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ESA - Colloque 'architecture et éducation' : avant la transmission, la passion

© Cyberarchi 2019

Le colloque 'Architecture et Education' de l'ESA* était intitulé 'Transmettre une passion'. Si les invités réunis par Odile Decq et Peter Cook n'ont pas toujours été fidèles au sujet du jour, leurs oeuvres respectives sont autant de témoignages d'un rapport passionné à l'architecture, fait de tensions et de dialogues. Compte-rendu.

 
 
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Le sujet est prometteur, les invités de marque, l'amphi de l'Ecole Spéciale comble. A l'occasion de la seconde édition du symposium 'Architecture & Education' organisé par l'Ecole Spéciale d'Architecture (ESA) à Paris le 7 mai dernier, Odile Decq, architecte et directrice de l'école et Sir Peter Cook, architecte, enseignant invité à l'ESA et directeur de la Bartlett School of Architecture de Londres entre 1990 et 2006, avaient convié quelques-uns des représentants les plus prestigieux de la scène architecturale internationale ainsi que du monde universitaire autour du thème 'Transmettre une passion', dont la version anglaise - 'Not just education - enthusiasm' - était plus riche encore de perspectives.

Odile Decq et Peter Cook : l'architecture au service de l'homme

Suite à l'intervention du président de l'ESA François Bordry - lequel a rappelé le statut particulier de l'école, l'ESA étant le seul établissement d'architecture privé en France - est intervenu Philippe Bélaval, directeur général de la direction générale des patrimoines du Ministère de la culture. "L'architecture paraît avoir davantage à faire avec l'invisible qu'avec le visible, ce qui est plus difficile à transmettre. (...) Je pense que c'est un des enjeux les plus importants de la formation en architecture", a-t-il souligné.

En écho à ces propos, Odile Decq a proposé une définition de cette "part d'invisible""Je pense que c'est l'engagement au service de l'homme", a-t-elle dit. La directrice de l'ESA puis l'architecte Peter Cook ont offert à l'assertion deux éclairages différents, l'un engagé, l'autre plus scientifique.

Odile Decq a surtout mis l'accent sur le rôle de visionnaire endossé par l'architecte, ce "questionneur de l'avenir". Et de citer une phrase tirée du film de science-fiction 'Star Trek' : "Explorer de nouveaux monde, au mépris des dangers, pour découvrir au-delà". "Cette phrase-là, c'est le boulot des architectes ; (...) les étudiants se doivent de rêver", a soutenu la directrice de l'ESA.

A l'heure où le moindre nuage de cendres cloue au sol, où le virus masque le bec, la témérité fait pourtant figure d'exception, ce qu'Odile Decq n'a pas manqué de souligner. Elle a dénoncé avec force le principe de précaution régnant sur les discours, indissociable d'un "effacement progressif des valeurs positives de l'aventure, de la prise de risque". "Aujourd'hui, nous avons peur du frisson, le goût de la hardiesse s'éteint", a souligné l'architecte. "Au XXème siècle, il y avait une expression qui disait 'l'aventure est au coin de la rue'. J'espère que ça sera toujours le cas au XXIème siècle", a conclu la directrice de l'ESA.

Succédant à Odile Decq, Peter Cook a lui aussi placé l'homme au coeur de son propos. "Ayant réalisé dès ma première année qu'en tant qu'enseignant il fallait être psychologue", l'architecte anglais a choisi d'endosser, à l'occasion de son allocution, le rôle d'expert en sciences humaines en imaginant les réactions de différents étudiants - personnages réels ou fictifs ? - découvrant la discipline. De Sue de Birmingham à Yvette du Havre, en passant par Philippe de Libreville, Peter Cook a mis l'accent sur la diversité des sensibilités et la multiplicité de réactions vis-à-vis de bâtiments, de sujets, d'outils ou encore de personnalités. Bref, Peter Cook a montré qu'il y a autant de façons d'appréhender l'architecture que d'individualités. Pour autant, la démonstration a laissé d'aucuns, en attente de réponses sur la transmission du goût de l'architecture, sur leur faim. Autrement dit, ayant personnifié la question du jour - comment transmettre une passion ? - Peter Cook a choisi de la laisser en suspens.

Hollein, Guedes, Chatterjee : aux doyens, l'histoire... de la liberté

Succédant aux introductions de Peter Cook et Odile Decq, les interventions de Hans Hollein et Amancio Pancho Guedes, les doyens du parterre (respectivement âgés de 76 ans et 85 ans), ainsi que celle de Jay Chatterjee, directeur du collège d'architecture (DAAP) de l'Université de Cincinnati entre 1982 et 2001, semblaient plus éloignées encore de la problématique du colloque. En fait, ces présentations ont illustré avec pertinence les propos d'Odile Decq sur la nécessaire témérité en architecture.

S'il fallait retenir une seule chose des interventions de Hans Hollein et Amancio Pancho Guedes, c'est justement la place toute particulière - celle de libres-penseurs - qu'occupent ces deux figures de l'architecture du XXème siècle dans l'histoire de leur discipline. Lauréat du prix Pritzker en 1985, l'architecte autrichien Hans Hollein, adepte du détournement d'objet, a notamment présenté des projets illustrant cette pensée, telle la ville porte-avions en rase campagne autrichienne ou, à l'inverse, son travail sur la cabine téléphonique, "ce bâtiment d'1m² d'où on est connecté au monde entier". Quant à Pancho Guedes, sculpteur et peintre autant qu'architecte, il a évoqué l'aspect intuitif de l'architecture et de son enseignement. "L'architecture peut être enseignée comme un art et un artisanat et non comme une technologie", a-t-il souligné.

Jay Chatterjee a offert l'éclairage le plus pragmatique d'entre tous au regard de la thématique du symposium en présentant l'opération de réaménagement du campus de Cincinnati qu'il a dirigée entre 1985 et 2005. L'objectif étant d'une part d'aménager des espaces publics de qualité et, d'autre part, de confier chaque bâtiment du campus à des architectes de renoms, Franck Gehry, Michael Graves, Bernard Tschumi succédant à Peter Eisenman. Selon Jay Chatterjee, le projet représentait une véritable "prise de risque" à une époque où régnaient les conservateurs et les conservatismes. "Seuls les architectes américains étaient alors autorisés à construire sur le campus. Pour faire intervenir des architectes étrangers, j'ai dû modifier la législation", raconte Chatterjee. "Quel a été l'impact de cette opération d'aménagement sur l'enseignement de l'architecture ?". Il fut décisif : l'Université de Cincinnati fait depuis lors partie des universités américaines les plus prestigieuses en la matière. L'architecture au service de l'architecture, la tautologie est heureuse et la présentation de Jay Chatterjee fut probante.

Peter Moss et Bernard Tschumi : la tension pour la créativité

Succédant aux doyens des doyens, Peter Owen Moss et Bernard Tschumi ont répondu plus directement au sujet du jour. En fait, les deux architectes ont abordé architecture et enseignement de l'architecture sous le même angle. Affaire de génération ? En tout cas, poussant plus loin encore la notion de hardiesse évoquée par Odile Decq, Moss et Tschumi ont associé "vision" et "tension".

"Imaginez quelque chose que vous n'avez jamais vu" ("imagine something you have never seen") : telle est, selon Eric Moss, la tâche de l'architecte. Décliné à l'enseignement et adressé aux étudiants, l'aphorisme devient "pouvez-vous entendre ce que vous n'écoutez pas ?" ("can you hear what you are not listening to ?"). Prévenant contre l'autosatisfaction, Eric Moss a exhorté l'auditoire à "continuer de bouger, d'expérimenter, de rêver, de questionner". A l'issue du colloque, il a aussi parlé de la facilité induite par l'outil informatique, qui précède "trop souvent" l'idée. "Le défi est d'avoir l'idée sans l'outil", a-t-il souligné.

Avec le Désespéré de Gustave Courbet en toile de fond, Eric Moss a défini l'architecture comme "un processus en tension" ("a process in tension"), terme auquel il a offert plus d'une acception, théorique autant que pratique. De jouer sur le double sens du terme 'move', qui signifie à la fois bouger et émouvoir. "Pour bouger, l'architecte a besoin d'adversaires, d'ennemis". Eric Moss a alors illustré ses propos par une série de réalisations dont le signe distinctif est le travail de déformation du verre. "On nous a dit ça va casser ; ça a d'abord cassé mais, aujourd'hui, c'est construit. Le risque contient l'échec".

"Il faut savoir être confortable avec l'inconfort", a souligné l'architecte. Accepter volcans et grippes pour continuer à s'aventurer hors des sentiers battus, tel était le message du jour, réitéré par Odile Decq, selon laquelle "il faut payer un prix qui n'est pas confortable mais c'est le prix de la liberté".

Offrant un parfait écho à la présentation d'Eric Moss, Bernard Tschumi a commencé par souligner qu'"à l'instar d'un projet d'architecture, diriger une école implique d'avoir une vision, une stratégie". "Dans les années 1960, on apprenait à l'école ce qu'on allait faire plus tard. L'équation s'inverse dans les années 1980 et c'est désormais ce qui se passe dans les écoles qui influencent la profession", observe Bernard Tschumi. Alors que Moss parlait de "tension" émergeant d'"oppositions", Bernard Tschumi a parlé autant de dialogue - "l'architecture n'existe que dans le dialogue" - que de confrontation, établissant alors, de manière peut-être trop fugace, un parallèle avec la chose urbaine. "Une école ressemble à une ville ; des conflits y ont lieu et ce sont ces conflits qui procurent de l'énergie", a-t-il dit.

Succédant à la présentation de Bernard Tschumi, les invités ont ensuite dialogué à l'occasion d'une table-ronde. "Je pense qu'un peu d'élitisme n'est pas mal", a notamment souligné Peter Cook en réaction aux propos de Moss et Tschumi. En clair, l'architecte anglais estime que ces moments de dialogue et de confrontation, d'"extreme chemistry", ne peuvent émerger qu'entre gens passionnés. 'Not just education, enthousiasm' on vous dit.

Reste un regret, évoqué sous forme de priorité par Bernard Tschumi, selon lequel "un jeune enseignant est un étudiant qui veut continuer ses études et pour moi ce sont eux les plus importants". Où était-il, cet étudiant attardé, le 7 mai dernier ? Certes, la hardiesse n'est pas l'apanage de la jeunesse. Si l'esprit libre d'un Tschumi, d'un Moss et d'une Decq nous sont familier, il était plus surprenant de découvrir, en écoutant des 'doyens' tels Guedes et Hollein, que l'expérience confère à l'audace toute sa pertinence. Dommage cependant que l'ESA n'ait pas convié, pour compléter le parterre réuni le 7 mai dernier, des membres succédant à la génération d'Odile Decq, des représentants du XXIème siècle, ces étudiants peut-être sur le retour mais néanmoins enseignants et, eux aussi, passionnés.

Emmanuelle Borne

Consulter également notre album-photos 'UC : un campus transformé par des architectes prestigieux'.

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