• Accueil
  •  > 
  • Europe des urbanismes ou urbanisme de l'Europe ?
Rejoignez Cyberarchi : 

Europe des urbanismes ou urbanisme de l'Europe ?

© Cyberarchi 2019

Louis Canizarès est architecte-urbaniste. Il est également, entre autres, président de l'APUMP et enseigne le projet urbain à l'Ecole d'architecture de Toulouse. Organisateur de la 9ème université d'été du Conseil français des urbanistes, il revient sur les enjeux de l'urbanisme contemporain en Europe. Entretien.

 
 
A+
 
a-
 

CyberArchi : Peut-on parler d'une opinion publique européenne, qui s'appuierait donc sur un ensemble de valeurs et d'attentes communes, en matière d'urbanisme ?

Louis Canizarès : L'urbanisme est encore un domaine dans lequel il faut faire preuve de beaucoup de militantisme car l'urbaniste est encore le parent pauvre de l'aménagement ; cependant, les choses évoluent rapidement tout simplement parce que les besoins sont de plus en plus pressants. A ce titre, et à l'issue de notre 9ème université d'été qui s'est tenue en août dernier et pour laquelle pour la première fois des urbanistes de huit pays avaient été invités, j'ai le sentiment qu'à partir d'un fond culturel commun, plus ou moins marqué selon les pays, une véritable opinion publique européenne, au moins en terme d'urbanisme, est en train d'émerger.

De fait, le thème de l'université de cette année 'L'Europe des urbanismes' n'est pas venu tout seul. Personnellement, je commençais à me sentir à l'étroit dans nos réflexions hexagonales alors que la proximité européenne, de plus en plus forte, est désormais une réalité. Malgré la grande diversité de nos cultures, les questionnements sont les mêmes car, si les échelles sont différentes, la réalité territoriale de l'Europe est un fait. Nous devons pouvoir y puiser des perspectives, confronter nos cultures et nos pratiques tout en restant attentifs à refuser toutes les tentations de lisser ces pratiques, qu'on ne retrouve pas partout les mêmes modèles à l'échelle des régions et des agglomérations. L'APUMP (Association des Professionnels de l'Urbanisme de Midi-Pyrénées) a, par exemple, collaboré avec des urbanistes catalans pour une réflexion partagée autour de l'étalement urbain. Nous constatons cependant que très peu d'urbanistes français travaillent à l'extérieur de nos frontières, ce qui est dommage. Il faut se mesurer à d'autres modes de pensée.

Comment se manifeste cette opinion publique européenne ?

Tous les pays sont confrontés au problème de l'extension des agglomérations et de la ville périphérique, même si les pays et les villes y sont confrontés de différentes manières. En effet, les villes européennes sont (presque) toutes bâties autour du centre religieux et moyenâgeux mais chacune est tributaire de l'histoire contemporaine qui a marquée son territoire. Ainsi nombre d'entre elles ont dû faire face à de gros efforts de reconstruction après la guerre mais les réponses ont, selon les lieux et les cultures, été différentes. Parfois même, les réponses originales ont été les mêmes, les grandes barres de logement par exemple, mais la culture en a modifié la portée au fil du temps.

Les Européens sont par ailleurs de plus en plus préoccupés du devenir de la planète et ils savent désormais que les risques naturels et la pollution ne connaissent pas les frontières. La question du développement durable, pour n'en citer qu'une, est une prise de conscience qui dépasse largement le cadre de nos frontières, question qui doit aussi être mise en relation avec l'explosion de la mobilité. Cela procède également au façonnage de cette opinion publique européenne. Pour simplifier, ce qui nous rapproche sont ces questionnements similaires quant au développement de l'urbanisation tandis que l'histoire récente est ce qui nous sépare.

Comment cela se traduit-il concrètement pour l'urbaniste ?

Pendant longtemps, je n'évoquais la question de l'étalement urbain qu'à l'aune de mon point de vue d'urbaniste français, avec cette notion de grands ensembles connotés négativement et ce goût du Français pour le pavillon. Ouvrir la réflexion dans le champ européen permet de prendre du recul par rapport à ces questions et de les aborder avec une nouvelle compréhension qui doit nous permettre non plus de faire le simple constat que la lutte contre l'étalement urbain serait nécessaire mais nous permettre d'avancer des perspectives et des solutions en adéquation avec la réalité de ce que vivent les gens.

Des différences d'évolution sont frappantes. Comprendre pourquoi de grands ensembles dans la banlieue de Madrid sont encore habités comme ils l'étaient dans les années 70, tandis qu'en France les mêmes, habités à l'origine par des groupes sociaux similaires, sont devenus des 'cités' puis des 'ghettos', doit nous permettre de mieux adapter la réponse quand il s'agit de réhabiliter ces quartiers. Les Espagnols ont un sens de l'espace public et de la propriété plus développé qu'en France, c'est sans doute là l'une des premières lignes de clivage entre les deux pays. Autre exemple : quand en France on parvient à réserver les rez-de-chaussée d'immeubles collectifs à des services ou des commerces et les implanter de façon pérenne, c'est une performance et on est publié dans Le Moniteur. Or, dans d'autres pays, cela a toujours été le cas.

De ce point de vue, la Charte d'Athènes a eu des effets désastreux en France, au point qu'on ne peut que regretter qu'elle ne soit pas restée confinée à notre pays. La génération de Le Corbusier a été très écoutée. Mais aujourd'hui, nous constatons le désastre, n'ayons pas peur des mots, de ce concept de 'ville idéale' complètement déconnectée de la réalité du territoire. En France, ils sont encore nombreux ceux qui se refusent à faire ce constat.

Autre aspect, directement lié à cette émergence d'une opinion publique plus attentive à l'urbanisme, tant en France qu'ailleurs en Europe, a été la prise de conscience que nous ne sommes pas là pour faire le bonheur des gens malgré eux. L'émergence de cette opinion publique est l'un des enseignements forts qui caractérise l'urbanisme contemporain. Ce n'est pas d'élitisme mais de modestie dont l'urbanisme contemporain a besoin ; modestie face à cette opinion publique et modestie face à l'histoire du territoire, quel qu'il soit, y compris, et surtout, celui des périphéries.

Un autre clivage pourrait se traduire, à gros traits, entre la muséification de nombreuses villes d'Europe de l'Ouest opposée à l'urbanisme débridé, voire anarchique, de villes de l'Est. Un nouveau combat entre la 'vieille' et 'nouvelle' Europe ?

Je suis persuadé que l'ouverture aux pays de l'Est va se traduire par un 'coup de pied au cul' de la 'vieille' Europe, nous aider à sortir de nos carcans. Leur dynamisme, depuis la chute du mur de Berlin, va nous donner un 'coup de jeune' (rires). En même temps, nous n'avons pas de complexes à avoir sur notre attachement à notre patrimoine. La muséification de la ville n'est pas, à mon sens, une bonne solution mais il y a des aspects sur lesquels nous devons restés attentifs. Il y a trente ans, la ville historique était en danger ; aujourd'hui les gens ont pris conscience de la richesse de notre patrimoine. Il y a besoin de plus d'audace attentive. Les jeunes ABF (architectes des bâtiments de France) sont également en train d'évoluer car ils ont compris qu'être attentif ne doit pas être synonyme de timidité. Audace et attention au territoire et ses habitants ne sont pas incompatibles.

Peut-on d'ores et déjà constater une évolution ?

Depuis une dizaine d'années, nous assistons à l'émergence d'une réflexion forte et authentique. Il n'en reste pas moins que 98% des réalisations en France restent tributaires de l'idéologie de la Tabula rasa. On ne bâtit plus des ensembles de 2.000 logements, mais un grand nombre d'ensembles de 150 à 200 logements sont encore parachutés sur le territoire ; la déconnection totale entre la position du bâti et la fabrication de l'espace public reste une spécificité bien française. Dans d'autres pays, la vie sociale a été générée grâce à l'attention portée à ses espaces publics, y compris ailleurs dans la ville. Je loge d'ailleurs à la même enseigne le privé et le public tant les collectivités locales ne sont pas plus attentives à ces aspects que les promoteurs privés. Il suffit souvent d'ailleurs de regarder le positionnement sur le territoire des écoles, collèges et lycées, qui relèvent de trois niveaux de compétence territoriale, respectivement la commune, le département et la région, pour découvrir des incohérences catastrophiques.

Trop souvent, on constitue des équipes 'pluridisciplinaires' qui sont de vraies usines à gaz, sans que les pouvoirs locaux ne se soucient de faire appel à un urbaniste qui sera le meilleur garant des réponses apportées à la question : comment mon bâtiment va-t-il concourir à la fabrication de la ville ? Il est d'ailleurs symptomatique que ce soit le privé qui montre l'exemple, comme l'explique d'ailleurs très bien Roland Castro dans l'entretien que vous avez publié. (Lire notre article 'Roland Castro : «les promoteurs ont exprimé publiquement qu'ils ne pouvaient pas faire n'importe quoi»') C'est le monde à l'envers. Traditionnellement, c'est la collectivité publique qui donnait l'exemple.

Une spécificité française que l'on retrouve, selon vous, avec le mode de vie pavillonnaire ?

Tout à fait. L'échelle du phénomène est typiquement française. Une enquête a montré que près de 85% des Français rêvent d'habiter une maison individuelle, la plus isolée possible des voisins. Cela traduit bien, à mon sens, le manque de culture contemporaine de la ville compacte. On en connaît aujourd'hui toutes les conséquences catastrophiques (éloignement, mauvais usage du territoire, etc.) mais c'est un rêve communicatif que nous sommes en train d'exporter en même temps que nous exportons nos concepts de grandes distribution, l'un n'allant pas sans l'autre.

Sauf que l'enjeu pour les urbanistes est d'aller au-delà du constat car la demande, telle qu'elle s'exprime, est légitime même si elle n'est bien souvent que l'un des résultats du traumatisme des grands ensembles vécu par les Français. Si on leur demande ce qu'évoque pour eux l'habitat collectif, ils pensent immédiatement 'barres' qui est devenu synonyme de 'racaille' ; c'est infernal. La façon de vivre ensemble dans un territoire urbain est pourtant au coeur de la question. L'habitat collectif demande donc beaucoup de réflexion et de pédagogie car inventer de nouveaux modèles ne sert à rien s'ils ne sont pas partagés par la population.

Les choses évoluent cependant. La loi SRU par exemple a imposé la concertation. Ce n'est pas encore dans notre culture mais on avance.

Vous êtes également enseignant. La formation des architectes en France à ces questions est-elle adéquate ?

Non, pour un certain nombre de raisons historiques parmi lesquelles le traumatisme mal digéré lié aux grands ensembles. J'ai beau être moi-même, en tant qu'architecte-urbaniste immergé à temps plein dans cette problématique, je me pose souvent la question : comment est-ce possible que les architectes en France soient si peu disposés à l'endroit de l'urbanisme ? Le fait est que des enseignants ont encore des positions très discriminantes vis-à-vis de l'urbanisme, réputé moins 'noble' que l'architecture. Ce n'est pas parce que ce n'est pas agréable à entendre qu'il ne faut pas le dire et c'est d'autant plus dommage que l'on constate que les étudiants en architecture, dès lors qu'ils sont sensibilisés aux questions de territoires, se sentent très concernés.

Pour différentes raisons, l'architecte en France s'est isolé sur la question de la ville et de l'urbain. En conséquence, ce champ a été occupé par d'autres professionnels, sociologues, géographes, paysagistes, ingénieurs, etc. Il est parfois difficile pour l'architecte d'accepter ce retour parmi les autres. La preuve, ces ambiguïtés qui persistent dans le distinguo entre architecte et architecte-urbaniste. Le mot lui-même en français sépare les deux activités. Pourtant Bernard Huet, qui a marqué l'enseignement de l'architecture en France, ne distinguait pas l'urbaniste de l'architecte. «Il n'est pas question de voir comment mon bâtiment s''insère' dans la ville, mais comment il 'construit' la ville».

Cela dit, il serait trop réducteur de ne pas mentionner que nombre d'architectes aujourd'hui ont pris la mesure de ces questions et s'organisent désormais en fonction des territoires. Il y a encore du chemin à faire mais les choses, dans la profession, évoluent favorablement. Je tiens cependant à préciser que, pour ma part, je trouve assez désolant que notre ministère de tutelle, au travers de la DAPA (Direction de l'architecture et du patrimoine), ne se soit pas plus mobilisé pour l'urbanisme dans le cadre de la réforme de l'enseignement. Dans la plupart des écoles en effet, un étudiant peut passer complètement à côté des problématiques de territoire ; cela ne devrait plus être possible. L'urbanisme à l'école ne devrait, à mon avis, plus être considéré comme une simple option, mais bien comme un enseignement à part entière et obligatoire : «...est-ce qu'un architecte peut aujourd'hui apprendre l'architecture sans être jamais passé par un enseignement sur la ville et sur la dimension urbaine de l'architecture, au moment où l'on parle d'architecture urbaine, au moment où l'enjeu principal est la ville ?» disait Bernard Huet.

Pour revenir à notre Université d'été, je voudrais souligner également la présence de Gilles de Robien (ministre de l'Equipement. NdR) qui est venu à Toulouse spécialement pour nous apporter son soutien. Alors que la profession d'urbaniste est en pleine émergence, sa présence était importante, elle participe d'une structuration nécessaire car notre rôle a besoin d'être mieux identifié par les élus des collectivités locales. Ils ont la maîtrise de leur urbanisme et doivent comprendre qu'ils ont des professionnels à leur disposition pour les accompagner dans leurs projets ... admettre enfin qu'il y a des urbanistes en France.

Propos recueillis par Christophe Leray

*Association des professionnels de l'urbanisme de Midi-Pyrénées. Louis Canizarès est également président de l'Office professionnel français de qualification des urbanistes.


Europe des urbanismes ou urbanisme de l'Europe ?
Europe des urbanismes ou urbanisme de l'Europe ?
Europe des urbanismes ou urbanisme de l'Europe ?
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER