• Accueil
  •  > 
  • Grands Prix et Grands Ensembles
Rejoignez Cyberarchi : 

Grands Prix et Grands Ensembles

© Cyberarchi 2019

L'Anru, nouveau monstre ultra-centralisateur et bureaucratique, se propose de démolir 250.000 HLM dans 500 grands ensembles (700 connaissent des difficultés sociales, bas salaires, chômage, ghettoïsation, etc.) et d'en réhabiliter 400.000. L'urbaniste Jean-Pierre Lefebvre s'insurge et prend au mot 11 grands prix d'architecture. Tribune.

 
 
A+
 
a-
 

La direction de l'Anru, qui décide souverainement du remodelage de centaines de sites sinistrés, n'a pas la moindre culture en urbanisme ou architecture. Technocrates au front de taureau. Les préfets, ces artistes, sont ses antennes directes, court-circuitant les autres services de l'Etat, notamment, cela va de soi, la Culture. La stupidité aveugle du système économique préside à leur décision en dehors de toute considération esthétique ou plus largement humaine. Critère unique : pour la Finance, ce foncier est sous-utilisé.

Un problème immédiat est posé. Par quoi va-t-on remplacer ce qu'on démolit ? Aucune politique de la qualité urbaine n'est mise en place. Des architectes de réputation sont les auteurs de certains projets menacés par la rage de l'Anru : Aillaud, Candilis, Dubuisson, Zehrfuss, etc. La direction de l'Architecture siège à l'Anru mais sur un strapontin : elle ne participe pas aux décisions d'engagement des opérations, elle n'en est que la caution. Sa stratégie (?) est de convaincre peu à peu les horribles décideurs de réfléchir avant de casser (le loup doit méditer avant de dévorer les petits cochons).

Mauvaise cause et méthode Coué : il faut convaincre que ce n'était pas si mal que ça ! Légitimer les ZUP de la honte permet aux gros cabinets médiocres de poursuivre leur pratique mercantile en ajoutant au chaos général leur apport ineffable, ce que justifient théoriquement les Rem Kolhaas et autres Fuksas. M. Chassel, grand chef patrimonial, ose même parler d'une épopée des grands ensembles, rien moins !

Epopée bureaucratique et mercantile à tout le moins : standardisation 'proliférante', plans-masses ultra-simplifiés suivant le chemin de grue pour accroître le profit d'entreprise (et d'agence), zonage et négation de la mixité des fonctions, entassement, stérilisation de toute diversité, de toute sensibilité formelle : c'est de l'anti-ville qui a été ainsi construite, le constat d'Henri Lefebvre ou de Françoise Choay s'est mué dans les salons de la rue Saint Honoré en 'déni' des élus et de la population à l'égard d'une période faste de la création constructive qui avait enfin amené la salle de bains aux Français !

Il en résulte une publication Faut-il protéger les grands ensembles ? où sont interrogés les grands prix nationaux de l'architecture. Nouvel et Porzamparc, nos fuligineux Pritzker, n'ont pas daigné répondre.

Le contenu même des questions tend à amener des interviewés souvent réticents à adopter les positions amnésiques de la DAPA. Les réponses des huit premiers grands prix, au contraire, avec certes bien des nuances selon leurs convictions et itinéraires, reprennent la contestation des barres et tours qui a marqué leur cursus, pré et post mai soixante-huitard. Il ne peut s'agir d'hypostasier en bloc cette génération diverse par le talent, de Chemetov, auteur de sept grands ensembles, à Andreu qui a bâti son superbe opéra de Pékin sur l'éradication de merveilleux hectares de hudongs traditionnels ou à Vasconi dont la sensibilité des derniers projets est quelque peu évanescente, Androt-Parat qui ont industrialisé le gradin-jardin, etc.

La première question répète chaque fois avec insistance deux exemples récents, Renaudie à Villetaneuse et Aillaud à Pantin, tous deux menacés et sauvés. Une liste des talents de cette époque poursuit la confusion et mêle encore le grain et l'ivraie, Renaudie, contempteur déclaré de la charte d'Athènes, avec les faiseurs de ZUP : Zehrfuss, Tambuté, Dubuisson, Perret, Candilis, Pouillon, Labourdette, Boileau, Lods. Le guide de l'architecture française (1945-1983), signé Marc Emery et Patrick Goulet, ne fait mention ni de Tambuté ni de Boileau Labourdette, Dubuisson n'est cité que deux fois, Zehrfuss davantage mais surtout pour le CNIT et l'UNESCO.

Ces valeureux anciens n'étaient pas sans talent, Aillaud notamment qui a introduit des courbes, de la couleur, une certaine poésie dans ses ZUP, Candilis qui supportait Team Ten. Mais ils suivaient comme les autres la règle d'or corbusienne : une cellule d'habitat soigneusement rectangulaire et standardisée qui proliférait à des milliers d'exemplaires, des plans masses orthogonaux et monofonctionnels d'une effarante pauvreté d'invention.

Dubuisson à Montparnasse a bien dessiné une cellule intéressante mais sa prolifération sur quinze étages et trois cent mètres au-dessus des nuisances de la gare en fait difficilement un humaniste de l'équerre. Le Mirail de Candilis, contrairement à ses agréables villages vacances à un seul niveau, introduit timidement les coursives et un vague zigzag dans sa barre mastoc mais tous les éléments de la surdensité, de la standardisation, de la pauvreté des formes à vivre y restent durement inscrits.

L'effondrement social, s'il tient également à d'autres causes, n'en a pas moins été encouragé, amplifié, cristallisé dans ces défauts criants d'architecture et d'urbanité qui ont précipité la formation de ghettos, encouragée par l'accession au pavillonnaire. L'exclusion a trouvé son cadre idéal, conçu dans un même mépris des hommes. Il n'est pas étonnant que, sur la carte, les explosions sociales de 2005 recouvrent exactement les zones de la charte d'Athènes, comme l'a fait remarquer Lucien Kroll, artisan inlassable de leur remolition.
 
La DAPA, qui a perdu beaucoup de temps à cet inventaire, tend à diluer le scandale réel qui est de casser Renaudie ou ses émules (Pierrefitte). Ceux-ci, pointe avancée de la recherche architecturale de l'époque, s'efforçaient de donner une réponse antithétique à la réduction à un numéro matricule de chaque Français : convivialité et autonomie des imaginaires. Ce patrimoine infiniment précieux n'a jamais encore été dépassé, il mérite un examen critique qui permette à l'invention d'espaces de reprendre et d'aller au delà.

Il aurait fallu s'interroger sur ce point : la comète architecturale de Team Ten, qu'on commence un peu à redécouvrir, a, dès 1956, violemment contesté la charte d'Athènes, mère, par son hygiénisme et son zonage, de ces dérives tragiques, après les simplifications supplémentaires opérées par le Corps des Ponts. Mais après 68, Team Ten a été effacé du débat par la déferlante des post, historicistes de Huet, corbusiens de Ciriani et depuis par toutes espèces de conceptualisations phlogistiques et capitulardes devant l'horreur économico-bureaucratique...

Mais examinons les réponses de nos Grands Prix. Elles ne laissent pas d'être passionnantes : les huit anciens réfutent obstinément le révisionnisme de la DAPA. Rien ne peut remplacer bien entendu la lecture in extenso de leurs interviews.

Lire ici les points de vue de :
>> Paul Andreu (1977) ;
>> Claude Parent (1979) ;
>> Paul Chemetov (1980) ;
>> Claude Vasconi (1982) ;
>> Edmond Lay (1984) ;
>> Michel Androt (1985) ;
>> Pierre Parat (1985) et Adrien Fainsilbert (1986).

La deuxième génération des grands prix formatés par l'IFA

Pendant les années Mitterrand, les grands prix deviennent plus fréquents, ils changent de génération et de discours. Le talent est parfois indécelable. Le critère tient davantage à l'arpentage des cuisines de l'IFA. Cuits, archi cuits, ironisait Claude Parent ! Ils sont plus cléments dans leur dénonciation de la période funeste des ZUP, plus proches de l'interviewer de la DAPA qui aimerait fuir dans l'abstraction d'un impératif catégorique : maintien des grands ensembles et surtout, pour l'avenir, de leurs méthodes simplistes d'élaboration. Le déni des habitants n'aurait pas visé les horrifiques casernes où on les a stockés mais une erreur de vision due à leur sous- culture !

Les Diaffoirus de la DAPA allaient leur montrer qu'un sophisme peut soigner une allergie. Le poumon vous dis-je ! Quand l'éthique architecturale des prix de Rome se limitait aux tintements des gros sous. Peut-être la génération Mitterrand n'a-t-elle pas vécu l'horreur urbaine des trente glorieuses et la contestation anté-mai 68 ? Peut-être est-elle à son tour trop immergée dans les affres de la commande ? Où plongée avec ravissement dans l'insignifiance de l'ère post-moderne à l'éclectisme, au déconstructivisme sans visage ?

Lire les points de vue de :
>> Francis Soler (1990) ;
>> Christian Hauvette (1991) ;
>> Maximiliano Fuksas ;
>> Dominique Perrault (1993) et Bernard Tschumi (1996).

Avec des différences, chez ces lauréats des nonantes, se déploie une pensée post-moderne où certes fleurissent encore quelques surgeons critiques mais elle est marquée au sceau de l'obséquiosité devant le marché et la bureaucratie, du pessimisme, de l'impuissance, de la cécité devant l'inhumanité des tours et barres, des plans au cordeau, de l'intégration au n'importe quoi, au chaos urbain de l'horreur économique.

Au temps de Team Ten (ultime congrès des CIAM, Dubrownik1956), une phalange de talents héroïques a contesté l'esprit Beaux-Arts, ses ZUP, les prix de Rome comme la charte d'Athènes, elle a tiré dans son sillage une intelligentsia diversifiée. L'acharnement du milieu économique et de la bureaucratie (Mercadal, IPC, directeur de la construction sous Giscard puis Mitterrand) et d'une frange d'architectes aussi affamés que faciles, a détruit la tête de comète, la pointe avancée de la recherche, dans les années 70, en la bannissant de la publication, de la commande, des écoles et du débat, en lui accrochant l'étoile jaune de 'proliférant', sans le moindre argument.

Les vrais 'proliférants' sont ceux qui reproduisent et empilent ad libitum toujours la même cellule orthogonale. Il n'est resté, après cette extermination, qu'une poussière d'étoile assez impalpable, avec, parfois, quelque rares talents : la création architecturale s'est effondrée. En témoigne la différence des réponses (et de stature) entre les anciens, les huit premiers grands prix, intéressants et les cinq suivants, talents virtuels, usinés à l'IFA et dont on cherche en vain l'apport à l'histoire des formes architecturales, à la recherche, à l'invention. Les anciens ont vécu l'horrible époque des ZUP, celle où Parfait, DG de la SCET, aménageur de la CDC, disait : "J'aime les architectes comme mes bretelles, pour leur souplesse !". Un éloignement relatif de la commande leur permet sans doute aujourd'hui de prendre une distance salutaire : ils refusent peu ou prou d'entrer dans le jeu nihiliste de la DAPA et de trouver un quelconque intérêt à la sinistre 'épopée' des ZUP. En vérité une Croisade, une entreprise de brigandage qu'on peut difficilement travestir en passion spirituelle !

Comme ces anciens grands prix, concluons sereinement qu'il faut examiner cas par cas, faire faire par des bons architectes des projets pré-opérationnels, opposables à la loi d'airain du profit facile, que la ville s'est toujours construite sur la ville et qu'il peut être opportun dans certains cas de garder des petits morceaux, témoins de ce qui pouvait être partiellement intéressant dans cette première débâcle de l'intelligence construite. Nous assistons aujourd'hui à l'éternel retour d'une régression vers l'insignifiance, en dépit des moyens considérables mis dans la formation des architectes, vite liquidés par le formalisme mandarin et la jungle profiteuse. Ionel Schein disait que dans tous les concours de la SCIC, bras armé de la CDC, il y avait toujours eu au moins un bon concepteur mais qu'il avait chaque fois perdu et qu'on pourrait contempler une France transfigurée si leur projet avait gagné plutôt que ceux des "chemins-de-grutiers".

Le vrai problème, posé par nos anciens grands prix, c'est : démolir soit mais que construire à la place ? Si c'est pour imiter ce qui se bâtit partout actuellement (ZAC Austerlitz), c'est une catastrophe, une aberration financière et humaine. L'ANRU, peuplée d'Ubus, a dépassé ce problème, elle travaille dans l'opacité et la sauvagerie technocratique la plus totale. Nul n'examine la stupide vacuité de ses projets. Dans la ligne présidentielle, elle veut éradiquer les avancées de mai 68, de Team Ten, forte densité, faible hauteur, piétonisation, gradin-jardin, mixités sociales et fonctionnelles, création architecturale partout.

Ainsi des Poètes à Pierrefitte ! De tels exemples d'utopie construite pourraient agiter l'oeil et l'esprit : danger ! L'institution ne sait plus concevoir des quartiers vivables, écologiques, cultivés et cultivant, comme les prémisses en avaient été lancées dans l'épopée, la vraie, celle des années 1970 / 80 en banlieue. Plutôt que de collectionner les horreurs bétonnées des trente glorieuses, la DAPA ferait mieux de s'intéresser à l'examen critique de ces expériences et aux rares artisans capables d'en promouvoir d'inédites pour passer le flambeau aux plus jeunes. Etudier la Pièce Pointue de Blanc Mesnil plutôt que les 4.000 ou les Hautes Formes.

Par quoi remplacer les grands ensembles ? Il faut en premier lieur réformer de fond en comble l'institution architecturale anémiée, annihilée, inerte. De rechercher dans chaque école les vrais créateurs (il en existe encore mais privés de commande !) et de les placer à la direction, comme Malraux voulait le faire en 1967. La démolition nécessite des réponses au cas par cas. Mais les solutions doivent s'inspirer des cités jardins Sellier si la densité est de 0,5 ; des cités gradins jardins si elle de l'ordre de 1 ; des mixités de fonctions superposées comme à Saint Denis Basilique, si elle est de l'ordre de 2.

Au delà, nos docteurs en urbanisme ne parlent plus d'urbanisme mais de cash, de plans d'étages courants démultipliés et la bave leur en coule aux commissures ! Les quartiers nouveaux de dimension maximum de dix hectares doivent être piétons, écologiques, mixtes, socialement et fonctionnellement, bien desservis par le maillage des transports en commun Les projets vantés par la DAPA et D'A, aux Muraux, offrent des petits bouts de barre d'une indigence rédhibitoire ; même dans ce cas, à quoi bon casser ? Donnez plutôt du travail aux habitants : classez en zone franche, créez des centres de formation professionnelle accélérée, des pépinières d'entreprise, des locaux professionnels gratuits pendant cinq ans, des micro-crédits, des aides à l'autogestion, une politique volontariste d'implantation de la DATAR, etc.

Jean-Pierre Lefebvre, urbaniste
Octobre 2009

Grands Prix et Grands Ensembles
Grands Prix et Grands Ensembles
Grands Prix et Grands Ensembles
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER