• Accueil
  •  > 
  • L'Architecture d'Aujourd'hui renaît, 'A'A' H O O Q
Rejoignez Cyberarchi : 

L'Architecture d'Aujourd'hui renaît, 'A'A' H O O Q

© Cyberarchi 2019

L'émotion était forte lors de la disparition de la revue fondée en 1930 par André Bloc après plus de soixante dix années d'existence. L'émotion est toujours aussi forte, dans un autre sens, alors que l'Architecture d'Aujourd'hui* renaît sous l'apparence d'un premier 374e numéro hésitant entre autolâtrie, badinage et exhibitionnisme. Chronique de Jean-Philippe Hugron.

 
 
A+
 
a-
 

L H O O Q. Marcel Duchamp détournait en 1919 une Joconde en y apposant cinq lettres significatives et en affublant l'énigmatique sourire de Mona Lisa d'une ridicule moustache. Jean Nouvel, conseiller de la rédaction, détournerait-il pareillement 'A'A', l'Architecture d'Aujourd'hui ? Tandis qu'un fidèle compère, Claude Parent, y ajouterait quelque étrange pilosité ?

Ce rapprochement n'est pas fortuit dès lors que l'allographe "Elle a chaud au cul" cache sous ces allures de lhooq, le terme anglo-saxon 'look'. Quand la Joconde demeure célèbre pour son regard ambigu, l'Architecture d'Aujourd'hui en appelle, quant à elle, à la personne du "regardeur".

Esprit es-tu là ?. L'avant-propos signé Jean Nouvel mue en effet la personne de l'architecte en "un regardeur professionnel". Claude Parent, dans l'admiration, y décèle "un mot nouveau à méditer". Pourtant, Victor Hugo s'est décrit, contemplateur, "regardeur de toute chose". Marcel Duchamp usait lui aussi du vocable et clamait "que ce sont les regardeurs qui font les tableaux". In fine, seront-ce alors les regardeurs qui feront l'architecture ?

La revue ouverte, les mots de Jean Nouvel inaugurent le numéro en un avant-propos riche d'intentions louables. La première page tournée, bis repetita placent, 'Foreword', le texte se décline en anglais. Les prétentions internationales sont affirmées et troublent d'entrée l'objectif de la revue. Quelle en est la vocation et à qui s'adresse-t-elle ? Est-elle le cheval de Troie qui diffusera désormais en France idéaux, réflexions et projets venus d'ailleurs ? Ou ambitionne-t-elle de porter l'étendard régional, "une touche française" sur une scène mondialisée ?

Claude Parent reviendra quelques pages plus tard sur les origines d'une "revue qui rassembla et s'ouvrit à l'international". Cette qualité nécessite-t-elle un fastidieux bilinguisme qui réduit de moitié le contenu éditorial ? A moins qu'il ne s'agisse effectivement de promouvoir une nation architecturale.

Tournons la page...

Un interlude s'impose au lecteur : Edito de Cyrille Poy et Patrice Goulet. Le premier, rédacteur en chef, converse avec le second, rédacteur en chef invité (sic). Excusez-nous, nous ne vous dérangerons pas, nous ne faisons que passer.

Arrive le sommaire : Coup d'envoi, ADN, percée, pensée, guérilla, retour de Hanoï, [...] affinités (sic), exhibition (re sic) [...] Nord-Sud [...]. Cinquante cinquante, 'A'A' se vit au national comme à l'international.

Après quelques pages, la prose et les croquis de Claude Parent apparaissent sur fond rose pâle. Une douce mélopée résonne ; la nostalgie y est certaine. L'article Pour une revue engagée signe le 'coup d'envoi' de la publication. Bouteille de champagne lancée contre la proue du navire, le texte de l'architecte qui révéla Jean Nouvel évoque le contenu d'une revue idéalisée...donc sur fond rose pâle.

Parmi de sages recommandations, figure la vocation universelle de la revue : "L'universalisme a un prix. Il s'opposera souvent à l'internationalisme du vocabulaire ou au nationalisme architectural d'un pays" souligne Claude Parent. L'universalisme s'écrit dans une langue de Shakespeare approximative. Nous avons notre réponse sur l'ambition de 'A'A'.

S'ensuivent quelques pages, l'une représentant un oeil... celui du regardeur, peut-être, puis quatre reproduisant quelques cellules souches (?) symbolisant l'ADN de la revue, un clin... d'oeil, sans doute. Enfin, apparaissent les premiers articles dont l'un d'Odilon Cabat, sémiologue. Aborder la question du sens est aujourd'hui primordiale et la place que lui accorde 'A'A' n'est qu'honorable. Chacun jugera de la pertinence du propos soutenu par l'auteur.

Ce même Odilon Cabat cosigne, un peu plus loin, un (trop) bref article sur Hanoï, dépaysement agréable par sa profusion de vignettes. Sur le fond, la forme est peu engageante. La retranscription d'une conversation aux allures de bavardage lors d'une soirée diapos-retour-de-vacances entache un contenu pourtant intéressant.

Au fil des pages de papier glacé, nous découvrons la teneur d'une revue normale. Peu de surprises, aucune révélation. Parfois, quelques instantanés photographiques. JR dans les bidonvilles du Tiers Monde, Veilhan à Versailles. Un air de déjà vu.

"La mission essentielle d'une revue est de sonner l'éveil, pour cela, elle ne doit pas hésiter à choquer les convenances", clamait Claude Parent lors de son 'kickoff'. Il parait pourtant bien convenu de parler d'actualités, qui plus est parisiano-parisiennes.

Continuons...

A la loupe. Cinquante pages consacrées à Lacaton & Vassal constituent l'article le plus important de la revue. Pourquoi pas. "Une revue ne doit pas hésiter à choquer les convenances". Rendez-vous à la page 236 de la même revue pour y connaître la composition instructive du comité de rédaction. Parmi d'autres, comme Patrick Bouchain ou Winy Maas, figurent Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal. Endogamie inavouée, auto-promo... Il ne fallait pas prendre André Bloc au pied de la lettre. En 1930, ce dernier, lors du premier numéro de l'Architecture d'Aujourd'hui, résumait l'objectif d'une publication naissante : "En créant un nouveau périodique, nous avons voulu assurer à l'architecture moderne et à celle-ci seulement, la publicité qui lui est indispensable".

"Une revue ne doit pas hésiter à choquer les convenances". Effectivement.

Autres articles. Photographie, peinture, parfois architecture se succèdent sans aucune inspiration. L'oeil fouille mais ne s'arrête jamais. Nous l'obligeons à lire et, enfin, "les derniers plaisirs gehriens - Jean Nouvel a visité le dernier immeuble de Franck O. Gehry. Il a aimé. Il nous explique pourquoi". La même phrase marcherait pour des crèmes dépilatoires mais pour rappel, page 236, entre Anne Lacaton et Winy Maas, le comité de rédaction compte en son sein... Franck Gehry. C'était convenu. La liste de la page 236 préfigure sûrement le sommaire du numéro 375 de 'A'A'. Espérons que non. Relisons l'avant propos de Jean Nouvel pour nous rassurer.

Page 236 toujours, 'A'A' se décline en site internet. Brève visite : d'un côté, abonnez-vous, de l'autre, une photo d'Anne Lacaton et de Jean-Philippe Vassal ; en surimpression, leur aphorisme : "Une revue doit sortir des chemins balisés, poser des questions, mettre en perspective". L'image défile. Au tour de Patrice Goulet : "L'Architecture d'Aujourd'hui doit susciter des polémiques et croiser des regards". Mission réussie mais gare à ne pas loucher.

Sur le site également, parmi d'autres, un logo French Touch. Le groupe qui s'auto-promeut appartient au petit comité de rédaction. Dès lors, pour célébrer la renaissance de 'A'A', ils signent un texte (voir la version PDF) dont il vaudrait mieux ne pas se réclamer. Extrait : "Avec la fin des idéologies, la critique architecturale a perdu pied. Faute de combattants ou d'énergie, les dix années suivantes ont été des années de plomb. Vous [l'Architecture d'Aujourd'hui N.d.A] avez cherché votre salut dans d'improbables rencontres entre chercheurs, sociologues ou ethnologues. Vous êtes devenu soporifique, inaccessible, déconnecté".

Le message est clair. Ne soyez désormais pas trop intelligent pour mieux nous apprécier. La French Touch lance ainsi un appel à plus d'images. Quand le photographe sublime la production, le critique, par ses mots, représente un danger. Voilà qui est triste.

La joie de revoir 'A'A' de nouveau publié se trouve ternie par un numéro peu séduisant. L'attente et l'impatience avaient placé la barre haute. La découverte d'une autopromotion d'un ton trompeusement badin, d'une iconographie volontairement brouillonne comme ces 'photographies' sur plusieurs pages du concert de U2 à Nice prises depuis un iphone restent énigmatiques (private joke ?)... Même le nom d'un Pritzker mal orthographié, 'Richard Rodgers', laisse un sentiment de dépit, payé 25 euros.

'A'A' H O O Q, l'époque n'a que ce qu'elle mérite. Il ne reste alors plus qu'à se réfugier dans les pages rose pâle, où Claude Parent et Jean Nouvel se montrent réconfortants dans leurs intentions. Regardeur n'est pas remplisseur. "Certes, nous mettrons plusieurs numéros pour être en plein accord avec nos objectifs", rappelait Jean Nouvel dans son avant propos intitulé Esprit es-tu là ?. A la question ainsi posée, il est impossible de répondre autrement, à ce jour, que par la négative. Rendez-vous au prochain numéro, peut-être.

Jean-Philippe Hugron

* 'A'A' 374, octobre-novembre 2009, 240 pages, Quadri, 25 euros

L'Architecture d'Aujourd'hui renaît, 'A'A' H O O Q
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER