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Junya Ishigami (Tokyo, Japon) ne minimalise pas la complexité des valeurs

© Cyberarchi 2019

L'architecture japonaise rayonne dans le monde entier, pour avoir ouvert depuis 25 ans la voie du minimalisme, comme une rigueur de pensée nouvelle après l'assèchement du Mouvement moderne. Sur cette scène exigeante, le jeune architecte Junya Ishigami fait irruption en mettant en question ce minimalisme même, qui serait devenu une rhétorique du made in Japan.

 
 
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Le travail de cet élève de Seijima interpelle par sa façon, dans ses projets, de retrancher encore du superflu. Ishigami enlève ce qui formalise l'espace pour l'immerger dans la ville contemporaine et ses besoins, contradictoires et croissants, de diversité, de complexité et de fluidité.

Cadrage du vide et design poétique ?

Après plusieurs performances réalisées à la frontière de l'art, son premier projet, le Facility building pour l'Institute of Technology de Kanagawa, sa ville natale, a été achevé en mars 2008.


La réponse est un quadrilatère de 47mx46mx5m. Le mur de verre qui ferme le quadrilatère est composé de panneaux verticaux, contreventés par des piliers étroits, tenus au sol et au plafond par deux feuillures minces. A l'intérieur, les colonnes qui supportent la toiture sont des feuilles d'acier minces aux profils variables, disposés irrégulièrement.

Le résultat semble moins en filiation avec Seijima qu'avec Mies van der Rohe, avec ce verre qui dissout les limites et le jeu des minces poteaux d'acier. Mais l'architecte réfute cette référence, un contresens selon lui : "I want to make spaces with very ambiguous borderlines, not an universel space like Mies". De fait, il faut visiter le Facility en activité : les équipes délimitent leur 'territoire' avec des plantes vertes et du mobilier, circulent, l'ambiance est fluide et active à la fois. Nous sommes loin du calme olympien des colonnades miesiennes. Le lieu est un outil autant qu'un espace, maniable, appropriable, rendu vivable grâce à l'irrégularité de la trame. Opaque ici, ouverte là, elle permet de loger des 'bulles' d'activité. La critique japonaise la compare à une forêt de bambous creusée de clairières...

La critique internationale a découvert Ishigami un peu plus tard en 2008, à la Biennale d'architecture de Venise. Commissaire du Pavillon du Japon, il l'a laissé vide et a construit dehors un jeté de serres, d'ossature fine et de feuilles minces de verre. Le thème de la serre hante les expositions universelles depuis le Crystal Palace, comme un enjeu de prouesse technique et architecturale, avec ses grandes portées, la conquête de la lumière, de la transparence et aujourd'hui la maîtrise des climats.

Mais on cherchait en vain à Venise le détail ou la sophistication qui aurait témoigné de cet esprit de dépassement. L'ensemble était d'une réalisation presque frustre, sans apprêt de style et c'est de cette simplicité - ces cabanes de verre et ces plantes, dans l'enceinte saturée de "gestes d'architecture" de la Biennale - que naissait l'émotion. Quel était le message ? "The density of the plants is determined through exacting adjustments to the balance so that the space created by the architecture, the space created by the plants and the peripheral landscape are equivalent. The greenhouses also have relationships with each other that form new spaces in the existing landscape. Is this space design or landscape design ? Making the distinction infinitely vague is a way of pursuing previously unexplored architectural possibilities"**.

Qu'y a-t-il après la fin de l'architecture ?

En quoi ce retrait de l'architecture, à Kanagawa et à Venise, rejoint-il le débat écologique mondial ? Par la frugalité et la sobriété des matières ? L'explication est un peu opportuniste. Par la critique du fonctionnalisme et la recherche de la flexibilité, d'une immersion dans la société ou le paysage ? L'entrée est déjà plus intéressante. Une troisième raison émerge si l'on écoute plus attentivement Ishigami : "If you ask me what is the most important thing for architecture in the contemporary period, I would say 'reality'. For the Modernists, the aim in architecture was to propose new realities for everyone to follow. Today, everyone is pursuing their own individual values and goals simultaneously. We have entered an era when we need to give answers to a multiplicity of questions. But rather than attempting to give answers, we should seek out a point equidistant from all these concerns"*.

Ces propos éclairent la recherche d'un nouveau rapport de l'homme à son environnement, qui ne soit plus ni simplificateur ni dominateur.

Le Facility d'Ishigami n'aborde plus la complexité du monde comme un obstacle à réduire mais comme la réalité même du projet. La complexité est maintenant une richesse que l'architecture doit servir avec fluidité. Les serres de Venise explorent, elles, un nouveau champ de recherche : quel est le rôle de l'architecture, maintenant que l'homme ne peut plus prétendre ordonner la nature mais doit apprendre à vivre avec elle ?

Marie-Hélène Contal

Junya Ishigami est né en 1974 à Kanagawa. Il a fait ses études à la National University of Fine Arts and Music de Tokyo. De 2000 à 2004, il travaille au sein du bureau SANAA avec Kazuyo Seijima puis crée sa propre agence en 2004, junya ishigami + Associates. Parmi ses travaux, la boutique Yohji Yamamoto à New York (2008) et le Facility building de l'Institut de Technologie de Kanagawa à Atsugi (2008).

Lire les articles concernant les autres nominés au 'Global Award for sustainable architecture 2010' :
>> 'Steve Baer (Albuquerque, NM, USA) : Sobriété et autosuffisance' ;
>> 'Snøhetta (Oslo, Norvège - New York, USA) : architecture radicale et sensible' ;
>> 'Troppo Architects (Darwin, Australia) on the top end de l'architecture australienne' ;
>> 'Giancarlo Mazzanti (Bogota, Colombie) à la reconquête des favelas'.

Consulter notre album-photos ''Global Award for Sustainable Architecture' 2010 : Ce que font les nominés'.

* in ICON 062 - August 2008
** in Domus 919 - November 2008

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