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Le débat sur les tours à Paris a-t-il eu lieu ?

© Cyberarchi 2020

Un débat, quel débat ? Il n'y a pas de débat lorsque le sujet en est absent. Tout ceux qui pratiquent le projet d'architecture savent qu'on ne peut rien promettre sans confronter des idées théoriques au dessin, à la maquette, à la simulation par ordinateur, etc. Le projet naît avec la prise en compte des contingences du réel. Une tribune de Christophe Hébert.

 
 
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L'architecture n'existe pas sans idées, sans concepts, mais elle n'existe pas non plus dans un espace purement théorique ou fantasmagorique.

Or, je suis frappé par l'absence du sujet. Non pas la tour comme 'objet' de fantasme, mais de sa confrontation aux contextes pluriels qu'offre Paris. Un concours de 'communication' sur la base d'images d'architecture colorée a été lancé par la ville de Paris. Quelques équipes ont osé se confronter un peu à un contexte, du moins à des images de contexte, avec un quartier de Paris. Mais la plupart y ont échappé, la 'ville lumière' brille par son absence. Beaucoup d'images bucoliques, peu de recherche typologiques, peu d'articulation, de relation. Les objets sont posés comme un hors d'oeuvre. Ils ont pour la plupart évité le débat, en répondant à un concours de façades, avec ciel bleu, marmots et parents contents de revenir du burger restaurant et oiseaux qui font 'cui' (un seul, c'est une image instantanée sur le vif). Sans compter ceux qui déploient les images habituelles d'une architecture inspirée d'ailleurs.... D'ailleurs, parlons-en...

Objets solitaires, êtes-vous animés d'intelligence urbaine ?

Ces mots sont révélateurs de la préoccupation inavouée de certains de laisser une empreinte. Sommes-nous dans un débat sur la ville ? Est-ce que le quartier d'affaire de La Défense se résume à quelques 'trucs' identifiés qui se voient de loin ? Ce qui se voit de loin, ne serait-ce pas plutôt un morceau de ville en devenir, avec plus ou moins de bonheur (alors, heureuse, la ville ? P. Tetrack), un lieu en train de se constituer, avec une identité propre. Est-ce que l'on s'attache à la vision de chaque tour en particulier ?

De même, pourquoi une tour serait-elle un acte unique et pourquoi serait-elle nécessairement symbolique (puissance, se rapprocher de Dieu, etc.) ? Ce débat, on pourrait l'avoir avec la problématique de construire des immeubles "comme actes uniques" dans un tissu urbain constitué de petites maisons accolées. On sait parfaitement faire de la ville avec des immeubles de sept étages, on sait les relier à du bas, mais il ne s'agit pas d'architecture-objets isolés. De la même manière, si on n'accole pas les tours les unes à côtés des autres, on sait parfaitement qu'il y a d'autres relations que le mur mitoyen, il y a des relations à distance que l'on sait organiser pour trouver du lien, de la lisibilité, de la continuité lorsqu'il en faut. Nous ne sommes plus nécessairement dans l'acte unique ou symbolique, dans le clocher, le campanile, comme l'affirme un des participants 'experts', mais dans le registre de la 'brique' urbaine. En tout cas, dans quelque chose de beaucoup plus intéressant, plus 'modeste' (gros mot), moins égocentrique...

Il y a un bel exemple à la Défense, il s'agit de la Tour EDF, construite en 2002 par Peï / Cobb / Freed. Ses concepteurs invoquent le "génie du lieu", la composition avec les bâtiments existants. Ils y inscrivent une élégante césure sur les deux premiers tiers de la tour, pour tenir compte de la perspective depuis la Grande Arche, etc.

'Modèle culturel'

Revenons à Paris. J'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer sur ce sujet. Le rejet des tours résulte du rejet des 'objets tours' perçus comme des corps étrangers dans la ville, comme des ovnis culturels. La Tour Montparnasse en est un exemple. Le problème ne réside pas dans son aspect, dans la qualité qu'on lui trouve ou pas, dans sa forme, mais dans son inadéquation à produire du lien, son inadéquation avec l'histoire du lieu, ou le contexte culturel. Au fond, ce pourrait être une 'belle' construction, mais peut-être pas à cet endroit. La Tour Montparnasse est très exactement ce que proposent aujourd'hui beaucoup d'architectes qui réfléchissent sur les tours à Paris. En apparence ce n'est pas la même chose, la même époque, le même 'style', mais au fond, c'est la même erreur : au lieu de rechercher de la spécificité avec le contexte, on va s'inspirer d'images vues ailleurs, alors que, très souvent, ces images résultent d'une démarche plus profonde, d'une autre logique, d'une autre relation. Et l'architecture ne se résume pas à une image. La tour Montparnasse, c'est la tour américaine (vous avez entendu ? Il y a eu comme un 'bling-bling'...), quelque chose qui aurait du sens là-bas et en a un peu moins ici. On constate d'ailleurs un phénomène de désuétude, le même à la Tour Bretagne à Nantes (autre bel objet américain... mais en Bretagne).

Inversement, j'avais été déçu de découvrir à New York la Tour Vuitton, par Christian de Portzamparc. Je sais qu'elle plaît, ou qu'elle a plu par son étrangeté, mais je l'avais trouvée incongrue dans son contexte. Peut-être l'image assumée du luxe français ? Elle semble chercher à composer, à régler des problèmes qui n'en sont pas, à relier par de la forme ce qui n'a pas besoin de l'être. Cette sorte d'habilité, de composition savante toute européenne (problématique de la 'vieille' ville d'Europe) parait maniérée dans une ville où on assume de la juxtaposition, où on assume la violence d'un territoire d'un âge différent, en mutation. Le premier jour à New York, j'avais envie de retourner dans l'avion (I want to go back to my plane), de quitter ce "Créteil en mieux". Il paraît que ça arrive tout le temps avec les européens à New York le premier jour, cela s'appelle un choc culturel. Et puis, le dernier jour, j'y serais bien resté. Le déclic a été d'aller à Central Park. La ville devenait à mes yeux 'lisible' et ce qui paraissait laid la veille avait un charme unique, ce qui n'était pas encore un quartier 'constitué' se rattachait à un dessein général, qui lui, l'était assurément.

S'il y a des différences culturelles ou bien d'échelle, les villes semblent suivre un même processus à mes yeux : de la juxtaposition (qui fait déjà sens) par la satisfaction de besoins ou par la convoitise de qualités, avec une 'image' en constante évolution, puis viennent les princes ou les milliardaires, quelquefois les institutions, pour offrir à la communauté et à la postérité des lieux maîtrisés, réglés, composés, des pièces urbaines comme le Rockfeller Center ou la place des Vosges.

Inutile de vous rappeler que Paris est une ville qui semble achevée, composée, réglée, loin du processus de constitution de New York, débordant de vie et d'énergie. Cette composition est aussi très affective pour les parisiens. Ils ont raison, c'est une ville riche, complexe et en même temps très lisible. La Tour fantasmée par Jean, Christian, Dominique et quelques autres avant eux, comme "acte unique", "symbolique" met à mal l'image réelle ou idéalisée de Paris. C'est probablement la raison principale du rejet épidermique de "l'objet tour", mais pas forcément de la densification verticale.

De la hauteur réussie à Paris

Le Centre Pompidou est au sens de la réglementation un immeuble de grande hauteur et aussi de grande échelle, par son emprise au sol. Si son 'style' a choqué le bourgeois, son architecture est intégrée à la ville, complètement appropriée par les badauds (et aussi les pigeons). Pourquoi ? Parce que l'analyse montre que derrière une expression 'nouvelle', 'en rupture', il y a en fait un modèle culturel parfaitement intégré qui fait écho à un passé, à un acquis culturel : Beaubourg, qu'on ne peut pas soupçonner d'historicisme, s'inscrit dans le tissu parisien comme une cathédrale dans la ville médiévale. Une rue derrière, on ne le voit pas. La pratique de l'espace urbain autour de l'édifice renvoit à des schémas complètement admis, d'où l'appropriation du lieu qui est un signe de qualité.

Conclusion, régler son compte au baron ?

L'immeuble de grande hauteur reste à inventer à Paris, ou presque... à moins d'envoyer sur orbite Haussmann, un peu comme l'avaient envisagé ceux qui ont construit des tours à Paris dans les années 70. Ce débat qui n'en n'est pas un trahit l'envie de trouver une règle. Or, en architecture il n'y a pas de règles, de recette ; il n'y a que la règle de l'intégrité, de la sensibilité et de l'analyse d'une situation. D'un contexte qui est à chaque fois unique.

Cela mène soit au simplisme, soit au bavardage formaliste qui n'exprimera presque rien dans un laps de temps insignifiant pour une ville.

Si vous avez des idées, réservez les à d'autres lieux, des pays où on est sincèrement ouvert à l'idée de faire participer tous les architectes à la recherche d'idées, à un débat. Les idées, les concepts que vous seriez amenés à exposer ne serviront qu'à faire construire un peu plus Jean, Christian et Dominique, dans le cadre de marchés publics consanguins et fermés. Laissez-les s'ébattre dans leurs certitudes, la consanguinité, on sait ce que cela donne.

Christophe Hébert

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