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L'épure moderne ou le grand chemin de Jean-Paul Viguier

© Cyberarchi 2019

Jean-Paul Viguier s'éclipse un moment et revient, l'esquisse d'un projet de gratte-ciel à la main. New York illumine le visage de celui qui a su marquer Chicago de son empreinte. Et pour cause, l'Amérique qui fascine est celle qui a irrémédiablement façonné la personnalité d'un architecte qui n'a eu de cesse de se débarrasser du Corbusier. Portrait.

 
 
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16 rue du Champ de l'Alouette, à Paris. D'anciens locaux industriels abritent désormais la célèbre agence parisienne. "On comprend ce que fait un architecte à travers ses locaux", précise Jean-Paul Viguier, indiquant l'escalier extérieur comme le lieu "où tout se fait". Une occasion pour lui d'évoquer un autre escalier, mythique, celui du Bauhaus de Dessau. En somme, une première référence à la modernité.

A l'étage, l'espace de son bureau est empli de maquettes. "Autant de concours manqués", souligne l'architecte qui explique "que l'on ne progresse que par l'échec, une idée anglo-saxonne" ; un parti pris original, dont la franchise n'a d'égale que l'honnêteté intellectuelle.

Lecteur impénitent - des poèmes de Rilke à Boris Cyrulnik en passant par Céline - il évoque soudain Julien Gracq et la "fulgurance" de ce qu'il observe dans ses Carnets du Grand Chemin, notamment lorsque l'auteur s'y présente "partagé entre l'anticipation et le souvenir, il me semble ne m'être pratiquement jamais absenté d'un univers à quatre dimensions". Reviennent à l'esprit alors ces quelques vers de Rainer Maria Rilke dont "Les chemins qui ne mènent nulle part" s'ouvrent en fait sur "le pur espace et la saison".

Si chacun sait peu ou prou où le chemin de Jean-Paul Viguier l'a mené, la manière dont il a dessiné puis parcouru ce chemin illustre son insatiable recherche de "justesse". L'histoire commence à Toulouse. "Mon père était architecte. L'architecture et la vie privée... c'était la même chose. Mon père faisait ses réunions dans la salle à manger et ma mère répondait au téléphone", raconte Jean-Paul Viguier précisant qu'"être fils d'architecte n'est pas évident ; mon père était jeune et il avait envie de me faire partager sa position". "L'architecture n'est pas une question de filiation", assène le même des décades plus tard.

Les "jouissances du XIXe siècle et les entrelacs médiévaux" de la ville rose sont peu au goût de Jean-Paul Viguier adolescent. La modernité, au sens architectural du terme, sera un viatique émancipateur à l'origine de son affranchissement. L'ascendance intellectuelle d'une génération moderniste d'architectes ne sera pas contestée.

"La remise en cause n'est pas mon truc", affirme-t-il avec conviction. La liberté acquise n'est pas pour l'architecte source de dissidence mais opportunité de perfectionnement. Ainsi, s'il prône un "modernisme régénéré", il condamne le postmodernisme ; "un mouvement doctrinaire que je ressens négativement", dit-il. Un élégant désaveu sinon un regard critique argumenté par plusieurs années passées outre-Atlantique.

Avant de rejoindre les Etats-Unis, le chemin avait toutefois fait étape à Paris, aux Beaux-Arts dont il sera diplômé en 1970. "A l'école, les patrons d'atelier repéraient quelques étudiants pour les conduire au prix de Rome. J'en faisais partie et nous devions pour accéder à l'épreuve céder à un académisme formel. Le milieu était alors très imperméable, notamment aux problèmes sociaux. Nos patrons se gavaient pourtant de commandes 'gigantissimes' représentant jusqu'à 5.000 logements d'un coup ; nous étions encore dans la période d'après-guerre. A l'école, nous n'étions pas sensibilisés aux problématiques du logement. Nous ne dessinions que des palais publics", se remémore Jean-Paul Viguier.

En 1968, il fait ses études à l'atelier de Baudouin. Les lendemains révolutionnaires se résument abruptement en "tirez-vous, foutez-le camp, vous êtes diplômés !". "Nous étions quelques-uns à ne pas vouloir partir comme des voleurs. J'étais, entre autres, avec Alain Borie et Pierre Micheloni et nous voulions faire un diplôme digne de ce nom. Nous avons été invités à fonder une unité, UP5, avec Georges-Henri Pingusson et Jean Bossu. Nous nous étions installés alors au Grand Palais. Un an plus tard, je présentais un diplôme de réaménagement du canal Saint Martin, des buttes Chaumont jusqu'à la Seine, un sujet voulu par Jean Bossu". Remarquée, la proposition de l'étudiant fait l'objet d'une récompense médiatique : une (première) publication dans l'Architecture d'Aujourd'hui.

Les heures passées sur les bancs de l'UP5 sont l'occasion d'observer l'unité voisine, UP7, connue alors pour son enseignement novateur et ses propositions prospectivistes. "J'ai côtoyé Yona Friedman et je voyais souvent Paul Maymont. J'étais tenté, surtout par l'idée que l'architecture pouvait porter l'espoir d'un monde meilleur. C'était encore mieux que la science fiction puisqu'il y avait une réalité et cela me plaisait particulièrement", précise-t-il.

De cette époque, Jean-Paul Viguier retient surtout la vive "interaction" avec Jean Bossu. "Il avait don de mettre l'étudiant à l'épreuve afin qu'il puisse explorer son potentiel et qu'il trouve ses propres outils. 'La boîte à outil' est une expression que j'utilise souvent et elle me vient de lui : 'Viguier ! Venez avec votre boîte à outil' me disait-il", se souvient l'architecte. Mais l'après 68 signe, avant tout, une période d'interrogations pour le jeune diplômé. "La manière dont nous avons été secoués me faisait penser que je n'étais pas encore prêt à être professionnel. Après le service militaire, j'avais envie d'aller aux Etats-Unis à la rencontre de Venturi, Kahn, Chermayeff, Moore. Ce pays était alors fascinant pour un Français désemparé par 68", poursuit-il.

Direction Harvard donc, une destination "à la fois américaine et internationale" permettant au jeune Frenchy un recul sur plusieurs années d'apprentissage. Mais, "en 69, le même choc a eu lieu aux Etats-Unis et en 71, la situation n'était pas si éloignée de ce que la France avait pu connaître. Des 'riots' [des émeutes n.d.l.r] avaient eu lieu et faisaient dire que le 'sang pourpre avait coulé' à Harvard (crimson blood). Cette époque marque l'arrivée des Corbuséens et... plouf, raté ! J'avais quitté la France corbuséenne pour rejoindre... une Amérique corbuséenne", s'amuse encore Jean-Paul Viguier.

Outre les circonstances historiques rapprochant les considérations architecturales de part et d'autre de l'océan, Jean-Paul Viguier s'imprègne d'une culture différente. Tout d'abord, le système de professeurs invités séduit le jeune homme qui saisit alors l'opportunité de travailler avec Ieoh Ming Pei, Kenzo Tange, Louis Kahn ou encore Paul Rudolf. "Nous faisions des projets avec eux, ils travaillaient à l'américaine et restaient une journée entière avec nous. Kenzo Tange passait, quant à lui, huit jours et nous travaillions sur son projet d'extension de la ville sur l'eau : Boston Bay", se souvient l'architecte.

Plus séduisant encore, l'interdisciplinarité permet à la curiosité son épanouissement le plus total. "Il y avait un cours de cinéma par exemple et j'ai pu ainsi découvrir la proximité des disciplines. C'est une chose que j'ignorais avant d'être confronté à des ingénieurs en informatique, à des musiciens ou même des psychologues. De cette confrontation est d'ailleurs né tout le mouvement du computer design alors que, au MIT (Massachussets Institute of Technology) Nicholas Negroponte travaillait sur l'intelligence artificielle juste à côté du département d'architecture", explique-t-il revenant sur la séparation catastrophique des disciplines en France après 1968.

Aux Etats-Unis, Jean-Paul Viguier affine son sens des réalités. "J'y ai appris le pragmatisme tout en développant un goût pour l'essai et l'expérimentation", dit-il en précisant qu'"un Français ne travaille généralement que dans l'abstraction, l'expérimentation lui étant inutile". A Philadelphie, il rencontre Robert Le Ricolais. L'approche de l'ingénieur français persuade à jamais le jeune architecte du bien fondé de l'essai. "Il avait créé, à l'époque, un atelier qui se voulait le moyen de comprendre les structures et leur résistance. Il en fabriquait des morceaux entiers pour les briser. Nous pouvions, par exemple, observer les déformations d'une poutre. Tout ce que la théorie nous enseigne était alors visible. Une fois cette expérience faite, tout nous venait intuitivement", raconte-t-il. Les maquettes de son bureau, comme autant d'essais ratés, prennent tout leur sens.

Diplôme d'Urban Design en poche, Jean-Paul Viguier parfait sa connaissance de la fabrique urbaine au Midtown Planing Authority de New York jusqu'en 1975 puis, enrichi d'une approche différente, il regagne le vieux continent avec cette fois-ci en bagages Kevin Roche, Mies van der Rohe, Maymont et les utopistes européens. L'architecte emprunte dorénavant, plus confiant qu'il ne l'avait jamais été, le chemin du professionnalisme.

A son arrivée, les villes nouvelles offraient de nombreuses opportunités et Jean-Paul Viguier réalise en dix ans plus de 3.000 logements à Saint-Quentin-en-Yvelines, Cergy-Pontoise et Evry. Puis, ce fut la période dite 'des Grands Travaux', l'Opéra Bastille tout d'abord. "J'ai obtenu le plus grand nombre de voix du jury parmi lesquels se trouvait Carlos Ott, le lauréat final choisi par François Mitterrand. J'avais alors développé un discours sur l'art lyrique, le bâtiment entretenait un rapport à la musique mais l'écriture ne tenait pas la route", commente l'architecte. Le concours Tête Défense est encore l'occasion pour Jean-Paul Viguier d'être remarqué. "J'aurai pu gagner", confie-t-il et d'ajouter que "Richard Rogers, membre du jury, défendait mon projet mais Otto von Spreckelsen avait un discours lyrique. Il employait des expressions qui touchaient Mitterrand". L'architecte contrarié apprend le fin mot de l'histoire quelques temps plus tard de la bouche même du président de la République : "Vous m'aviez fait une grande machine et je n'ai jamais aimé les machines", lui a-t-il dit.

En guise de revanche, Jean-Paul Viguier obtient la réalisation du Pavillon Français de l'Exposition Universelle de Séville* en 1992, non sans difficulté d'ailleurs. "François Mitterrand a choisi personnellement le projet. Pour ce faire, les maquettes sont restées trois mois dans le jardin d'hiver de l'Elysée. Un jour, alors que le président invitait les membres du jury pour le concours du Centre International de Conférence du Quai Branly remporté par Francis Soler, il put constater l'enthousiasme que soulevait ma proposition. C'est donc à ce moment là que sa décision a été arrêtée", se souvient-il.

A Séville, Jean-Paul Viguier imagine alors une forme simple "qui oblige le regard à l'interrogation" ; émouvoir est un maître mot du projet. "Les premières émotions, je les ai eu quand mon père m'emmenait à Paris. Le CNIT, lorsqu'on a 12 ans, impensable ! L'UNESCO de Marcel Breuer, la Ford Foundation de Kevin Roche, en 67, l'exposition universelle de Montréal et la musique de Iannis Xenakis. Ces émotions sont toutes nées du modernisme. Le Seagram à New York, comment est-ce possible ? Et quand mon tour est venu... Suis-je capable de bouleverser, suis-je capable, à mon tour, de susciter une émotion ?", muse l'architecte. "Il y a un moment où c'est juste. Il y a ainsi une forme de pertinence dans le geste, mais la justesse est difficile à retenir", affirme-t-il faisant ainsi apparaître la fugacité de la précision, bref instant à saisir après maints tâtonnements.

"Les formes ne naissent pas du premier coup", assure l'architecte. "J'aime beaucoup communiquer par le texte quand le croquis restreint le champ des possibilités. Par l'écriture, je suggère des intentions car, une fois dessinée, l'idée se fige", ajoute-t-il. Dans un petit carnet noir, notes et croquis se succèdent mais la part belle est réservée au verbe. Les mots, au secours de l'imagination, "éveillent" les propositions de ses collaborateurs et Jean-Paul Viguier semble n'avoir de cesse de les interroger. Selon lui, l'architecture, en plus d'émouvoir, se doit de "déplacer le regard" et aucun édifice ne paraît être une évidence au sens strict.

Reprendre la définition de l'évidence : "Caractère de ce qui est immédiatement perçu par les sens et notamment par la vue ; rendre visible, manifeste ; exposer aux regards ; se montrer avec l'intention de se faire remarquer", indique le dictionnaire 'Le trésor de la langue française'. L'assertion implique une attitude passive du 'regardeur' que Jean-Paul Viguier réfute, notamment dès qu'il suggère le "déplacement du regard". Pour susciter le questionnement, le seul mouvement de l'oeil ne suffit pas. Avec raison puisque l'architecte assume mener un travail sur l'absence et le vide, "un vide fédérateur d'architecture", explique-t-il. Quoi de plus difficile pour la vision que d'embrasser le vide ?

Appréhender l'architecture de Jean-Paul Viguier réclame ainsi une "interrogation sur le manque" puis, "une fois constatée, la disparition interroge elle-même sur la forme", dit-il. De fait, le Sofitel de Chicago, vraisemblablement l'un des projets dont l'architecte semble le plus fier, joue de la disparition. "L'idée de départ est un cône qui fixe la forme générale de la tour. Le cône disparu, il ne reste alors qu'un prisme entaillé", résume-t-il. Par conséquent, le vide parait tel un volume sculpté par l'architecte.

De cette réflexion formelle, Jean-Paul Viguier a développé une "technologie de l'invisible". "Je cherche une performance de la matière et m'inscrit en totale opposition au structuralisme architectural", indique celui pour qui "un édifice n'est réussi que lorsqu'on ne voit pas comment il est fait". Une part de mystère en suspens, l'insaisissable caractérise un parti pudique et discret.

Pour conclure, Jean-Paul Viguier évoque, outre ses lectures, son intérêt pour la musique. "J'aime les périodes de basculement. Il y a Berlioz, Saint-Saëns, puis Debussy et enfin ceux qui font basculer un art dans la modernité. Je suis fasciné par Metamorphosen de Richard Strauss. Récemment, un disque est sorti où sa première oeuvre, Tod und Verklärung, une musique savante, bruyante, wagnérienne côtoie sa dernière, Metamorphosen seulement, vingt violons, une musique inspirée, sublime. Strauss avait fait une déclaration : j'ai mis toute ma vie à me débarrasser de Wagner", rapporte l'architecte.

Jean-Paul Viguier n'a de cesse de se débarrasser du Corbusier...

Jean-Philippe Hugron

*Pavillon réalisé par Jean-Paul Viguier, Jean-François Jodry et François Seigneur (NdR)

Lire également notre article 'Les tours de Jean-Paul Viguier' et consulter l'album-photos 'Modernité assumée et technologie invisible en 28 projets'.

L'épure moderne ou le grand chemin de Jean-Paul Viguier
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