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La Nouvelle Orléans : une île de tolérance, dans un océan d'intransigeance, menacée

© Cyberarchi 2019

La Nouvelle Orléans, malgré une population majoritairement, et de loin, noire et pauvre n'avait pas de ghettos comme les villes industrielles du Nord. Une particularité liée à une histoire singulière par rapport au reste du pays. Puisque la ville sera reconstruite, le plus grand challenge des urbanistes sera de ne pas les y introduire. Explications.

 
 
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New Orleans sera-t-elle reconstruite ? A supposer que les moyens financiers soient disponibles, la réponse est 'Oui', ne serait-ce que parce que toutes les raisons, bonnes ou mauvaises, qui ont contribué à son développement dans cet environnement hostile, ce n'est rien de l'écrire, demeurent. Pour les mêmes raisons, l'âme des lieux réinvestira la Nouvelle Nouvelle-Orléans. Les architectes et urbanistes se pencheront donc bientôt sur la question mais un écueil, subtil autant que d'une extrême importance, se dresse sur leur chemin.

Reprenons depuis le début car, pour éviter de tomber dans ce piège, il est impératif de comprendre comment s'est forgée l'urbanisme de la ville, représentatif de son identité. Au début, il y a le port. Sans lui, nul être humain doué de raison n'aurait cherché à s'installer, encore moins y construire une ville, dans un tel endroit. Pour s'en convaincre, il suffit de savoir que, quand les Espagnols ont envahi ce qui est aujourd'hui l'état du Mississippi, en suivant le cours du fleuve du même nom, ils ont trouvé les ruines de colonies françaises, jusqu'à l'actuelle Memphis, dont tous les habitants, sans exception, avaient été décimés par la maladie. Il fallait donc que l'importance stratégique du port soit telle pour convaincre les premiers colons de bâtir sur les seules terres immergées disponibles, là où se situe aujourd'hui le Quartier français (French Quarter). L'analyse était juste car l'importance du port ne s'est jamais démentie ; avant Katrina, c'était encore le plus grand port céréalier du pays.

De plus, la New Orleans moderne s'est développée grâce aux richesses pétrolières tirées du Golf du Mexique. Et pas un site, de Houston (Texas) jusqu'à la pointe sud de la Floride, ne peut, même désavantageusement, remplacer le site du port de Louisiane. En clair, les impératifs économiques dictent une reconstruction, au moins partielle, de la Nouvelle Orléans.

Il faut aussi comprendre comment, dès l'aube de sa naissance, s'est développée la ville. Le premier canal entre le Mississippi et le Lac Pontchartrain correspond à ce qui est aujourd'hui l'une des artères principales de la ville, Canal Street. Lors de son percement, il fut fait appel à des Irlandais, qui sont venus y périr, en masse, de malaria notamment. Lorsque la rue fut rénovée dans les années 1980, des fosses communes de milliers de personne furent découvertes. C'est pour palier à ce manque de main d'oeuvre que furent 'embauchés', selon les mêmes règles que les Irlandais (voyage offert + sept ans de travail donnaient de plein droit la nationalité américaine), les premiers Africains, mieux résistants à la malaria. En clair, dès sa création, New Orleans a compté une population noire et libre. De fait, dès la fin du XVIIème siècle, des élites noires, docteur par exemple, ayant fait leurs études à Paris, vivaient normalement à La Nouvelle Orléans. C'est ce qui explique la naissance d'une culture créole et une répartition plus ou moins homogène de cette population sur le territoire de la ville. C'est lors de l'essor des plantations de coton, près de 100 ans plus tard, que l'esclavage s'est systématisé. L'ironie de l'histoire veut que ce soit avec les 'yankees' avant et après la guerre de Sécession que ces 'négros' libres ont connu le plus de difficultés, les Américains du nord du pays ne faisant pas la différence entre un homme libre et un esclave. Il est alors devenu dangereux pour eux de quitter l'enceinte de la ville.

Cette différence entre la ville intra-muros et le Delta, cette région qui comprend le sud du Mississippi, de l'Alabama et de la Louisiane, s'est accentuée à l'issue de la guerre civile. La ville en effet, grâce au port, a choisi l'option 'nordiste', pour simplifier, de l'industrialisation, quand le Delta est resté rural, pauvre et sous la coupe des spéculateurs 'Yankees' qui, nous l'avons dit, ne comprenaient rien à la culture spécifique, déjà, de la Nouvelle Orléans. C'est ainsi qu'est née l'âme de La Nouvelle Orléans, surnommée The Big Easy en référence à la pauvreté crasse et au carcan idéologique et religieux du reste du Delta.

Et ce qui valait alors vaut encore aujourd'hui. En un mot, alors qu'à des milliers de kilomètres à la ronde, le Delta est imprégné de racisme et de fondamentalisme religieux, pour quiconque est ou était artiste, musicien, renégat, atypique, artiste, etc., la Nouvelle Orléans était le seul refuge où vivre à peu près librement. C'est ainsi que le Blues est né dans le Delta mais n'a pu s'exprimer qu'en ville. Cette réputation sulfureuse de New Orleans, on s'en doute, n'était pas au goût de ses voisins, même les plus immédiats. Dans les années 1980 encore, David Duke, qui avait été l'un des chefs du Klu Klux Klan local - il s'est à cette époque d'ailleurs présenté aux élections pour le poste de gouverneur de la Louisiane -, et par ailleurs maire de Métairie, une commune voisine de New Orleans, a tenté d'ériger un mur entre sa commune et la Nouvelle Orléans.

A ce sujet, il est permis d'ailleurs de penser que les réticences du président Bush à intervenir ne tiennent pas tant à la couleur de peau des habitants - après tout même les villes les plus conservatrices du grand Sud ont leur propres communautés de noirs - mais plutôt au fait qu'il considère ces habitants comme 'evil', au sens de dépravés, n'appartenant pas à la grande communauté théocratique à laquelle il aspire (même si d'ailleurs ces habitants sont aussi religieux qu'il peut l'être). Il ne fait aucun doute que les fondamentalistes chrétiens détestent cette ville et son carnaval licencieux et ses bouges où musique et alcool coulent à flots. Depuis le passage de Katrina, ils ne se sont d'ailleurs pas privés d'y voir la main du Tout Puissant dans un grand oeuvre de nettoyage. Pour information, il existe encore à ce jour en Louisiane, dans le Mississippi et l'Alabama des 'dry counties', où toute possession d'alcool est prohibée.

Cette différence aiguë entre la ville, dans ses limites strictes, et l'environnement géographique demeure. Lorsque la première pierre de la reconstruction sera posée, les artistes, homos, etc. du grand sud américain reviendront à la Nouvelle Orléans car ils n'ont nulle part ailleurs où aller, sauf à s'exiler dans les grandes villes industrielles du Nord, au risque de finir dans un ghetto, comme leurs parents et grands-parents. L'âme de la ville n'est donc pas prête à disparaître. Encore faut-il s'entendre sur cette âme. New Orléans est aussi une ville très dangereuse, vulgaire souvent - sur Bourbon Street, les combats de catch féminin dans la boue le disputent aux concerts de jazz - où le raffinement de la culture du sud - la meilleure cuisine des Etats-Unis - cohabite avec une misère effroyable, où les mafias (drogues, armes) ont presque autant pignon sur rue que les meilleures librairies de tout le Sud, où toutes les religions se mélangent, chacune craignant par-dessus tout les pratiques vaudou de leurs coreligionnaires.

C'est ainsi qu'il n'existait pas d'endroit interdit aux blancs ou aux noirs dans cette ville. Les meilleurs clubs de blues ou de jazz n'étaient pas dans le Quartier Français mais dans ces quartiers dévastés par Katrina, au coeur de quartiers noirs donc, mais blancs et noirs s'y retrouvaient tous les soirs sans appréhension, chacun pouvant rentrer chez lui à pied. A un 'block' (pâté de maison) de la fameuse St Charles avenue, les vénérables mansions coloniales côtoient sans autres formalités des taudis immondes. L'ironie veut que le seul ghetto de la Nouvelle Orléans, 'The Louis Armstrong Project', du nom du parc attenant, soit situé à deux pas du French Quarter, juste de l'autre côté de Rempart Avenue. Il sera donc resté au sec.

Bref, si reconstruire New Orleans n'est pas la question, ni même préserver son âme, parvenir à recréer une ville américaine, avec une population de noirs et de déshérités largement majoritaire, sans y introduire des ghettos qui n'y ont jamais existés et sauvegarder par là même l'originalité de cette ville unique est un défi autrement plus difficile à relever que la reconstruction elle-même.

Une dernière chose. Par facilité ou atavisme et/ou contrainte économique, c'est le système de la maison 'shogun' qui avait prévalu. Or l'architecture originale de New Orleans, hormis la mansion coloniale associée aux plantations, est composée de petits immeubles d'un ou deux étages, en carré autour d'une cour centrale dans laquelle poussent bananiers et autres arbres à grandes feuilles pour conserver la fraîcheur, même au coeur de l'été, hallucinant d'inconfort (35°, 100% d'humidité). Des balcons extérieurs, courrant tout au long des immeubles donnent sur ces cours intérieures protégées, lieux d'une idéale convivialité, quelle que soit la race ou le statut social des habitants. Si cette formule pouvait à l'avenir être privilégiée, New Orleans aura retrouvé tout son cachet, en plus confortable.

Christophe Leray

La Nouvelle Orléans : une île de tolérance, dans un océan d'intransigeance, menacée
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