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L'énigme de Claude Parent ou la cage sans barreau

© Cyberarchi 2019

1975. "Je tentais comme un oiseau blessé incapable de voler, de déplacer le monde, de déplacer l'architecture", écrivait Claude Parent. 2010. Monumentale monographie à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine. Pourquoi lui, là, maintenant ?

 
 
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D'aucun peut désormais découvrir, depuis le 20 janvier 2010 à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine, l'exposition 'Claude Parent : l'oeuvre construite, l'oeuvre graphique'. En sous-sol, au bout du couloir, l'importante monographie se présente au public à travers une scénographie riche d'imperceptibles subtilités. L'effet est toutefois là. L'oeuvre de Claude Parent parle d'elle même, la nudité d'un espace lui suffirait pour être.

Curieuse dichotomie. Oeuvre construite, oeuvre graphique. Tout est pourtant architecture et l'oeuvre construite ne l'est parfois pas, malheureusement. Le temps fera dire à Claude Parent, Francis Rambert rapporte le propos, qu'il a rarement dessiné comme un architecte mais comme un peintre... Nonobstant, de la main de Claude Parent, l'oeuvre est unique, une et indivisible. Le cloisonnement des disciplines l'accuserait de schizophrénie. Point de cloison ! Déterritorialisez ! L'utopie n'a pas de territoire.

Sur le papier se concrétise ce que la réalité ne permit pas. Face à la profusion graphique, la fascination opère, l'esprit se perd. Le parcours chronologique de l'exposition conduit le visiteur sur les traces d'un homme. Le temps défile, court... La fermeture approche. Impossible de quitter les lieux. Difficile d'abandonner l'oeuvre derrière les portes qui se referment.

En tête, chemin inverse jusqu'à la sortie, les fantasmagories graphiques se bousculent, mais pas seulement. Le béton des réalisations, le graphite du crayon à papier, le bois de tilleul des maquettes. Merveilleuses matérialités. Mais, à mesure qu'en mémoire se redessine les contours de l'exposition, surgit une question. Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui, là, maintenant ?

L'interrogation était latente mais devient obsédante.

"Claude Parent est toujours là, il est donc contemporain. Par ailleurs, le béton, à travers différentes matérialités, est une question toujours d'actualité", explique Audrey Jeanroy, doctorante en histoire de l'art, commissaire associée de l'exposition. Au delà, dans ces mots, l'événement se révèle une étape dans la sensibilisation d'une oeuvre dont le devenir est incertain. La question de la patrimonialisation semble être posée en filigrane alors qu'elle dénonce quelques destructions malvenues. Cité de l'Architecture ET du Patrimoine.

Frédéric Migayrou, directeur adjoint du Musée national d'Art moderne, co-commissaire de l'exposition, retient avant tout "50 ans de pratique". Un regard analytique est posé sur un demi-siècle de création. L'intention est historique, l'angle, introspectif.

Pourquoi lui, là, maintenant ? La question reste malgré tout en suspens. L'exposition n'adopte aucune prétention moralisatrice et n'aspire pas à véhiculer un quelconque message. Pourtant l'initiative a une raison inavouée, peut-être même, involontaire.

Le contexte économique, social, culturel, qui plus est franco-français n'invite que peu à la projection. La prospective architecturale et urbaine s'inscrit dans le moule réduit des possibles. L'approche est pragmatique. Nouveau cloisonnement, le réalisme emmure l'expérimentation. "Je n'aime pas qu'on me tende des impossibilités. Il s'agit pour moi de doser à l'extrême jusqu'où je peux aller dans l'euphorie de la créativité", continue Claude Parent qui, dans ses confidences, maintient un discours au présent. Le passé n'est pas révolu... Et pourtant.

Son parcours d'architecte n'est peut être pas, stricto sensu, exemplaire mais en saisissant la nouveauté programmatique, de la grande distribution au nucléaire, il a trouvé un moyen d'expression original. Aucune prétention verticale à l'horizon, sinon une tour, contre-projet manifeste et critique, pour le ministère de l'Education Nationale. Claude Parent est là où personne ne l'attend. L'idée, le songe, la vision sont à l'origine d'une pratique.

"Je rêve toute la journée. Il faut que ma femme me réveille pour que j'entende des paroles sensées. La chute est envisageable, le rêve ne fonctionne d'ailleurs qu'avec des chutes", raconte-t-il. L'image est forte mais la société de l'après-chute ne semble plus se remettre.

La résurgence récente des utopies révolues interroge l'observateur. En 2008, Arc-en-Rêve organisait déjà une exposition, 'Tu ferais ta ville', où Yona Friedman réinventait ses propres structures tridimensionnelles. Ne désespérant pas d'en construire une à Shanghai, il voue son action à la réalisation d'un projet fantasmé.

Architecte de l'espace expérimental, Claude Parent a su, à la différence, donner une forme concrète, matérielle, praticable à sa pensée. L'utopie n'est pas totale et prend corps à travers nombre de projets réalisés.

'Un homme et son métier'. Claude Parent pour la maison d'édition Robert Laffont écrit le volume 'Architecte'. "La recherche quotidienne de l'utopie architecturale n'est pas une disposition mais une nécessité. Cet exercice permanent d'ouverture de l'architecture vers le futur est seul capable de découvrir en temps utile les bases du langage architectural [...]. Cette pratique chez moi est devenue une discipline". Date de publication : 1975.

Trente cinq années plus tard, l'homme, tant attaché aux libertés architecturales, revient. A l'occasion, Jean Nouvel affirme à la lettre U d'un abécédaire consacré à son maître que "l'utopie est une éthique".

Claude Parent de rebondir sur le leurre informatique et la liberté virtuelle : "Ne vous laissez pas couillonner par un maquereau aguicheur [l'ordinateur. n.d.l.r.] ! Pensez à Ulysse. Allez jusqu'à reprendre votre vieux crayon laissé au rebut. Si vous voulez rester le MAGICIEN que vous étiez, ne cédez pas à cette magie neuve : quelques croquis tout simples vous serviront de talismans", dit-il.

Pourquoi lui, là, maintenant ? L'appel à une nouvelle Odyssée est lancé, la nécessité d'utopies est éclatante ; son absence n'est que défiance envers l'avenir. L'oeuvre de Claude Parent, sous ses atours prospectifs et réalistes, s'offre avant tout à travers cette impressionnante monographie comme l'expression d'une nostalgie manifeste.

Le riche catalogue de l'exposition s'ouvre sur une lettre datée du 1er juillet 2007 de Julien Gracq à Claude Parent. Quelques mots dont : "Vous faîtes rêver le profane que je suis, puissiez-vous faire aussi construire ceux qui en détiennent le pouvoir en fonction de l'oeil qui existe à 'l'état sauvage' en architecture comme en peinture et commencer un monde neuf". Voilà pourquoi lui, là, maintenant.

Jean-Philippe Hugron

Consulter également notre album-photos 'Claude Parent : l'oeuvre construite, l'oeuvre graphique'.

L'énigme de  Claude Parent ou la cage sans barreau
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