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Le béton anobli par une princesse savoyarde

© Cyberarchi 2019

"Ca va. Je ne dirais pas que c'est facile mais ça va". L'agence de Nelly Guyot, jeune architecte de 32 ans installée à Fillinges, en Haute-Savoie, tourne plutôt bien, sur les deux faces de l'aiguille d'ailleurs. En partie grâce à l'école de Jules Ferry, valorisée par le travail manuel.

 
 
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Diplômée de l'Institut d'architecture de l'Université de Genève (IAUG), inscrite à l'Ordre depuis déjà six ans (juin 1999), Nelly Guyot n'a pas perdu de temps puisque s'accumulent les projets et les réalisations : agrandissements et rénovations, villas neuves, marchés publics... la palette est déjà bien irisée. "Il y a beaucoup de travail", dit-elle. Bref une activité qui "va" à faire pâlir d'envie nombre de confrères et consoeurs au même âge. Ce dont Nelly Guyot eut bien conscience quand elle est venue travailler, en stage, pendant un an à Paris. "Il y a à Paris beaucoup de concurrence et tout le reste...", explique-t-elle. Tout le reste ? Elle pause. "Pour ce métier, quand on n'a pas de relations, c'est dur", dit-elle, lucide. Retour donc, sans regrets, à Fillinges et ses 2.479 habitants, là où ses quelques relations allaient bientôt faire merveille.

A Fillinges comme à Paris pourtant, même s'ils y sont moins nombreux sans doute, la réussite d'un(e) jeune architecte libéral(e) est loin d'être assurée. Sauf que les circonstances se sont acharnées en sa faveur. Alors que, le diplôme en poche depuis trois mois seulement, elle travaillait dans une agence, une commune de la région se dit prête à lui donner un contrat à condition, bien sûr, qu'elle s'installe à son compte. Ce qui est bientôt fait. Le marché n'a finalement pas été conclu mais le pas avait été franchi. Direction logique : la sous-traitance. Cela dure un an à peine, jusqu'à son premier chantier, qui se passe "super bien".

Comme si cette réussite, émérite en soi, n'était pas suffisante, le sort décidément acharné va l'engager, dès le début de sa carrière, sur une voie parallèle tout aussi productive et enrichissante. Second flash-back. Pour son diplôme de fin d'étude, consacré au thème du paysage, elle avait conçu une signalétique avec des empreintes de végétaux. "J'ai demandé à mon père de faire des dalles en béton brut de chez brut", explique-t-elle en riant, considérant aujourd'hui où cela l'a menée. En effet, cette découverte du béton brut se révèle bientôt déterminante le jour où, avec son mari, elle achète à fin de résidence une ancienne école, classique, de type Jules Ferry, les classes en bas, l'appartement de fonction au-dessus. "A l'origine je suis venue au béton dans le cadre d'une réflexion autour de la notion de réaliser de beaux projets économiques ; c'est dans cet esprit que j'ai décidé dans un premier temps de garder l'aspect brut du béton", explique-t-elle. Elle se fabrique donc, pour elle-même, d'abord un évier, rouge, en béton traditionnel, puis un autre dans son bureau, gris en béton ultra performant, lesquels s'offrent à la vue des clients de l'agence.

Ces derniers vont encourager cette passion qui prend corps. En effet, ne reconnaissant pas de prime abord le matériau, ces clients venus pour l'architecte passent bientôt commande, en sus ou au moins, d'éviers, de vasques, de plans de travail. Même l'artisan maçon qui l'a aidé à fabriquer son premier évier est conquis, au point de s'en fabriquer un pour lui-même. Au jour d'aujourd'hui, elle compte ainsi pas moins de cinq chantiers d'éléments en béton, dont deux cuisines complètes, en cours. Elle construit par ailleurs pour un autre client un escalier en béton dont les marches sont enchâssées dans le mur. Comme quoi à Fillinges, à défaut de pouvoir suivre les modes de la Capitale, on préfère anticiper les tendances. Ce qui, en tout état de cause, va donc rapidement compliquer, toutes proportions gardées, la vie de Nelly Guyot. "J'ai un peu de mal à suivre", dit-elle, au fond pas désolée pour une banche.

Sauf que la décoration béton, qui fait aujourd'hui le bonheur des magazines de décoration, a fini par la rattraper en Haute-Savoie. "J'évite désormais de parler de matériau 'noble' à propos du béton - ce n'est d'ailleurs pas le cas, il s'agit d'un matériau que l'on anoblit, nuance-t-elle - pour éviter la spéculation financière car les artisans qui le pratiquent, conscients désormais de la mode, en ont profité pour augmenter leurs prix", dit-elle. Son propre pré fabricateur de moule a revu ses tarifs à la hausse. Or, avertit-elle, "si les clients en aiment l'esprit, ils ne sont pas prêts à payer le béton au prix du marbre".

Pour autant, le traitement du béton se révèle plus compliqué (sans parler du prix du moule) qu'elle l'avait elle-même imaginé et que les photos sur papier glacé des magazines ne le laissent à penser. "Avec certains bétons cirés, si on coupe une tomate dessus, la cire est attaquée et il y aura bientôt une auréole ; il faut le savoir", dit-elle. Une fragilité qui l'a conduite à mener ses propres recherches en collaboration avec des pré fabricateurs et des spécialistes en traitement des pierres et des terres cuites - tant pour le béton de gros oeuvre que pour le béton ultra performant - pour des traitements de finition efficaces. De fait, ce sont surtout les expériences d'amateurs isolés qui ont conduit à cette réévaluation contemporaine du matériau, les réponses formelles de l'industrie cimentière n'existant pas encore. Logiquement, ayant "passé du temps à faire des essais", pour le coup, elle "ne dévoile pas ses secrets", explique-t-elle en riant.

"A l'heure où nous sommes en quête de sens et d'identité, le béton séduit car il offre une grande liberté d'expression. Mais il oblige aussi à une grande humilité : le résultat final ne se maîtrise pas, son aspect extérieur peut varier à l'infini, il faut être prêt à accepter ces variations", explique-t-elle sur le site* mis en place par l'industrie cimentière justement pour redorer l'image du béton auprès du grand public.

La vie n'est pas avare de paradoxe. Il existe désormais sur le marché des panneaux en bois plaqués en béton grâce, pour simplifier, à une couche de microbéton de résine. Ainsi note-elle, sans savoir si elle doit en rire ou en pleurer, "qu'on imite désormais le matériau brut" tandis qu'apparaissent des néologismes du type 'menuisier de béton'. Les artisans maçons se pincent. C'est en tous cas la preuve que le marché existe. Autre paradoxe. Nelly Guyot termine en ce moment l'extension d'un Centre d'études du... béton. Elle pensait, avec l'enthousiasme qui semble la caractériser, que ce serait l'occasion d'approfondir ses recherches. Résultat : "nous n'avons pas du tout travaillé le béton". La preuve sans doute que passion du béton et architecture, s'ils ne sont pas antinomiques, ne se confondent pas toujours.

En tout cas, pour Nelly Guyot qui manie l'un et l'autre, "ça va".

Christophe Leray

*www.monbeaubéton.com

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