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L'îlot ouvert et Masséna, du concept à la réalité

© Cyberarchi 2019

A l'occasion d'un colloque organisé par la SEMAPA le 4 juin dernier au sein du grand auditorium de la BNF (Paris), l'architecte-urbaniste Christian de Portzamparc a remonté le fil du temps, revenant sur la genèse du concept d'îlot ouvert, à l'origine même du quartier de Masséna-Grands Moulins. Compte-rendu.

 
 
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A Haussmann, l'Opéra ; à l'îlot ouvert, le quartier de Masséna-Grands Moulins. Le concept et sa première occurrence urbaine faisaient l'objet d'un colloque organisé le 4 juin dernier au sein de la Bibliothèque Nationale de France par la SEMAPA. L'occasion pour leur concepteur, l'architecte-urbaniste Christian de Portzamparc, de revenir sur la genèse "de l'idée" et de ce morceau de ville contemporaine.

Vivre dans la coupe

Succédant au directeur général de la SEMAPA, Christian de Portzamparc a remonté le fil du temps. A l'époque du concours de Masséna, en 1994, l'îlot ouvert était, dit-il, plutôt "une méthode" qu'un concept. "Issue de précédents projets, l'idée consistait à dire 'l'urbanisme donne forme au vide'". Une idée qui date, l'architecte rappelant que, dès les premiers tracés grecs, "nous vivions dans le creux même si l'aménagement de l'entre-deux n'est écrit ni chez Vitruve ni chez Palladio".

Précisément, Christian de Portzamparc date les prémisses de l'îlot ouvert au projet des Hautes-Formes en 1974. "J'ai fait percer une rue, depuis bouchée par les habitants et sept, huit bâtiments non mitoyens définissaient un espace non fermé". Et d'enchaîner sur sa source d'inspiration, la ville de New York, qu'il citera à plus d'une reprise au cours de son intervention. "La densité de New York s'est faite avec la rue", dit-il. Formant de véritables "coupes vers le ciel et vers l'Hudson", le tracé viaire y est tel "qu'on ressent la densité mais, aussi, des respirations".

"J'ai développé l'idée de l'îlot ouvert à la fin des années 1970 à l'occasion d'un concours pour Cergy-Pontoise", poursuit l'architecte. A l'époque, le plan masse est encore figé mais "l'idée que l'îlot peut être poreux et non une enceinte périmétrique" est là.

Christian de Portzamparc ouvre définitivement l'îlot en 1988 à l'occasion de sa participation à la consultation de Nantes Atlanpole pour la création d'un technopôle. "Je suis choisi et je propose alors des îlots de 60/90 mètres composés de différents programmes". Autrement dit, l'urbaniste crée une trame dans laquelle les clients sont libres de composer, avec leur architectes respectifs, le tissu architectural. Christian de Portzamparc fixe une seule règle : "La porosité de l'îlot doit être de l'ordre de 40% ". L'îlot ouvert est né.

L'âge III de la ville

"La méthode était très ouverte", a souligné l'architecte-urbaniste. "Ouverture entre bâtiments, ouverture à la lumière, ouverture à la vue mais, surtout, ouverture à l'aléatoire". Selon Christian de Portzamparc, alors qu'auparavant "il y a eu un ou deux styles par siècle, puis le style international", la ville contemporaine est, par définition, "bigarrée".

Christian de Portzamparc ouvre l'îlot à une époque où "la ville moderne avait échoué". En effet, "rassemblant les fonctions, la rue représentait le contraire de la rationalité industrielle et Le Corbusier avait donc signé 'la mort de la rue'", a-t-il rappelé. L'idéologie du plan masse "qui prévoit le futur et ignore le passé" laisse place au paradigme du particulier à la fin des années 1960. Transposant 'le quart d'heure de célébrité' d'Andy Warhol à la ville, "c'est la possibilité du particulier dans un ensemble pluriel", a résumé Christian de Portzamparc.

"A l'époque, les gens revenaient à la ville classique". Peu dogmatique et, surtout, ancré dans son époque, l'architecte n'adhère pas à cette résurgence. "Notre monde avait tellement évolué...", souligne-t-il. Surtout, Christian de Portzamparc souhaite faire place au hasard. "L'aléatoire devait être pris en compte", dit-il.

Derrière Christian de Portzamparc, le diaporama défile. "Age I, Haussmann, 'closed street' ; Age II, 'no street' puis 'open block'". L'îlot ouvert, âge III de la ville européenne ? Telle est l'ambition, depuis le départ. "Nous ne pouvons pas passer du II au I, nous sommes dans un troisième temps de la ville", soutient l'architecte.

De la théorie à la pratique : Masséna-Grands Moulins

Retour à Masséna. En 1994, ayant déjà parlé d'îlot ouvert dans le cadre d'un atelier avec l'APUR, Christian de Portzamparc manifeste donc son "envie" de participer au concours de Masséna plutôt que de faire partie, ainsi que le souhaitait initialement la SEMAPA, du jury. Candidat, il remporte le concours en 1995.

L'îlot ouvert s'articule autour de trois grands thèmes : les ouvertures visuelles (chaque logement dispose de plusieurs orientations), l'autonomie des bâtiments, "coupés au cordeau sur la rue" et la diversité des programmes et de l'architecture. "Il faut jouer sur l'harmonie et non sur l'homogénéité", souligne Christian de Portzamparc à cet égard. Positions prédéfinies au sein d'un îlot, "manteaux trop larges" offrant une véritable marge d'intervention aux équipes de maîtrise d'oeuvre, différentes règles composent l'organisation de Masséna, avec lesquelles les architectes "ont joué".

"Tout est fait avec des centaines d'acteurs", précise Christian de Portzamparc. Il en est un qui n'était pas convié et qui a fait durer l'opération plus de 15 ans : la crise de 1992-1993. Une conjoncture contre toute attente "positive" car ayant permis "la stratification des idées". Comparant le devenir du quartier à ses prémisses en 1995, Christian de Portzamparc a soutenu que "rien n'est pareil mais tout est pareil". Autrement dit, "la méthode est là" ainsi que l'aléatoire chèrement défendu par l'architecte. "Il y a un substrat esthétique puis un processus de stratification collective", a-t-il résumé.

Effectivement, la diversité est à l'honneur au sein d'un quartier construit par 32 équipes d'architectes. A ce titre, Christian de Portzamparc rapporte une remarque émise à l'époque par Paul Andreu : "Que fais-tu si tu as à la fois Ricardo Boffil et Sir Norman Foster ?". En guise de réponse, l'architecte de la Cité de la Musique a comparé son travail à une partition où la fausse note ne viendrait pas rompre l'harmonie de l'ensemble mais au contraire y participer. "Il faut que les règles de ville puissent avaler un raté comme une musique. Nous n'avons pas besoin que tout soit un chef d'oeuvre mais d'une rythmique avec des pleins et des vides", a-t-il souligné. "C'est le paradigme de la rue qui assemble les différentes propositions". Certes, "il y a des conjonctions qui nous ont inquiétées telle celle des immeubles conçus par Philtre et Devillers mais, finalement, il y a une vigueur dans leur confrontation qui n'était pas programmée".

A modèle, variantes

Succédant à Christian de Portzamparc, Marie-Hélène Badia, architecte d'un bâtiment de logements sociaux livré en 2007 au sein de la ZAC, a fait part de son expérience de l'îlot ouvert. Sans surprise, "c'est une véritable émulation que de pouvoir travailler dans un contexte urbain qui ne soit pas contraignant", a-t-elle commencé par souligner, avant de préciser : "Les logements ne sont pas suffisamment cités quand il est question de ce quartier. (...) Or, il y a une vitalité issue des logements et pas seulement de l'architecture". Effectivement, Christian de Portzamparc n'a abordé ni le logement en particulier ni l'appropriation du quartier en général. Pourtant, un bref exposé portant sur la 'mise à l'épreuve' de "l'idée" aurait été le bienvenu.

Car l'aventure de l'îlot ouvert n'est pas terminée, loin s'en faut. A l'horizon se profilent l'aménagement de l'esplanade de la Chartreuse à Grenoble, le Riverside City Center à New York et la rue de la Loi à Bruxelles. Autant de déclinaisons d'un modèle. Oups, d'une méthode. Devant conserver l'existant tout en s'élevant à Bruxelles et fort d'une connaissance des principes du droit aérien découvert à New York, Christian de Portzamparc a choisi de cumuler les deux problématiques dans le cadre du projet de la rue de la Loi. Résultat : un urbanisme "par contrat et par îlot", c'est-à-dire basé sur une mutualisation de l'économie réalisé par les 3, 4 propriétaires d'un îlot, "une alternative à la ZAC car il n'est plus possible de penser en ces termes".

Si l'âge III de la ville est celui des variantes de l'îlot ouvert, l'âge IV ne serait-il pas celui du feed-back, où l'appropriation, dans un processus rétroactif, viendrait en retour ajouter sa note à la partition urbaine composée par Christian de Portzamparc ?

Emmanuelle Borne

Consulter également notre album-photos 'Promenade au sein de la ville 'bigarrée''.

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