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La Ville post-carbone, d'accord. Mais quelle ville ?

© Cyberarchi 2019

Après les dépenses énergétiques exponentielles des 30 glorieuses, le pétrole se raréfie. Même en supposant la découverte de nouveaux gisements se pose la question d'une diffusion massive de quantités supplémentaires néfastes à la planète. Serge Wachter est conseiller scientifique au MEEDAT et Professeur à l'ENSA-PLV, notamment dans le pôle Prospectives. Entretien.

 
 
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La révolution s'annonce violente sauf à trouver des énergies de substitution propres, ce qui semble plus qu'improbable aujourd'hui. Dans ce contexte annoncé, une chose est certaine : nos domaines de l'architecture, du paysage ou de l'urbanisme seront profondément remis en cause.

Déjà, peu à peu, la Prospective et la prospective urbaine reviennent discrètement au-devant de la scène. Différentes hypothèses émergent quant aux futurs 'vivre en ville' et à la cité de demain. En attendant d'hypothétiques jours meilleurs, d'innombrables spécialistes de l'aménagement du territoire et de la construction 'ronronnent' dans des discours esthétisants, n'incluant qu'à la marge, dans leurs travaux, cette nouvelle donne. Ils la considèrent comme une contrainte supplémentaire et ne se soucient que bien peu de ces mutations en cours. D'autres, au contraire, commencent à se mobiliser pour dresser, très en amont, le portrait-robot de la cité du futur. Pour eux, les enjeux prospectifs redeviennent cruciaux. Les forces vives des Etats se mettent peu à peu en action afin de mobiliser la matière grise nécessaire pour penser, produire et gérer la cité du futur.

Serge Wachter fait partie de ces professionnels qui consacrent leur énergie à mieux connaître les conséquences de la raréfaction de l'énergie fossile. Il est Professeur à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Paris la Villette, notamment dans le pôle Prospectives. Il est également conseiller scientifique à la Mission Prospective du Ministère de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement Durable et de l'Aménagement du Territoire, où il travaille sur la Ville post-carbone, celle qui constituera très probablement notre cadre de vie de demain. Il fait partie des spécialistes qui rassemblent patiemment les informations à caractère scientifique, technique ou culturel. Il suggère et analyse différentes hypothèses d'évolution de la situation, il étudie les scenarii possibles pour notre cadre bâti de demain.

Claire Bailly et Jean Magerand lui ont demandé quelques précisions :

Vous êtes conseiller scientifique au sein de la Mission prospective du Ministère de l'écologie et du développement durable dont le responsable est Jacques Theys. Vous co-animez entre autres une réflexion sur la Ville Post-carbone. D'où vient cette notion de Ville Post-carbone ?

Cette expression désigne une image idéale de la ville en 2030 - 2050 qui aura effectué sa "transition écologique", c'est à dire qui aura adapté de façon importante son infrastructure urbaine et environnementale en réponse aux défis énergétiques et climatiques. Une réflexion a été engagée, en 2008, au niveau européen, lancée par la Commission sur la société post-carbone. Elle comporte un volet urbain qui invite à réfléchir sur le devenir des villes et sur les problèmes et enjeux liés à leur engagement dans un processus de transition énergétique. D'où l'expression "ville post carbone" - dont des synonymes pourraient être aussi "ville facteur 4" ou "ville sans énergie fossile"... -. La Mission Prospective du MEEDAT a repris cette expression pour lancer un programme de recherche et de prospective intitulé 'Repenser la ville dans une société post-carbone'.

Le travail sur la ville post-carbone doit notamment aboutir à la production de connaissances et de réflexions à long terme sur le devenir des villes engagées sur la voie d'une transition énergétique. Il comprend, en particulier, l'élaboration de scenarii contrastés à l'horizon 2030 - 2050 sur les cheminements permettant aux villes de sortir des énergies fossiles. Ce programme de recherche et de prospective est finalisé : il a pour but d'éclairer l'action publique, de fournir des pistes de réflexion et des recommandations aux acteurs engagés dans la lutte contre le changement climatique.

Quelle organisation le ministère met-il en place pour réfléchir à cette ville ?

Un dispositif comportant plusieurs volets a été mis en place :

  • un comité de pilotage composé de représentants de l'administration et associant l'ADEME définit les orientations stratégiques du programme et ses objectifs ;
  • un Comité de suivi assure le secrétariat scientifique du programme ;
  • deux appels à propositions ont été lancés. Un premier par la Mission prospective en 2008 et un autre en partenariat avec l'ADEME et avec le PUCA du Ministère de l'Ecologie en 2009. Dix équipes de chercheurs et de bureaux d'études travaillent sur diverses thématiques liées à la ville post-carbone et trois partenariats ont été passés avec des grandes agglomérations pour réfléchir à des scénarios de transition énergétique : Grenoble, Tours et Mulhouse ;
  • un Atelier de prospective réunit 20 experts qui ont pour mandat d'élaborer des scenarii de villes post-carbone à l'horizon 2030 - 2050 ;
  • un séminaire 'acteurs-chercheurs' a pour but de mettre en présence les chercheurs et les prospectivistes avec des acteurs menant des politiques opérationnelles au niveau de l'administration centrale et des collectivités locales. Pour ce faire, un séminaire est organisé tous les deux mois sur des thématiques comme 'les réseaux de ville post-carbone en France et en Europe', 'les visions et stratégies des villes engagées dans des processus de transition énergétique', 'les formes urbaines et la ville post-carbone', 'les politiques énergétique locales'... ;
  • enfin, un partenariat associe l'Ecole d'Architecture de Paris-la-Villette et le Ministère de l'Ecologie pour susciter des travaux d'étudiants sur la ville post carbone. Les projets des étudiants seront valorisés dans le cadre d'une exposition organisée en 2010 au Ministère de l'Ecologie.
Comment abordez-vous cette ville de demain ?

Ce qui nous intéresse est bien sûr l'image finale, celle de la ville sans énergie fossile dans vingt ou trente ans mais c'est aussi de voir comment on va cheminer pour arriver à cette ville post-carbone. Autrement dit, la question qui se pose est comment faire cette ville ? Dans cet esprit, nous tentons de définir, via une démarche en termes de 'back casting', les divers cheminements qu'il est possible de suivre pour aboutir à ce résultat. Il s'agit de mettre en évidence les outils, les moyens, les obstacles, les facteurs permissifs, qui vont permettre aux villes d'aboutir à cet objectif de division par 4 des émissions de GES.

Par exemple, pour le bâtiment, il s'agit d'identifier les différents leviers, incertitudes, blocages, freins et opportunités possibles qui se présenteront pour la rénovation thermique des 24 millions de logements du parc existant. Le questionnement porte ainsi sur les outils, les mesures et les dispositifs qui doivent être mis en place pour parvenir à ce résultat.

Quel est votre scénario de mise en place de la ville Post-carbone ?

Trois scénarios constituent le point de départ de notre réflexion. Ce sont des images du futur encore assez schématiques mais suggestives et qui sont destinées à susciter d'autres explorations prospectives qui enrichiront et peut-être modifieront de façon importante nos hypothèses de départ.

Le premier scénario est un 'fil de l'eau'. Cela signifie que l'on fait l'hypothèse que les tendances observées actuellement se prolongent. Des changements s'opèrent dans le comportement des acteurs mais sans rupture significative. Par exemple, en matière d'habitat, l'intervention se ferait prioritairement sur les nouveaux logements, qui seraient basse consommation et on réhabiliterait une partie seulement du parc existant, les transports seraient moins polluants, les vitesses réduites... Bien sûr cela serait insuffisant pour atteindre le facteur 4.

Le second scénario se situe dans la logique du Grenelle de l'environnement. Il suppose une modification significative de l'infrastructure urbaine et des comportements plus vertueux sur le plan écologique mais sans véritable rupture dans l'organisation urbaine.

Le troisième scénario porte sur une restructuration complète de l'agencement urbain. Il suppose des re-localisations des activités et des résidences, un changement dans les modes de vie, de nouvelles manières de travailler, de se déplacer, de construire, d'aménager...

Ces trois scenarii sont des esquisses, des hypothèses de travail, qui ont servi à initier la réflexion.

Quelles sont les mesures ou actions qui complètent cette réflexion sur la ville post-carbone ?

Au sein de la Mission Prospective, nous avons mis en place l'an dernier un programme pluri-annuel qui porte sur l'analyse des transitions à long terme - économiques, sociales, technologiques, environnementales - devant aboutir à l'avènement d'une société plus soutenable écologiquement. Bien sûr, cela appelle des réflexions prospectives.

Cinq chantiers de réflexion sont actuellement en cours avec un degré d'avancement inégal :
>> repenser la ville dans une société post Carbone ;
>> transition vers une économie écologique ;
>> territoires durables 2030 ;
>> prospectives des politiques de recherche ;
>> gouvernance multi-échelle.

La Ville post-carbone engage-t-elle une évolution de la pensée urbaine ?

Elle n'implique pas une révolution complète de la pensée sur la ville et d'autres sujets essentiels demeurent d'actualité, comme "la ville ségrégée", le devenir des périphéries urbaines, les effets de la globalisation économique sur le devenir des villes... Mais cette réflexion invite à explorer des dimensions nouvelles et à placer les questions énergétiques et climatiques au centre du questionnement sur le devenir des villes. Ainsi, la plupart des programmes de recherche sur la ville lancés dernièrement par le CNRS ou l'Agence Nationale de la Recherche ou le Plan Urbain Construction Architecture du MEEDAT sont très centrés sur les enjeux du développement durable urbain. Nos réflexions sont complémentaires de celles menées dans le cadre de ces programmes et elles se distinguent par leur dimension prospective et stratégique.

Quelles seront les incidences de la ville post-carbone sur la société de demain ?

La plupart des activités sont localisées, territorialisées et les sociétés sont très majoritairement urbaines. Cela veut dire que tout changement urbain est aussi un changement social et vice versa. La lutte contre le changement climatique passe donc, pour une large part, par des actions devant être mises en oeuvre dans les villes. Les villes sont des acteurs clés du développement durable. Mais l'Etat est mobilisé aussi pour relever ce défi. Le ministère de l'Ecologie a lancé dernièrement deux appels à projets sur les éco-quartiers et les éco-cités. C'est aussi à travers des partenariats entre l'Etat, ses agences (comme l'ADEME) et les villes que la lutte contre le changement climatique doit être menée.

Propos recueillis par Claire Bailly et Jean Magerand

Lire les autres chroniques Prospectives :

>> 'Chronique prospective - Et si la ville durable était d'abord une ville résiliente ? ' (juin 2009) ;
>> 'En architecture, la théorie est un alibi qui sert les stratégies de notoriété' (mars 2009) ;
>> 'De l'hyper-modélisation géographique au projet urbain complexe' (novembre 2008) ;
>> 'La dimension d'architecte social n'est pas assez forte encore' (juillet 2008) ;
>> 'Vers une recherche prospective pour l'aménagement et la construction' (avril 2008) ;
>> 'Le rapport Attali, ou la renaissance des utopies ?' (février 2008) ;
>> 'Une modernité véritable... pourquoi pas ?' (octobre 2007) ;
>> 'La Haute Qualité Environnementale (HQE) va-t-elle tuer l'architecture ?' (septembre 2007) ;
>> 'A quoi rêvent les futurs architectes ?' (mai 2007) ;
>> 'La prospective comme outil d'analyse d'une "Modernité-vraie"' (mars 2007) ;
>> 'De l'académisme à la prospective' (janvier 2007).

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