• Accueil
  •  > 
  • Françoise Jourda décode le génome de l'ADN de l'architecture
Rejoignez Cyberarchi : 

Françoise Jourda décode le génome de l'ADN de l'architecture

© Cyberarchi 2014

Le loup solitaire est un loup élevé par la meute mais qui, à cause de ses marques singulières, en est chassé dès qu'il devient adulte. S'il survit, c'est qu'il a appris à chasser seul. De sa rencontre avec un autre loup de mêmes circonstances, naîtra une nouvelle meute. C'est un pionnier. Connue comme la louve blanche, Françoise Jourda est une architecte alpha. Portrait.

 
 
A+
 
a-
 

Gare de Lyon, Françoise Jourda accueille les journalistes en toute décontraction apparente. En réalité, ça ne lui est pas si simple. "J'ai honte", souffle-t-elle en riant, à moitié. C'est la première fois qu'elle organise un voyage de presse, explique-t-elle. Elle semble penser, lors de cette première, que 'faire sa com', selon l'expression consacrée, serait quelque part "honteux". Pourtant, ce n'est même pas un voyage de presse. Elle avait juste fraternellement proposé à un ami journaliste de l'accompagner à Lyon s'il désirait visiter l'hôpital Mermoz qu'elle livrait quelques jours plus tard. "Après, ce ne sera plus possible quand les patients seront là", dit-elle. "En ce cas, allons-y à plusieurs", avait suggéré l'ami. Comme les voyages de presse avaient toujours été le cadet des soucis de Françoise Jourda, c'est elle qui pour le coup était intimidée.

Et un peu vindicative : "Quand peu de gens exprimaient les idées que je défendais, je ne pouvais être entendue, pas plus par les journalistes. Si l'écoute n'est pas là, ça ne sert à rien de dire. Mais j'ai continué à dire. Aujourd'hui, l'écoute est formidable. J'ai une fenêtre d'opportunité pour faire passer mon message, j'en profite. Mais il faut garder à l'esprit que je fais depuis longtemps une conférence par semaine, que j'enseigne... En fait, je n'arrête pas car je considère qu'il s'agit là de ma fonction sociale".

"Dure ?". C'est un adjectif qui avait été entendu au fil de conversations dans lesquelles son nom était cité. "Il paraît que plein de gens ont cette image de moi. Je n'ai pas l'impression d'être dure. Je suis cool, décontractée, nature, mais je suis une femme de conviction et je me suis battue pour des sujets aujourd'hui reconnus, le développement durable en particulier. Je ne lâche jamais", dit-elle. Ceci expliquant cela.

En 1979, à 23 ans, le diplôme en poche, elle gagne avec Gilles Perraudin, avec qui elle fondera à Lyon sa première agence, le premier concours européen sur l'énergie solaire passive. Tendance écolo ? "J'ai fait mes études en plein choc pétrolier. Je venais d'un milieu rural, il fallait aller chercher l'eau au puits dans la seconde maison de mes parents. Mon vécu et ma culture personnelles m'ont donc très tôt sensibilisée aux problématiques écologiques. Mais je suis fondamentalement enseignante*. Enseigner est un moyen clair, simple pour faire passer un message. Pour moi, la transmission d'une conviction se fait naturellement". Parlant de ses quatre enfants, ce sont encore les mots 'transmettre, donner, poursuivre' qu'elle utilise.

Conviction ? Les convaincus de la 25ème heure sont légions quand tout le monde a enfin compris ce dont elle parlait il y a trente ans. Mais, même si elle est lauréate dès 1981 des 'Album de la Jeune Architecture' et, en 1987, Prix spécial du jury de l'Equerre d'Argent pour l'Ecole d'Architecture de Lyon, il faut aujourd'hui un gros effort d'imagination pour soupçonner la difficulté de son engagement au début des années 80, quand l'esthétisation de l'architecture était le credo à la mode. "En plus, je suis une femme quand même, j'avais30 ans, j'étais mignonne, lyonnaise qui plus est, à 5h30 de Paris. Ce que je faisais ne correspondait pas à l'air du temps".

Soudain, dans la conversation, jaillit cette phrase. "La haine, c'est plus facile". C'était donc encore plus dur qu'on ne le pensait. Pas étonnant qu'elle prenne la mauvaise fortune avec philosophie (l'hôpital Jean Mermoz de Lyon a connu cinq ans de délai sans qu'elle n'en puisse mais...). Elle-même relativise d'ailleurs sa bonne fortune actuelle. "La superposition de ma vie avec l'environnement général fait aujourd'hui mon succès. Ce n'était pas le cas il y a quelques années et, dans quelques années, ce ne sera pas le cas non plus".

Prophète en sa ville ? Si nul n'est, selon l'adage, prophète en son pays, la ville de Lyon lui a cependant toujours rendu l'affection qu'elle-même porte à sa ville natale. Elle s'étonne (s'attriste ?) d'ailleurs, après la livraison de l'hôpital Privé Jean Mermoz, de n'y avoir plus aucun projet en cours. Ce n'était jamais arrivé. Au début de sa carrière, cette affection réciproque fut généreuse : l'Ecole d'architecture de Lyon donc, une maison privée, le Mémorial à la Déportation (Place des Terreaux), la station de métro Parilly (Vénissieux), des logements (Tassin-la-Demi-Lune), la Cité Scolaire Internationale, la signalétique du métro, le mobilier urbain... Tout ça entre 1987 et 1990.

Lyon. Son empreinte est partout à Lyon et un petit parcours en taxi est source d'anecdotes. Devant l'entrée d'une bouche de métro qu'elle a dessinée, elle raconte ainsi que le maître d'ouvrage ne goûtait guère le fait qu'elle parle de 'dragon'. Qu'à cela ne tienne, le dragon est devenu une libellule. "Mais c'était un dragon". Un raccourci saisissant peut-être de sa personnalité. Elle est "cool et décontractée" comme une libellule mais, au fond, c'est un dragon et, comme l'animal de légende, peu encline à la domestication. "Je suis un peu à part, en tout cas pas dans une chapelle", dit-elle.

Ailleurs. Si, en France, on tend à tuer le messager quand le message dérange, c'est donc en Allemagne, ce qui n'est pas une surprise, que son "message" sera le mieux entendu. "En France, mon travail rencontrait beaucoup d'écho mais j'étais tenue à distance. La reconnaissance de ces problématiques est venue de l'étranger". Elle construit dès 1989 à Stuttgart ses premières maisons bio - "Une expérience épouvantable, depuis je fais tout jusqu'au bout", dit-elle - et "c'est là que j'ai tout appris, en même temps que les architectes allemands". En 1993, elle emporte le concours pour l'Académie de formation pour le Ministère de l'Intérieur à Herne Sodingen en Allemagne, un ensemble de bâtiments entièrement abrité sous une grande nacelle en verre et en bois, portée par de grands troncs écorcés, qui lui vaut en 1999 le 'Holzbaupreis', prix de construction en bois de la Rhénanie du Nord Westphalie et l''European Solar Prize, Prize for Solar Building', prix européen solaire. Indépendante depuis 1997, elle a plus travaillé et enseigné à l'étranger qu'en France depuis cette date. "Pour eux, je suis exotique", dit-elle en riant. "Que des projets intéressants, atypiques puisque les maîtres d'ouvrages ne viennent pas me chercher pour faire des choses banales", dit-elle.

Plan de carrière ? Parfaitement symbolique de sa personnalité, elle est devenue architecte après avoir mûrement réfléchi... à 14 ans. "Je n'avais aucun modèle familial, il n'y avait pas d'architecte ou d'ingénieur dans ma famille. Mon désir était de faire du design, j'aimais l'idée de la création. J'ai bien réfléchi et j'ai décidé d'être architecte. Je réfléchis longtemps mais quand je me suis forgé une conviction, je la tiens". Une fidélité qui vaut aussi pour ses amis. "En vingt ans de combat, il se crée des solidarités", dit-elle. En 1996, elle est l'une des signataires de la 'Charte européenne pour l'énergie solaire en matière d'architecture et d'urbanisme'. N'empêche. Quand l'association HQE s'est créée, elle ne fut pas consultée, ni aucun membre de son réseau. "La HQE a été monopolisé par les ingénieurs et les bureaux d'étude, ce qui est logique car il y avait à l'époque peu d'architectes mobilisés".

Allo Françoise ? La reconnaissance est finalement arrivée sous forme d'un coup de fil. C'était en 2007, avant le grenelle de l'environnement. "Jean-Louis Borloo (ministre d'Etat, ministre de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable) veut vous voir". Le rendez-vous, le 27 juillet, durera finalement 90 minutes. Elle repart avec une mission "incroyable" : faire un rapport sur le développement durable dans la construction ; état de la situation en France, objectifs, obstacles, modalités dans le domaine du logement, du tertiaire, de l'architecture publique, etc. A rendre le 15 septembre. "Enorme". "J'ai hésité un peu mais je ne peux pas refuser. Je fonce, j'annule toutes mes vacances, j'achète une clef G3. Ma fille m'a beaucoup aidé".

Parce que les fleurs sont périssables ? Son goût pour les langues lui vaut de 'bosser' de multiples façons. En effet, "si on me pose la même question en français, en allemand ou en anglais, selon la langue, je donne trois réponses différentes. A l'agence, nous manipulons les trois langues, ce qui crée des connections. D'ailleurs, je ne fais pas la même chose ici ou là. Dans le microcosme français, on est dans la soupe, le bouillon. Travailler à l'étranger permet de se rendre compte de son individualité, oblige à voir l'autre plutôt que se regarder dans un miroir. De cette confrontation, tu découvres que tu es unique, ce qui te donne d'autant plus de distance par rapport au bouillon. Cela dit, je me sens d'autant plus française, femme et sudiste (des origines hispanophones et cévenoles) que je travaille en Autriche et en Allemagne. De toute façon, je fais ce que je veux ; J'essaye, sans choquer, d'éliminer ce qui est de l'ordre des interdits. On peut manger des bonbons, il faut avoir du plaisir".

Valeurs. "Je parle beaucoup de l'ancrage social de l'architecte. Le développement durable redonne des racines, une culture, un lieu, un projet de société à notre travail. La seule motivation véritable de l'architecte doit être 'construire un monde meilleur'. Du coup, on m'a longtemps collé une étiquette moraliste. Mais, par exemple, tout un chacun a fini par admettre que les sacs plastiques ne sont pas bons pour la planète. Avec le développement durable, l'architecte renoue avec des langages de solidarité".

La preuve ? Son travail sur la ZAC Pajol, à Paris, est pour elle, c'était le but d'ailleurs, un "manifeste", destiné à montrer que "c'est possible". Pour le coup, elle va au bout du bout de la logique, qu'il s'agisse de concertation, d'énergie propre, de la gestion de l'eau, des matériaux, de la propreté du chantier, etc. Jean-Pierre Caffet, l'ancien adjoint au maire de Paris chargé de l'urbanisme et de l'architecture, déplorait dans nos colonnes, en février dernier, ne pas pouvoir encore construire à Paris "les logements que réalise Françoise-Hélène Jourda en Allemagne". Question de temps. En chantier également, le projet 'éNergie zérO' à Saint-Denis sera par ailleurs le premier immeuble à énergie passive construit dans l'hexagone. "Quand la prise de conscience a eu lieu, on ne revient pas en arrière", dit-elle.

Foi ? Elle est convaincue qu'une grille européenne d'évaluation de l'empreinte écologique verra (bientôt) le jour. "J'aimerais être mandatée pour la réaliser" dit-elle, sans surprise. Et, sans surprise, elle a déjà une idée assez précise sur ce que pourrait être cette grille, basée sur la mesure des qualités sur une échelle graduée ; "comme pour les cartes de crédit : basique, silver, gold, platinium, black". Autant dire qu'elle pense pis que pendre du label "privé" HQE. Comment a-t-elle tenu aussi longtemps, si "mignonne", à prêcher dans le désert ? "Je crois en l'homme et la femme", dit-elle.

Jourda Consult Inc. ! Enseignante et prosélyte du développement durable à temps plein, fondatrice et dirigeante de EO.CITE, une société de conseil en architecture et urbanisme qui a rencontré un succès inattendu, à temps plein également, reste l'architecture, à temps plein, évidemment. Elle n'est pas seule, l'agence compte une dizaine de personnes et les liens de la meute font sa force. "Je fais tous les croquis, toutes les esquisses et je prends les décisions stratégiques. En fait, je fabrique l'ADN du projet. A partir de ce code génétique, mes collaborateurs n'ont plus qu'à créer le milieu ambiant adéquat pour que les cellules aboutissent à un bâtiment". Ainsi, dit-elle, les projets se développent "naturellement". Ce qu'elle appelle une logique de la raison plutôt qu'une logique d'auteur. "Je suis toujours étonnée par mes bâtiments. Je me demande à quoi cela va bien pouvoir ressembler quand j'ai mis en place les modes de développement. Pour moi, le beau, c'est le sens. C'est ce que devrait être l'architecture, une proposition, une vision du monde".

Christophe Leray

Lire également notre article 'A l'hôpital Jean Mermoz, l'homme n'est pas une zone technique à réparer' et consulter notre album-photos 'Pour Françoise Jourda, la beauté architecturale est celle qui a du sens'.

* De fait, elle enseigne à Lyon dès 1980 et ne cessera plus, en passant par Saint-Etienne (1985 à 1989), Oslo, Norvège (1990), l'Université du Minnesota, USA, et à Polytechnic of Central London, Grande Bretagne (1992), l'Université Technique de Kassel, Allemagne (1998) et, depuis 1999, à l'Université Technique de Vienne, Autriche où elle est désormais Directeur de l'Institut et titulaire de la chaire 'Spatial and sustainable design'

Mot clefs
Catégories