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Heurt critique. Leurre Critique

© Cyberarchi 2020

"Art de juger les oeuvres de l'esprit". La critique interroge. Comme ce 13 janvier dernier où elle faisait l'objet d'un débat à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine : 'Quel projet critique pour l'architecture contemporaine ?'. Le conflit générationnel est latent.

 
 
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L'auditorium était comble. Le sujet passionne, les attentes sont pressantes. Premier contact avec la scène. A l'écran, une image bicolore. Le symbole quasi hiéroglyphique interroge. Quatre flèches jaunes, de taille et de forme identiques, convergent vers un point central. Quel message pour ce jacobinisme graphique ?

La critique, uniforme (sic), directive (sic), regarde le même objet, dans le même sens. Sans doute manquait-il une flèche, à l'opposée, détournée, une autre, agressive, torturée, encore une, maigre s'opposant à une énième épaisse... Un enchevêtrement de directions où les rebonds opèrent, les sens divergent. Néanmoins, à cette occasion, la critique est curieusement symbolisée par un regard analogue sur un même objet. A l'uniformité, point de critique.

'Quel projet critique' serait-il finalement un appel à une position doctrinaire, une école de pensée de la critique ? Clair obscur de la pensée qui laisse un doute s'installer.

Deuxième élément. L'architecture contemporaine ? Ou l'architecture d'aujourd'hui ? Sous-titre éloquent de l'événement : 'Débat organisé à l'occasion de la relance du titre L'Architecture d'Aujourd'hui'. Un contexte tendancieux, souligné par l'absence de Françoise Fromonot, rédactrice en chef de Criticat, pourtant annoncée*, qui n'aurait pas, selon Francis Rambert, directeur de l'Institut français d'architecture et animateur du débat, "souhaitée être instrumentalisée".

La salle réagit à juste... titre. Micro en main, l'audience dénonce un intitulé qui aurait dû, selon elle, questionner l'objet de la critique. 'Quelle architecture contemporaine pour un projet critique ?'. L'inversion opère et se révèle significative. Il était 21h00, le débat s'achevait alors.

Deux heures durant, il a été question d'une critique sans pour autant qu'une définition précise n'ait été donnée. La scène s'était transformée en théâtre. Délicieux souvenir, Jean Tardieu. Le dramaturge imagine "les mystères du drame bourgeois" qu'il intitule Eux seuls le savent. La comédie du langage met en scène des personnages convaincus. Dispute, conversation, badinage se succèdent sans que l'objet de ces échanges ne soit jamais connu. Janine lâche "ah on étouffe ici !... Des mots toujours des mots et jamais la vérité ! La vérité, tu entends Simone, je veux toute la vérité".

Bref, sur scène, eux seuls le savaient. Mieux, chacun le savait. Simone ! Simone ! La vérité est multiple. Ouvrir l'excellent recueil La critique architecturale, dirigé par Agnès Deboulet, Rainier Hoddé et André Sauvage permet une prise de conscience sur les multiples facettes du sujet.

Les critiques de la critique ont un temps fusé sur scène. Tous les intervenants se sont montrés alors critique d'une situation. Le pessimisme d'une génération trahit une défiance en la production contemporaine, la rengaine de la sagesse nostalgique ponctuant le débat : "Ce n'est plus comme avant".

"Nous sommes dans un monde où les mécanismes de la communication sont tels que la situation est plus difficile", affirme François Chaslin qui de l'exemple de la Philharmonie de Paris illustre le cas d'un projet où rien ne filtre. La "terreur" et la "gestion autoritaire de l'information" sont ainsi dénoncées. Doucement, le débat s'épanche sur la situation actuelle de l'architecture marquée par l'absence (controversée) de doctrines.

Sans théories, point de critique. Sébastien Martinez-Barat, représentant de la revue Face B, le plus jeune intervenant, se singularise. Pour lui, école de pensée et virulence existent, notamment au sein des universités. Il prône la réactivation de l'Histoire où la critique de l'actualité ne trouve pas forcément place. La proposition ne semble pas être comprise. Bis repetita, promotion et marketing sont dénoncés. Le conflit générationnel opère. Eux seuls l'ignorent.

Au delà de la critique et de sa définition, à aucun moment il n'a été réellement question des lieux de la critique. La Cité de l'Architecture et du Patrimoine invite les représentants de l'imprimé ('A'A', AMC, D'A', Act, Face B) à l'exception de François Chaslin, animateur de l'émission Métropolitains et, surtout, ancien rédacteur en chef de l'Architecture d'Aujourd'hui.

La Pléiade invitée limitait ainsi le débat. L'interactivité et l'immédiateté ne sont pas interrogées alors qu'elles gouvernent la société. Nul n'évoque Internet ou trop subrepticement, les blogs, les forums, ou mieux, la radio, la télévision, le cinéma, la littérature, la photographie, les musées...

Les supports de la critique sont pourtant variés. N'aurait-on pas pu questionner l'existence d'une photographie critique ? L'iconographie amplifie une superbe hypothétique. A l'instar, le papier 'photoshope' la critique. Les impératifs économiques de la publication dictent le contenu. Le texte et l'image convolent. Les lieux de la critique donnent l'impression d'être désormais informels.

L'écrit impalpable comme l'architecture dématérialisée caractérisent l'air du temps. "Nous vivons dans un monde avec des effets d'annonce où nous n'entendons plus parler de ces projets qui ne se font finalement pas", remarque Philippe Trétiack, en appelant à la création d'un "bureau des désannonces". Ce bureau existe pourtant. Sans adresse fixe, ses membres sont disséminés en tout lieu, parcourant les conversations réelles ou numériques.

Là où le journalisme ne joue plus son rôle - celui d'informer, même quand l'actualité n'est plus matière à scoop - et quand la critique - qu'elle soit savante, profane ou populaire - tarde à se faire entendre, la rumeur prend le relais et ses aises au creux de la place laissée vacante.

C'est elle, la rumeur, qui se charge des désannonces, des désaveux et, surtout... des déshonneurs. N'est-elle pas, par définition, calomnieuse ? Chimérique ou fondée, elle apporte des réponses aux questions laissées en suspens par une critique enrouée et une information mise à ban, jugée périmée ou "délicate à traiter". Selon les formules parlantes du spécialiste Jean-Noël Kapferer, la rumeur est "la première radio libre", "le marché noir de l'information".

Quand l'information vérifiée et la discussion éclairée font profil bas, la rumeur se gausse.

"La critique, parfois, avance masquée", souligne Jean-François Drevon (AMC). De la même façon, la rumeur, virus plus que porte-voix, emprunte des tranchées clandestines. Elle n'en demeure pas moins vivante et vivace, indissociable de la 'peopolisation' de l'architecture. Plus les maîtres d'oeuvre se font 'starchitectes', étoiles inatteignables que d'aucun n'ose plus interpeller au risque de l'ostracisme méprisant, plus ils sont soumis à la rumeur. Il n'est que de saisir leur courroux à toute critique, aussi urbaine soit-elle. Reste la rumeur.

Critique et rumeur, fausses jumelles ? La première, timide, cédant enfin à l'autocensure ou à l'amitié et la seconde, floue, intraçable, se confondent abusivement. "Il se murmure...". La critique masquée, anonyme, ressemble à s'y méprendre à une rumeur : son origine secrète et indicible, sa voix non identifiable la transfigure en demi-vérité. Un doute qui galvanise d'un côté la rumeur mais, de l'autre, dépouille la critique de sa pertinence.

Vérifier et signer dès aujourd'hui les rumeurs ? Pourquoi pas... Histoire de donner du blé à moudre à la critique.

Une chose est sûre : la profusion des sources est à l'aune d'une opacité certaine. Au-delà de la critique et de la rumeur, c'est une démarche active et un esprit critique (!) qui importent. Quand l'information et la rumeur prennent corps à travers une série de réseaux, la critique nécessite désormais une attitude réticulée.

Jean-Philippe Hugron et Emmanuelle Borne

* Les intervenants :

>> Emmanuel Caille - D'A
>> François Chaslin - France Culture 'Métropolitains'
>> Delphine Costedoat - ACT !
>> Jean-François Drevon - AMC
>> Frédéric Edelmann - Le Monde
>> Françoise Fromonot - Criticat
>> Sébastien Martinez-Barat - Face B
>> Cyrille Poy - L'Architecture d'Aujourd'hui
>> Philippe Trétiack - Beaux Arts Magazine

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