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Frédéric Delangle

Le travail sur commande est 'un exercice difficile car le photographe peut rapidement être attiré par des détails qui sont éloignés de la façon dont l'architecte envisage le bâtiment', explique Frédéric Delangle*. De ses voyages, il a gardé la volonté de mettre en équation le paysage urbain d'un pays en voie de développement et celui de la France ou de la Suisse.

 
 
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Email : frederic.delangle@free.fr
Tel : 06.14.41.21.61
Web : www.fredericdelangle.com

*In D'Architecture, cite par Olivier Namias (mars 07).

C'est un travail de nuit en pose longue sur la ville d'Ahmedabad en Inde qui fut il y a 150 ans l'une des villes les plus belles et les plus riches au monde.

Trop de monde, trop de circulation trop de pollution, trop de tout, comment ont-ils fait pour inventer le zéro ? C'est peut-être parce que la notion de zéro induit la notion d'infini. Ahmedabad se définit par la multitude, l'excès et la profusion. Alors comment poser un pied photo avec une chambre 4x5 inch en pleine journée ; impossible ! Henri Cartier-Bresson a pourtant photographié cette ville de jour, mais il y a 50 ans (en 30 ans, la circulation dans cette agglomération a été multipliée par 700). Son attention s'est portée sur les habitants, moi c'est l'urbain qui m'a émerveillé.

Pour la première fois je rentrais dans une ville en ayant l'impression de rentrer dans un décor. Atmosphère curieuse où la modernité n'a pas encore complètement effacé le passé mais le côtoie. Je circulais dans ce labyrinthe comme dans un livre d'histoire, un voyage dans le temps où les époques se superposent et s'enchevêtrent. C'est la nuit que je remontais au plus loin, quand le chaos de la modernité s'arrêtait je pouvais explorer les entrailles et le squelette de cette cité désertée. Il fallait être patient pour observer car la nuit à Ahmedabad il n'y a quasiment pas d'éclairage (il m'est arrivé dans certaines ruelles de trébucher sur des personnes endormies à même le sol). Déterminé par des lampadaires diffusant une lumière famélique, il me fallait entre 5 et 10 minutes de pose pour réaliser une image. Si les meutes de chiens errants devenaient hostiles ou si des vaches venaient se planter devant mon objectif, tout était à recommencer.

Processus de réalisation extrêmement lent dans une chaleur étouffante où la température peut monter jusqu'à 40° la nuit. C'est dans sa plus grande intimité qu'Ahmedabad se livrait, dans un silence et un calme à la limite du recueillement. Instant privilégié de sérénité où le monde moderne accorde quelques heures de répit avant de recommencer une nouvelle journée de folie.

Depuis une trentaine d'années, l'esthétique photographique européenne est régie par une approche documentaire, héritée de Bernd et Hilla Becher. L'usage de la chambre est à ce titre emblématique : à la fugacité de l'instant décisif, mythique des reporter-photographes, est préférée la pose. Les diptyques urbains de Frédéric Delangle, de par leur retenue, s'inscrivent dans cette veine de réalité distanciée. Il documente la ville avec recul et circonspection. Les longs temps de pose de ses clichés sont à l'image du temps de maturation qui a présidé à leur réalisation et à leur rapprochement. Par ailleurs, il participe d'une nouvelle définition du territoire. Ses photographies d'espaces construits et habités s'inscrivent dans le renouveau de l'image d'architecture et même s'il s'émancipe du type photographique lancé par la DATAR en 1980, il engage une réflexion systématique sur le paysage.

Frédéric Delangle photographie de face et sans détours à la manière de l'Ecole de Düsseldorf, mais s'en éloigne par une volonté constante de ne pas isoler l'objet architectural. Sa photographie donne à voir un paysage urbain complexe. Elle n'hésite pas à confronter le bâti et le non-bâti, ce qui est en cours de réalisation et ce qui est achevé, dans sa pleine étendue. Dès lors, tel monument, tel pont ou encore telle habitation ne sont pas saisis de manière concertée pour leurs qualités sculpturales, mais pour être mis en perspective dans un environnement. Ce n'est pas l'architecture au sens strict d'art de bâtir dont le corrélat photographique serait l'isolement d'infrastructure, mais l'urbanisme c'est-à-dire l'art d'aménager des villes qui a motivé les clichés de Frédéric Delangle. Et ce souci de ne pas fragmenter la ville en entités distinctes est accentué dans cette série de diptyques.

Ils sont le résultat de quinze ans de travail à parcourir le monde. Et si une préférence est donnée à l'Asie ou à l'Afrique, elle n'en est pas la règle. C'est surtout la volonté de mettre en équation le paysage urbain d'un pays en voie de développement et celui de la France ou de la Suisse - Bâle plus spécifiquement - qui a présidé à la sélection des panneaux. Ainsi, aux modestes jardins ouvriers de banlieue française répond un bidonville d'Ahmedabad en Inde, à une coupe verticale dans Bâle, un pipe-line asiatique, à une décharge en plein air, un terrain bitumé en lisière de ville, aux Champs Elysées de Bombay, la Tour Eiffel.

De plus, les photographies de Frédéric Delangle ne sont pas des comparaisons simplistes entre pays du Sud et pays du Nord. Le rythme binaire inévitable des diptyques ne rejoue pas la bipolarisation du monde. Aucun discours catégorique social, politique ou économique n'affleure. Les photographies de Frédéric Delangle mettent en équivalence deux pans d'une même réalité et les manichéismes de type richesse - pauvreté, propreté - crasse, sont outrepassés. Il n'est pas ici question de témoigner du fossé endémique qui creuse le monde, mais d'articuler des images qui, contre toute attente, entrent en résonance.

En effet, avant de rapprocher ses épreuves photographiques, Frédéric Delangle était loin de s'imaginer que les différents paysages urbains enregistrés se répondraient visuellement. Ce qui en définitive paraît assez proche ne l'était pas au moment de la prise de vue. Il a, par exemple, bien plus la sensation du dépaysement que de la proximité lorsqu'il est à Yaoundé. Mais, lorsqu'il confronte ses images, les formes, les lignes, les rythmes jouent la même partition ici et là-bas. Les deux volets du diptyque deviennent interdépendants, inextricablement liés à tel point qu'on oublie qu'ils ne sont, au départ, qu'un jeu de rapprochements. La perspective concave de la Tour Eiffel entre deux immeubles de logements ne peut plus se départir de la perspective convexe et symétrique de l'avenue la plus connue de Bombay. Cadence et alternance sont les maîtres mots de ces photographies conjuguées qui sont comme le phrasé d'une même idée qui cherche à se saisir inlassablement.

A l'heure des inquiétudes économiques, écologiques, politiques, certaines attitudes évitent le repli, culturel ou communautaire et bravent les disparités. Frédéric Delangle procède de celles-là. Ses photographies ouvrent un espace de réflexion - un troisième territoire - à rebours. Et notre urbanité n'en finit pas d'être interrogée.

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