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La Cité de l'architecture : un projet anachronique

Gérard Monnier, Professeur émérite de l'Université Paris I, a démissionné en mars dernier du Conseil scientifique du Musée des monuments français. Dans cette tribune, il s'inquiète des «dispositifs de circonstance» qui tiennent lieu de véritable réflexion à la Cité de l'Artitecture.

 
 
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La récente nomination du Président de la Cité - en la personne du conseiller culturel du Premier Ministre - ne laisse cependant aucun doute : le projet est à nouveau en marche. Mais dans quelle direction ? Il semble que les conseillers du ministre ne mettent pas en question la valeur de l'étrange assemblage qui constituera le nouvel établissement public.

Les composantes du projet - le Musée des Monuments français, l'Institut Français d'Architecture (IFA), le Centre des hautes études de Chaillot - n'appartiennent pas en effet à la même temporalité, ni à la même histoire, ni à la même logique. Si le Musée des monuments français est l'héritage d'un très ancien processus, celui des musées des copies, qui ont été au XIXº siècle les instruments de la formation des compétences et du goût, une composante essentielle du projet, l'IFA, relève d'un contexte tout récent et d'une conjoncture datée.

Faisons court : l'IFA est né en 1981 du besoin de conforter une activité et une profession en péril à la fin des années 1970, lorsque à la fois la crise brutale de la production du bâti et la mise en cause radicale de l'accès habituel à la commande publique provoquaient une grave déstabilisation de l'activité des architectes sur le territoire national. Après le vote en 1977, insolite et mémorable, de la loi sur l'architecture, après la création des Conseils d'Architecture, d'Urbanisme et d'Environnement (CAUE) et de la Mission interministérielle pour la qualité de la commande publique (MIQCP), la création de l'IFA (une association sous le régime de la loi de 1901) parachève en 1981 la panoplie que la Direction de l'architecture concocte, à la demande expresse du Président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, pour mettre à la disposition des pouvoirs publics des modalités d'interventions diversifiées dans le champ de l'architecture. Et on sait, ironie de l'histoire, que pour l'essentiel c'est le successeur de Giscard d'Estaing qui mettra en oeuvre, et pour son plus grand profit, ces dispositifs, en particulier les concours publics d'architecture, qui ont enrayé à partir des années 1980 les insuffisances de la commande et le mal-être de la profession, en jouant avec efficacité sur tout un registre, qui associe le renouvellement des générations, la stimulation des élus maîtres d'ouvrage, et la place insigne donnée aux architectes étrangers, dont la présence donnera un label de qualité aux conditions devenues plus que satisfaisantes en France de la commande publique et de sa mise en oeuvre.

Manifestement nous n'en sommes plus là. Depuis vingt ans, le renouveau de la commande, appuyé sur la décentralisation, a enrayé le processus de décadence du champ de l'architecture. La profession a pris sa part dans l'instauration de nouveaux rapports avec le public - un des objectifs de l'IFA - en ouvrant vingt trois Maisons de l'architecture, gérées par les Conseils régionaux de l'Ordre des architectes. Les Écoles d'architecture, chargées depuis le décret du 27 novembre 1997, d'une mission de service public, conduisent dans le cadre régional d'importantes actions de sensibilisation, produisent des expositions, éditent des publications, jouent un rôle dans la formation des scolaires.

D'où la question : réponse à une situation conjoncturelle aujourd'hui dépassée, l'IFA doit il être pérennisé sans autre forme de procès ? Bien entendu, échappent à ce questionnement les éléments de l'IFA qui répondent à des fonctions permanentes, comme le remarquable service des archives de l'architecture moderne, ou la bibliothèque. Et si des problèmes nouveaux apparaissent, comme la place des architectes et des entreprises à l'export, il est douteux que le profilage de l'IFA, conçu pour le territoire national, soit encore pertinent.

Une autre composante du projet, le Centre des hautes études de Chaillot (CEDHEC) est destiné à la formation des architectes du Patrimoine ; il contribue aussi à la formation des architectes-urbanistes de l'Etat. La présence du CEDHEC pose problème par son isolement, puisqu'il se trouve à l'écart de la dynamique des Ecoles d'architecture, engagées dans un rapprochement prudent, mais nécessaire et irréversible, avec les structures universitaires ; il est aussi à l'écart de l'Institut national du Patrimoine, qui forme comme chacun sait les conservateurs du Patrimoine. L'insertion de ce Centre est un point très contestable du projet, qui donne à la Cité de l'architecture la tutelle d'une institution de formation, qui devient donc dépendante des décisions du Conseil d'administration de la Cité. La portée de la démission en octobre 2002 du Directeur du CEDHEC, notre collègue François Loyer, qui refusait cette subordination aberrante du Centre des hautes études de Chaillot, n'a pas été comprise.

La voie raisonnable est d'alléger de façon radicale un projet beaucoup trop complexe, aujourd'hui au centre d'un marasme inquiétant. La solution est de revenir à la ligne principale du projet de Jean-Louis Cohen, de compléter le Musée des monuments français par une section vouée aux mutations du champ de l'architecture depuis la révolution industrielle et par un lieu dédié aux expositions temporaires d'architecture, qui fait aujourd'hui défaut à Paris. Ce nouveau Musée national de l'architecture aurait une place à prendre dans un réseau européen des musées d'architecture, en plein essor aujourd'hui ; il conduirait à clarifier les relations avec les autres musées nationaux intéressés par l'architecture, et même à sortir de leurs caisses les maquettes de l'ancien musée des Travaux publics, etc. Il éviterait aux copies du Musée de sombrer dans l'oubli : à Moscou, les copies de la sculpture antique du musée Pouchkine n'ont jamais été si bien fréquentées depuis la présentation des merveilles de Monet, de Matisse et de Bonnard, qui leur font suite.

La ligne que semble s'obstiner à suivre le ministre est aussi un choix social problématique : les départements de l'Établissement public, et à commencer par le musée des monuments français, qui ne sera pas statutairement un Musée national, formeront un dispositif qui mettra à l'écart les professionnels et les fonctionnaires titulaires, au profit d'une population de précaires et de vacataires ; la Cité de l'architecture fournira à l'administration centrale un territoire propice à la mise à disposition de hauts fonctionnaires détachés, à commencer par les énarques, et les conseillers des cabinets ministériels, avides de trouver un point de chute. La Cité de l'architecture, un abri pour les temps incertains ? Les institutions de la République méritent mieux que ces dispositifs de circonstance.

Gérard Monnier
Professeur émérite de l'Université de Paris I, ancien membre du Conseil scientifique du Musée des monuments français.


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