications. Elle organise tous les deux ans le prix A.M.O.

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