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Karim Basbous, pour une architecture qui part à l'aventure

DR : Copyright 2017

 

Il a récemment été fait chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres. Architecte DPLG, docteur de l’EHESS de Paris, rédacteur en chef de la revue Le Visiteur, Karim Basbous est avant tout un penseur du métier d'architecte comme il en manque aujourd'hui en France. Rencontre.

 
 
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Quel a été votre parcours d’étudiant ?

Je me suis inscrit à UP9, qui était à l'époque l’école d’architecture de Paris-la Seine. J'ai fait mes deux premières années là-bas, pour le DEFA. Puis j'ai changé d'école pour aller à UP8 (Paris-Belleville), en 1992, après y avoir suivi l’enseignement de 2e année en auditeur libre. J'y ai suivi les cours d'enseignement de projet au sein du Groupe Uno, piloté par Henri Ciriani. C'était un enseignement spécifique dont la réputation était internationale dans les années 90, avec un bagage théorique très structuré sur la question de l'espace, et plus précisément de l’« espace moderne ». J'ai obtenu mon diplôme d’architecte DPLG en 1996.

Quelles ont été vos occupations après les études ?

Juste après mon diplôme j'ai travaillé quelques mois dans l'atelier Brenac & Gonzalez, pour le concours de l’ambassade de France à Beyrouth, puis pour EDF en tant que consultant (j'avais gagné un prix de la Fondation EDF quand j'étais étudiant, la bourse Electra). Puis j'ai réalisé des projets à Beyrouth, à Paris, pour des amis, et j’ai fait des concours d'architecture. J'ai commencé une thèse de doctorat en 1999, sous la direction de Daniel Arrasse, à l'EHESS de Paris, et avec l'encadrement du philosophe Pierre Caye. Celle-ci portait sur le rapport entre dessin et pensée dans le processus de conception.

Pouvez-vous développer un peu plus le thème de cette thèse ?

Quelle est la fonction du dessin ? Est-il simplement chargé de transcrire une « idée » mentalement préconçue, ou est-ce un outil de construction et d'invention de l'« idée » ? Car il y a une pensée qui s’exprime par le dessin, mais aussitôt il y en a une autre qui fait retour, allant du dessin à l’esprit. Petit à petit, le va-et-vient entre la pensée et le dessin amène à une expérience du dessin qui dépasse largement le rôle de transcripteur d'une idée mentale. Foucault disait à propos de ses livres (de mémoire) « si je sais d'avance ce que je vais écrire quand je commence un livre, je ne l'écrirais pas ; je n'écris que pour savoir ce que je veux dire, comme pour mieux comprendre ce que j'ai à dire ». C'est une démarche heuristique (du grec « découverte ») : le dessin nous amène à nous étonner de nous-même. La production de dessins successifs permet une expérience de la conception, de l'invention, qui est très singulière. Cela fait du dessin non pas un acte assujetti à la puissance intellectuelle, à l'esprit, mais un véritable acteur avec le cerveau.

Quelle est la réflexion principale au cœur de votre livre Avant l'œuvre ?

C'est une réflexion issue de la thèse, mais écrite pour un public plus large. Certaines découvertes des travaux liés à la thèse ont été reprises dans le livre. Celui-ci restitue une réflexion historique et théorique sur ce que j'appelle la généalogie de la liberté, c'est à dire les conditions matérielles et mentales de la conception architecturale. Prenons un exemple tout simple : j'ai fait un parallèle entre la diffusion du papier en Europe et ce que j'appelle l'« aire de jeu » de l'architecte, l'espace mental et physique par lequel il peut jeter des dessins devant ses yeux. Aujourd'hui un architecte qui dessine fait plein de petits croquis sur des calques ou à l’écran (peu importe le support) jusqu'à ce qu'il trouve le plan et la coupe les plus justes par rapport à une idée qui se précise petit à petit. Le fait que le papier ne soit véritablement commercialisé, ainsi que les mines de crayon, que dans la deuxième moitié du XVe siècle, m'a amené à imaginer comment on concevait quand on n'avait pas de support en quantité suffisante pour « étaler » sa pensée, faire des essais, tâtonner. J'ai ainsi réfléchi à des questions telles que : comment a-t-on anticipé la forme des cathédrales gothiques alors qu'il n'y avait pas de papier ?



Que reprochez-vous à la production actuelle ?

Je suis toujours prudent face à des formules générales telles que « la production actuelle », car il est inconcevable de ranger sous une même catégorie l'ensemble de la production architecturale d’une époque. « La production actuelle » rassemble beaucoup de postures différentes, de manières de faire des projets. La dernière intervention que j'ai donné à la SFA, lors d'un colloque intitulé « Le beau et le laid » s’intitule « L'architecture sans gravité » et devrait être publié dans le prochain numéro du Visiteur. C'est une réflexion sur la manière dont l'architecture a évolué depuis quelques décennies (globalement depuis que nous sommes entrés dans la post-modernité). Dans cette conférence, et dans l’article qui s’en fera l’écho, je nomme les bâtiments, de telle manière que je ne généralise pas. L'architecture se laisse beaucoup séduire par les « petites idées », qui plaisent aux chroniques. L’opération « Réinventer Paris » reflète parfaitement l'air du temps. Elle est à mon sens représentative d’un affaiblissement à la fois intellectuel et politique de l'architecture. Cette évolution au cours des quarante dernières années découle de causes multi-factorielles : le néolibéralisme, la fin des grands récits et des grandes idéologies qui croyaient dans le progrès, la disparition d’un leadership comparable à celui des maîtres comme Mies van der Rohe, Le Corbusier, Frank Lloyd Wright.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans le mouvement moderne ?

Ce qui continue à m'intéresser dans la notion de modernité c'est le fait que ce n'est pas un style, je suis d’ailleurs contre le qualificatif « moderniste » que les Américains utilisent beaucoup. Une certaine manière d'identifier la production formelle du Mouvement moderne en fait une production strictement stylistique, comme s’il s’agissait d’un « courant formel ». Ce qui m'intéresse dans le Mouvement moderne, et plus spécifiquement dans l'œuvre de Le Corbusier, c'est d'avoir ouvert une porte sur une liberté. Evidemment les formes qui en découlent ont un intérêt, mais ce qui est plus intéressant à mes yeux est d'observer l'appétit de liberté inconditionnel dont ce mouvement a été porteur, avant les formes architecturales produites. Le Corbusier a toujours été là où on ne l'attendait pas. Comme Picasso, jamais il ne s’est répété, ni ne s’est s'installé dans le confort d'un système, aussi efficace soit-il. Chaque fois que Le Corbusier a fait un projet, il partait à l'aventure. Ce que je retiens en premier de son œuvre c’est l’idée d’un combat inconditionnel pour ne jamais placer le dessin sous la tutelle de la technique (le savoir de l'ingénieur), de la convention (la reproduction des modèles traditionnels), et de la fonction pratique – Le Corbusier a même précisé qu’il ne savait pas ce qu’était une architecture « fonctionnaliste », ne faisant qu’une architecture « fonctionnante ». La fonction devient une condition nécessaire mais non suffisante pour qu'il y ait architecture. Libérer le dessin de cette tutelle scientifique et de l'autorité de la fonction n'est pas un modèle lié aux années 20, c’est un enjeu fondamental.

Qu’enseignez-vous à vos étudiants ? Comment leur parlez-vous d’architecture ? Sur quel aspect du métier mettez-vous l’accent ?

J'essaie de les protéger de la mode, des chants des sirènes, de l'empirisme plat. Un étudiant qui arrive en première année tend à considérer que l'architecture c'est le lieu des « petites envies ». Je les protège de tous cela de sorte qu’ils se construisent par eux-mêmes leur « soi architectural », à l'abri de l’agitation des « petites idées » qui sont déjà elles-mêmes condamnées à une obsolescence programmée, comme les produits du commerce. Tout ça disparaît très vite, ce n'est que de la mousse. Je les sensibilise à des thèmes immémoriaux, indémodables, ces piliers qui durent et permettent de construire un savoir sur l’espace habité tels que la lumière, la science du plan, la topologie, l’intériorité (à l’échelle du « chez soi » ou de la ville).

Propos recueillis par Laurent Perrin

Karim Basbous
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