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Jean-François Susini : l'adieu aux armes ?

© Cyberarchi 2019

Jean-François Susini a, en quelques années, fait éclater les coutures d'une tutelle un peu trop étroite à son goût, et replacé ainsi le CNOA, dont il est (était) le président, au coeur des débats agitant l'architecture, sa brutalité occasionnelle, toute contrôlée qu'elle soit, interdisant que la forme l'emporte sur le fond. Il démissionne pourtant en décembre prochain. Portrait.

 
 
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"Le pouvoir s'accorde très bien des politesses", explique Jean-François Susini. Aussi, depuis qu'il est devenu président, en 2000, du Conseil national de l'Ordre des Architectes (CNOA), il utilise son devoir d'impolitesse auprès de tous les pouvoirs - ils sont nombreux - qui se mettent selon lui en travers de l'intérêt de ses confrères. Lesquels, à l'occasion, sont également susceptibles d'être l'objet de son courroux. Ainsi est-il capable, dans le cadre du projet de réforme de l'enseignement de l'architecture, de fustiger dans un même élan son ministre de tutelle et les architectes qui n'ont que les "A notre époque" à la bouche. "Les temps ont changé", dit-il.

"Manoeuvrier" et "Corse" sont des mots qui reviennent fréquemment quand il est demandé aux hommes de l'art, qui ne le connaissent pas personnellement, de décrire le président de leur Ordre. Il s'en amuse, ayant eu l'occasion de se voir accoler des épithètes autrement injurieux. Il ne s'étonne non plus ni de l'un ni de l'autre.

Concernant le premier, il se déclare "profondément démocrate", ce qui pour lui revient à écouter beaucoup avant d'essayer de faire la synthèse. C'est la moindre des choses sans doute mais, pour ce qui le concerne, "il n'est pas question d'annoncer quoique ce soit sans avoir un minimum de billes". En clair, il s'agit d'être fin politique en amont - manoeuvrier donc - pour avoir une chance d'obtenir quelque chose en aval. Dans son rôle, cette qualité n'est pas un luxe quand il a affaire à un "énième représentant de l'Etat qui ressasse les mêmes choses que ce qui était déjà dit il y a 20 ans".

Concernant le second, il entretient l'ambiguïté puisque, de la Corse, il n'en connaît rien pour n'y avoir jamais vécu et qu'il est, explique-t-il, "à moitié breton". Ce qui, si l'on en croit la légende qui fait de ces derniers des gens têtus, n'est pas fait pour rassurer. Cela dit, "dans l'arène, la Corse m'aide". A un ministre qui lui disait que les plus belles prisons sont celles des Ponts&Chaussées construites sous Napoléon, il répond, agacé sans doute, en citant la prison pilote de Casabianda, en Corse (une prison expérimentale qui démontre, à qui veut bien l'entendre, qu'une politique carcérale autre que celle instituée depuis Napoléon est possible. NdR). Une manière d'expliquer qu'il goûte peu l'idéologie, surtout quant elle est, foncièrement, carcérale et pénitentiaire.

Cette liberté de ton lui confère dans ses fonctions une marge de manoeuvre propre à "agacer" son ministre de tutelle. Ne dit-il pas "nous avons une lecture assez souple et large des statuts [de l'Ordre]?" C'est de cette façon que l'Ordre a pris sa part en beignes reçues et données dans le combat contre les partenariat public-privé (PPP), qu'il continue de lutter pied à pied contre le ministère de la Culture et la DAPA pour ce qui concerne la réforme de l'enseignement de l'architecture ou se lance dans la rédaction d'un Livre Blanc ou d'un Livre vert, le tout le plus souvent en collaboration avec l'UNSFA et le Syndicat de l'Architecture, meilleurs ennemis devenus amis de nos amis. A ceux qui lui reprochent que là n'est pas le rôle de l'Ordre, Jean-François Susini justifie son action sans état d'âme. "Nous agissons au nom de l'intérêt public. Au-delà des spécialistes, l'Ordre représente une autorité auprès des consommateurs et du grand public, nous assumons donc pleinement notre rôle", dit-il. Quitte à ne pas caresser la tendance dans le sens du poil.

Ainsi, en mars dernier, le CNOA annonce sa décision de se retirer de l'association HQE. "Regrettant la dérive technocratique dans laquelle s'inscrit aujourd'hui l'action de l'Association HQE, l'Ordre des architectes souligne que toute implication dans une démarche de développement durable ne peut être réduite à une quelconque certification ou labellisation. Souhaitant repositionner l'homme au centre de la réflexion, l'Ordre des architectes affirme ainsi sa position en faveur d'une approche culturelle, éthique et pédagogique, qui favorise des pratiques professionnelles respectueuses des principes du développement durable", écrit l'Ordre. On est loin du maintien du tableau...

Son ascension météorique à la tête de l'Ordre doit sans doute à ces qualités de battant. Elu en 1994 au Conseil régional de l'Ordre Ile de France, il "combat" le Conseil national de l'époque et, parce qu'il était "un peu tonique", en prend la tête deux ans plus tard. C'est lors de la bataille autour de la réforme du permis de construire, ce "combat pour l'architecture", qu'il tisse des liens avec les syndicats. Elu au Conseil national, il s'occupe de l'international de la même façon qu'un présidentiable putatif doit de forger un acquis aux affaires étrangères. Il constitue une équipe - dévouée et fidèle sans être ni contrainte ni forcée - et emporte le poste de président deux ans plus tard. "Nous avons remis l'architecture comme sujet de discussion", dit-il. Le "nous" s'impose car, remarque-t-il, sans une bonne équipe, "j'aurais comme d'autres passé un moment douloureux". Il met un voile pudique sur la douleur des hiérarques renversés. "La moyenne d'âge des conseillers ordinaux a fortement baissé, c'est un signe", se réjouit-il, estimant avoir donné du "souffle" à l'ordre. Les "personnalités fortes" qui l'ont précédé lui en sont sans doute reconnaissantes.

Bref, il ne faut pas compter sur Jean-François Susini pour passer la pommade. Au contraire, quand ça flotte dans les lignes, quand ce qui a été âprement négocié ensemble ne suscite pas l'adhésion requise, de sèches mises à l'ordre, c'est le cas de l'écrire, sont adressés aux impétrants, publiquement quand il l'estime nécessaire. Et pourtant voilà un homme qui, quand il regarde dans le placard, ne voit aucun cadavre. De son père architecte - "Il n'y a pas eu de problèmes relationnels ou d'ego avec lui, nous avons travaillé ensemble et cela s'est plutôt bien passé" - ou de sa mère peintre - "un milieu culturel divers et varié passait à la maison", il ne faut pas chercher un traumatisme propre à rendre belliqueux le rejeton. De même, ils sont plusieurs architectes à trouver "pas mal" ce qu'il construit. On n'en saura guère plus de son art puisque qu'il s'interdit d'en parler depuis qu'il est à l'Ordre. "Même après, il sera difficile d'en parler", dit-il. Il consacre à son agence ses samedi et dimanche, louant ici ou là le travail collectif. "Je travaille, ça tourne", conclut-il à ce sujet.

A 51 ans, et en regard des nouveaux statuts de l'Ordre, il pourrait aspirer à être réélu, pour six ans encore qui plus est. "Non, franchement, c'est bientôt fini", dit-il. Ils seront quelques-uns à s'en réjouir. Etonnamment, c'est lors de la campagne pour sa réélection qu'il a parfois fait preuve de nervosité. Sous l'armure, l'homme doute donc et les bisbilles avec le Conseil régional d'Ile-de-France "l'agacent" autant qu'elles l'insupportent. "En même temps, en tant qu'ancien président du CROA-IDF, je les comprends", dit-il.

S'il lui restait deux ans de mandat et nombre occasions d'en découdre, Jean-François Susini a cependant décidé de tenter de changer de catégorie, des poids moyens chez les poids lourds. Pour ce faire, il présentera sa démission au CNOA en décembre prochain. En effet, il s'est porté candidat à la première élection, le 18 novembre prochain, de la présidence du Conseil des Architectes européens, postulant à un mandat de deux ans. Son challenger est un ancien président de l'institution bruxelloise. Même en cas de défaite, sa démission est acquise. "Avec les nouveaux statuts, le mandat de président du CNOA va durer trois ans, je vais donc laisser la place à un jeune confrère qui aura un an et demi pour faire ses armes", explique-t-il.

Quoi qu'il en soit, Jean-François Susini regarde vers l'avenir et entend "rester jeune" - ce qui, avec deux grandes filles et deux garçons relève de la nécessité plus que d'une vue de l'esprit - tant il est convaincu qu'une "mutation terrible" durant ce siècle va venir "bouleverser notre manière de voir". Il imagine l'architecte travaillant de plus en plus au sein de laboratoires, multipliant les recherches, concevant des immeubles capables de s'autoréparer. Une vision finalement proche de ce qu'il ressent aujourd'hui. Certes concède-t-il, l'architecture est une oeuvre artistique et intellectuelle mais, ajoute-il aussitôt, pour être complète, il faut aussi un côté "bricolage de génie". "C'est le détail qui n'était pas dans les livres qui va faire la différence ; comme pour une partition de musique, il faut penser à celui qui va la jouer".

C'est donc parce qu'il est humaniste et possède le courage de ses convictions qu'il va à la bagarre. Néanmoins, demeure le soupçon qu'il aime ça. Ses confrères européens seront-ils les prochains, dans une ambiance plus feutrée certes, à s'en apercevoir ?

Christophe Leray

Jean-François Susini : l'adieu aux armes ?
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