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Jean Prouvé à Billancourt - L'artisan à l'usine

© Cyberarchi 2017

Partie d'Allemagne et après son passage au Japon, aux Pays-Bas et en Italie, l'exposition Jean Prouvé, 'La poétique de l'objet technique', réalisée par le Vitra Design Museum sous la houlette de B. Reichlin et F. Graf, a été présentée à l'hôtel de Ville de Boulogne-Billancourt jusqu'au 18 novembre. Une tribune de l'architecte Raphaël Labrunye.

 
 
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La mairie de la ville a servi de parfait écrin à cet ensemble de près de 150 pièces de mobilier, dessins et maquettes, puisque les ateliers Jean Prouvé en ont réalisé l'ensemble des pièces de serrurerie (garde-corps, ascenseurs, guichets, etc.) dans les années Trente. On pourra regretter qu'une partie non négligeable de l'exposition a été reléguée et disjointe en rez-de-jardin - sombre - de l'édifice municipal ; il aurait été plus pertinent de la déployer sur les étages des coursives du grand hall central, offrant au visiteur des points de vues différenciés sur l'exposition et sur le bâtiment lui-même et surtout, une meilleure lumière pour apprécier objets et panneaux.

L'exposition a fait force de didactisme avec, par exemple, une série évolutive de chaises bâties sur un principe similaire, assise et dossier en contreplaqué, mais jamais équivalent, structure bois ou métal, parfois démontable. Mais au-delà du mobilier, les oeuvres architecturales de Prouvé sont par nature complexes à exposer ; elles ont l'ambiguïté d'être des jeux de construction, à échelle 1. Ainsi, les morceaux d'architecture présentés, comme le shed en coque ou la collection de panneaux de façade, nous ont permis d'apprécier leur mesure réelle, les détails constructifs, d'assemblage et d'usinage ; bref une appréhension sensible, tactile, petits défauts de fabrication compris.

L'architecture devient alors "un objet à construire comme un autre ; il est seulement plus grand" (2). Cette antienne qui le conduira de la forge sur l'enclume aux gratte-ciels a trouvé une parfaite illustration dans l'exposition : au centre de l'atrium de la mairie, l'auvent conçu en 1953 pour des bureaux au Mans, a abrité son petit frère de structure 'à portique axial', conçu la même année pour la table Compas. Le mobilier alter ego de l'architecture et vice-versa. C'est là que se trouve toute la force et la cohérence du projet de Prouvé pour l'industrialisation du bâtiment, mais aussi, assurément, ses limites, comme a tenté de l'expliciter le catalogue de l'exposition.

Car l'élément principal de l'événement reste cet ouvrage (3), dirigé par B. Reichlin et C. Dumont d'Ayot, disponible et c'est louable, en français, en allemand et en anglais. Il constitue une véritable somme de recherches (près de 400 pages), diverses en quantité et qualité, compilant plus d'une soixantaine d'articles, analysant les sources historiques de l'Ecole de Nancy ou les détails constructifs, proposant des biographies des proches de Prouvé ou des témoignages.

L'iconographie est riche, parfois inédite ; on repère ainsi des plans d'assemblages redessinés par l'Université de Delft, sous le mode du catalogue systématique, offrant une lecture renouvelée de l'histoire cinquantenaire de ces profilés qui transformèrent l'architecture Moderne. Surtout, les textes proposent une hypothèse renouvelée de la production et des positions de Jean Prouvé face à l'industrialisation du bâtiment.

La vaste bibliographie sur son oeuvre qui s'accumule depuis plus de tente ans avait déjà lancée quelques pistes. Après une série d'ouvrages publiés sous sa bienveillance ou par ses proches dans les années 70-80 (4), le catalogue d'articles constitué en 1990 à l'occasion de l'exposition du Centre Pompidou (5), 'Jean Prouvé constructeur', abordait de front les premiers éléments critiques. L'article de P. Chemillion résumait à son seul titre, 'Rendez-vous manqués', les problèmes posés pas les choix et les méthodes de Prouvé, le principal étant la production d'objets architecturaux usinés, supposant des ouvriers peu nombreux et très compétents sur le chantier, quant le début des Trente Glorieuses surabondait de main-d'oeuvre peu qualifiée.

Et au-delà des problèmes culturels et conjoncturels français, comme la formation Beaux-Arts des architectes, ou la tradition populaire et professionnelle de la construction en maçonnerie, évoqués par Chemillon, J-C. Bignon et C. Coley avaient poursuivi la démonstration de l'inadéquation des produits des Ateliers Prouvé au marché du bâtiment au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Publiée en 2001 dans un nouveau catalogue d'exposition (6) (de la ville de Nancy cette fois-ci, mais avec le même titre), l'étude tranchait avec une série de textes à caractère hagiographiques proposés la même année à l'occasion du centenaire du nancéen. Les auteurs démontraient qu'il n'existait alors pas de demande, donc de marché, pour une production en série industrialisée de logements, en dehors de l'échelle des composants, alors même que Prouvé s'évertuait à vendre ses maisons usinées telles des réfrigérateurs.

Cette thématique est d'ailleurs au centre du catalogue Vitra, occupant près d'un tiers de l'ouvrage ; 'Des maisons comme des voitures ?' s'interroge très à propos François Chéry. La plupart des articles reprennent donc ce regard distancié, s'éloignant du mythe du génie touche à tout, ingénieur, architecte, constructeur, entrepreneur, dont l'idéal aurait été rendu irréalisable par la faute des autres, de leur archaïsme politique ou industriel. Alors que Prouvé s'est toujours vu 'mort en 1952', à la perte de la maîtrise de ses Ateliers, B. Reichlin, dans son introduction, semble lui donner une cinglante réponse en forme d'hommage : "Privé de [...] son usine, [...] Prouvé [...] crée coup sur coup [...] quelques uns de ses chefs-d'oeuvre : sa maison à Nancy, le Pavillon du centenaire de l'Aluminium, la 'maison des jours meilleurs' pour l'Abbé Pierre et la Buvette d'Evian." (7).

Car la distance critique n'interdit pas les justes louanges, la comparaison faite par Jean-Pierre Cêtre entre deux réalisations de la fin des années soixante, le Pavillon des Expositions de Grenoble, de Prouvé, et la Neues Galerie de Berlin, de Mies van der Rohe en est la meilleure illustration. Il démontre l'absurdité constructive de l'abstraction géométrique de la seconde, quand son architecte est perçu comme un grand constructeur parmi les Modernes. On notera enfin l'article de A. Venacque à propos d'une problématique actuelle sur le devenir des objets-architecture de Prouvé, à l'heure de sa patrimonialisation nécessaire (et souvent excessivement spéculative) : la disparition de machine-outil est consubstantielle à celle de l'objet dont elle a rendu possible la création. L'architecture n'est pas un réfrigérateur...

On pourra regretter qu'aucun article du catalogue ne se concentre sur un élément majeur de la production architecturale de Prouvé : l'architecture scolaire. En 1952, il conçoit treize projets (sur vingt quatre au total) d'écoles et vingt en 1953 (sur quarante trois au total). D. Clayssen avait pourtant écrit, il y a plus de vingt ans : "La construction scolaire est le domaine le plus démonstratif du système Prouvé. Il est à la fois architecte, constructeur de systèmes et de composants, concepteur et fabricant de mobilier scolaire, créateur d'un espace total mais jamais banalisé" (8).

Et surtout, les écoles dites 'Studal' (9), un dérivé commercial de son projet d'école 'à béquille' qui lui a été imposé par ses nouveaux partenaires industriels (l'Aluminium français) vers 1954, a été en grande partie à l'origine de son tragique départ de ses Ateliers. Il le qualifia de 'monstre technique'. Alors même que la commande est garantie (le gouvernement français va lancer à cette époque une série d'appels d'offres pour des constructions scolaires industrialisées, souhaitées rapides et économiques), les Ateliers Prouvé ne parviendront pas à mettre en place un process industriel performant et rentabilisé qui conserverait toutes les qualités et l'ingéniosité des premières esquisses. Un moment clé, malheureusement absent du catalogue, du parcours de cet artisan qui se voulait aussi gros que l'industrie.

Il resterait aussi à écrire une véritable monographie de l'oeuvre de Prouvé, seuls les ouvrages à plusieurs voix ayant pour le moment réussit à décrypter quelques-unes des nombreuses facettes d'un personnage riche en convictions, aussi fortes que contradictoires.

(1) Armelle Lavalou, 'Jean Prouvé par lui-même', éd. du Linteau, Paris, 2001, p.59
(2) 'Jean Prouvé, Une architecture par l'industrie', Artémis, Zurich, 1971, p.9
(3) 'Jean Prouvé, La poétique de l'objet technique', Vitra Design Museum, Weil am Reihn, 2004, 384p.
(4) 'Jean Prouvé, Une architecture par l'industrie', Zurich, Artémis, 1971, 212p. ; Dominique Clayssen, 'Jean Prouvé, l'idée constructive', Paris, Dunod, 1983, 189 p. ; Jean-Pierre Levasseur, 'Jean Prouvé, cours du CNAM, 1961-62', Paris, IFA, 1983.
(5) 'Jean Prouvé constructeur', Paris, Centre Pompidou, 1990, 248p.
(6) 'Jean Prouvé constructeur', 1901-1984, Paris, ville de Nancy, ed. RMN, 2001, 185 p.
(7) Bruno Reichlin, 'Introduction', dans 'Jean Prouvé...', op. cit. 2004, p.20-23
(8) Dominique Clayssen, 'Jean Prouvé, l'idée constructive', Paris, Dunod, 1983, p.146
(9) Publiée dans 'Techniques et Architecture', n°3, 1955, p.88.

Raphaël Labrunye
Architecte DPLG, diplômé en 2004 de l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Versailles (ENSAV), sous la direction de Rémi Rouyer et de Djamel Klouche (d'A n° n°142, décembre 2004, p.8). Enseignant à l'ENSAV (Histoire) et à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Normandie (TPCAU). Il poursuit sa thèse sous la direction d'Anne-Marie Châtelet et de Jean Castex, à L'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, au sein du LADRHAUS (Laboratoire de Recherche Histoire Architecturale et Urbaine - Société de l'ENSAV). Son travail porte sur l'orphelinat d'Amsterdam d'Aldo van Eyck, sa genèse et ses interprétations ('La réception d'une icône de l'architecture 'autre', l'orphelinat d'Aldo van Eyck', fabricA n°1, 2007, p. 7-28).

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