• Accueil
  •  > 
  • En architecture, la théorie est un alibi qui sert les stratégies de notoriété
Rejoignez Cyberarchi : 

En architecture, la théorie est un alibi qui sert les stratégies de notoriété

© Cyberarchi 2020

Jean Magerand et Claire Bailly, dans le cadre de leur rubrique 'Prospective' ont interviewé Patrice Ceccarini sur son approche de la prospective en architecture et en urbanisme. Patrice Ceccarini est Professeur en architecture à l'école d'architecture de Paris-la-Seine et à l'école d'architecture de Lille. Il est Architecte DPLG et chercheur.

 
 
A+
 
a-
 

Claire Bailly et Jean Magerand : Pensez-vous qu'il existe une pensée prospective authentique dans la production architecturale contemporaine, en France et au niveau international ?

Patrice Ceccarini : Il existe sans doute une pensée prospective authentique dans la production architecturale contemporaine, si on l'entend au sens large en intégrant à la fois la recherche universitaire et les pratiques expérimentales. Je ne me réfère donc pas à la production professionnelle visant la compétition à la notoriété incitée par les revues d'architecture.

Je pense plutôt à ce milieu expérimental en cours de constitution, encore assez mal défini appartenant à différents horizons - allant de la recherche 'institutionnelle' des ENSA / Universités (équipes/laboratoires) aux individus indépendants (plutôt isolés et souvent peu structurés) -. Ce milieu, qui existe, n'a toujours pas de reconnaissance de fait - à savoir de vrais statuts d'enseignants-chercheurs - ni de moyens / budgets réels ni même de temps à disposition. Les chercheurs sont à temps partiel dans des cas très rares, la plupart d'entre eux sont 'à temps supplémentaire'.

Bien qu'il me soit difficile de donner une réponse bien informée sur la question - car il s'agit d'un véritable objet de recherche (d'autres personnes seraient mieux placées que moi pour y répondre) -, je peux dire, pour ma part, que l'on trouve des individualités isolées intéressantes en France comme en Europe, avec parfois des regroupements mieux organisés autour d'équipes et laboratoires de recherche, ici et là. Sans aucun doute, ces réflexions trouvent un public nettement plus concerné en Europe du nord comme aux USA.

Une chose est certaine : on perçoit nettement l'émergence de dynamiques réelles ayant trait à des approches et des connaissances nouvelles ne demandant qu'à agir. Sans trop me hasarder, il me semble clair que nous sommes de fait en présence d'un surgissement de nouveaux paradigmes de la (les) théorie(s) de l'architecture et de la société. Les paradigmes anciens matérialistes, positivistes et néo-cartésiens sont en crise dans tous les domaines de la société : il en va de même dans le domaine architectural, qui n'a toujours pas fait de véritable révolution épistémologique.

Inévitablement, ces changements paradigmatiques l'atteignent désormais de plein fouet. Les rôles des sciences connexes à l'architecture telles les sciences cognitives, du langage, de la communication et de l'information, les sciences morphologiques de la matière et de la complexité seront déterminants dans l'avenir. Ces disciplines font ensemble système et produiront à terme la synergie attendue : la société ressent déjà clairement ces événements et les nouveaux paradigmes de l'architecture en relation aux besoins de la société contemporaine sont sans aucun doute eux-mêmes en cours d'émergence. Beaucoup de champs exploratoires auraient pu être déjà développés s'il existait un minimum de moyens budgétaires.

De même que pensez-vous des productions et des pensées concernant l'urbanisme ?

En considérant la théorie de la complexité et la pensée systémique comme les clefs d'une compréhension du phénomène architectural, je prends pour principe que les questions urbaines et architecturales sont en réalité un continuum homogène ; il s'agit d'un seul et même phénomène se produisant à des niveaux scalaires différenciés.

Les organisations habitées - que l'on considère ces dernières sous forme du territoire, d'organisations urbaines ou d'édifices - sont toutes à mes yeux des organisations architecturales ; chacune d'elles se distingue des autres par le fait qu'elle est 'autrement' complexe ; chacune de ces formes possède une complexité spécifique qu'il s'agit de comprendre dans le détail. Territoire, organisation urbaine et édifices, tous sont des artefacts produits par l'espèce humaine et, de ce fait, ces objets s'articulant les uns aux autres hiérarchiquement partant depuis l'échelle globale (G) du territoire géographique jusqu'à celle locale (L) ou micro-locale d'un détail technologique. De ce fait, les artefacts, quelle qu'en soit la nature, interagissent systématiquement et invariablement les uns sur les autres.

Etant donné mon approche et si l'on se réfère aux événements actuels, on remarquera cependant toujours une très forte prédominance des pratiques de l'urbanisme opérationnel dont la caractéristique principale est d'être le plus souvent sectorielle en se centrant principalement sur des questions stratégiques très orientées vers les enjeux politiques associés au contrôle du foncier.

En réalité et de manière générale, en matière d'urbanisme, on produit le plus souvent des stratégies à l'aveugle fondées sur un a priori (ou forçage), à partir d'hypothèses ayant des traits essentiellement centrés sur des valeurs strictement d'ordre matériel, quantitatif et économique. On élabore des stratégies pour augmenter ou contrôler la valeur de la rente foncière. Il s'agit aussi très souvent de stratégies urbaines qui restent généralement d'un ordre local. Souvent aussi, selon les visées administratives sectorielles, les stratégies urbaines se contredisent, s'affaiblissent ou même se neutralisent (ZPPAUP pour le patrimoine vs PLU) car elles se déjouent le plus souvent l'une l'autre, ne parvenant pas à établir de synergie active car elles ignorent ce qui ne peut être ignoré, à savoir le paradigme complexité.

L'urbanisme opérationnel des architectes (comme la pratique architecturale professionnelle) manque encore trop souvent de réflexion et de relation théorique avec le milieu universitaire - réflexion théorique que les ENSA ignorent le plus souvent -. Ce néo-cartésianisme divisant la pensée des acteurs est l'un des symptômes d'une difficulté de penser la question urbaine autrement, à savoir en termes dynamiques. Cependant, il serait faux de dire qu'il n'existe pas un (des) courant(s) de pensée(s) qui va dans ce sens, ici ou là, en France et à l'international.

Il est plus rare de rencontrer des stratégies urbaines opérationnelles rigoureusement appuyées sur l'observation et le diagnostic du territoire et de son contexte historique et sociétal, même si, officiellement, on argue le plus souvent de s'appuyer sur de telles hypothèses. La réalité est tout autre, il s'agit le plus souvent d'alibis pour organiser des plans parfaitement contradictoires*. Or, c'est bien en ce lieu que se situent les enjeux essentiels de l'architecture pour les sociétés contemporaines : élaborer des stratégies territoriales et urbaines visant une finalité, sachant que cette finalité se trouve de manière immanente dans la chose même que l'on étudie. Le contexte (société et organisations physiques existantes) trouve toujours dans son immanence sa/ses solution(s). Les clefs de résolution se trouvent le plus souvent dans la dynamique interne au contexte même. Toute la question est de se donner les outils / méthodologies d'analyse permettant de faire émerger la(les) solution(s).

Au-delà de la méthode, ce sont des problèmes de nature épistémologique qui se posent et que l'on discute encore trop rarement dans les milieux enseignants des ENSA. Peut-être, en parle-t-on déjà plus dans les domaines des disciplines connexes universitaires. La question épistémologique dans de nombreux champs de la connaissance constitue une question déterminante ; en urbanisme et en particulier en architecture, ces objets de réflexion restent le plus souvent ignorés.

Depuis ces dernières décennies, on voit apparaître des dimensions auparavant rarement prises en compte en matière d'urbanisme à savoir d'une part, les nouvelles problématiques concernant la question du développement durable du territoire et sa soutenabilité / durabilité ; d'autre part, un intérêt évident concernant les économies d'énergies et l'usage de matériaux écologiques (bio-architecture / biotechnologies). Cela montre un progrès évident.

Pourtant, on remarquera encore une incompréhension concernant la dimension sociétale comme facteur essentiel du développement de la vie et, de ce fait, une dimension capitale du développement soutenable en tant que tel. On s'approche toujours plus près du paradigme de complexité bien que l'on soit encore très loin d'une pensée complexe parfaitement consciente (même si l'on se réfère à celle-ci sans jamais en expliquer la nature) dans les pratiques professionnelles et d'enseignement. On pense très souvent le phénomène urbain principalement comme un objet matériel (une forme matérielle) et non comme un ensemble de formes interactives (formes matérielles stables / instables) et immatérielles (formes / forces agissantes).

Peut-être que le nouveau statut des ENSA en tant qu'établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel (E.P.S.C.P.) pourra permettre d'instaurer de véritables observatoires de la ville et du territoire dont la contribution serait d'une grande importance tant pour l'enseignement que pour les collectivités locales.

Comment jugez-vous les théories architecturales contemporaines ?

Il m'est difficile de répondre à la question car il faudrait véritablement produire une enquête. Je peux dire cependant, mais ceci n'est qu'un simple avis dont la valeur est bien relative, que l'on peut avoir la sensation que la théorie architecturale (incluant toutes les théories) reste dans une sorte d'impasse du fait d'une recherche architecturale bien trop modeste.

Par théories architecturales contemporaines, je parle d'une part des théories qui observent, analysent, modélisent et expliquent les conditions et les facteurs qui déterminent la morphogenèse architecturale et urbaine (morphogénétique architecturale / urbaine), d'autre part, des théories relatives aux processus de conception qui entrent dans ce même champ de connaissances ainsi que les conditions théoriques et méthodologiques propres aux champs d'investigation eux-mêmes, pré-requis nécessaires à l'analyse morphogénétique architecturale à savoir : les questions épistémologiques propres à la discipline architecturale, l'étude des théories anciennes et contemporaines caractérisant la discipline.

Je ne parle donc pas, dans ce cas, des domaines disciplinaires connexes à l'architecture (histoire, histoire de l'art, sociologie, etc.) étudiant de nombreux phénomènes importants de la discipline architecturale lesquels restent, malgré tout, sectoriels (ou locaux) à la question centrale de la morphogénétique architecturale. Ces domaines s'inscrivent souvent dans le cadre élargi des enseignements supérieurs et universitaires, bien au-delà de leur existence dans les ENSA.

Dès lors que l'on parle de théories architecturales, il faut distinguer deux dimensions bien distinctes souvent contradictoires sinon antagonistes mais néanmoins non incompatibles : d'une part, nous avons d'abord les théories architecturales produites par le milieu institutionnel de la recherche architecturale inscrites dans les ENSA (même si cette dernière semble un ectoplasme) et / ou extérieures à elles (Université, etc.) ; d'autre part, nous avons ensuite les 'théories' architecturales produites dans les agences par les architectes professionnels - lesquels, pour certains, enseignent - et font éventuellement partie du milieu de la recherche universitaire.

Inscrites dans la première dimension des théories architecturales dont nous avons parlé précédemment, certaines d'entre elles sont d'un véritable intérêt bien qu'elles ne bénéficient que de bien peu de moyens (temps / argent) pour pouvoir se développer. Elles restent pour la plupart dans un état de survie, essayant de consolider leur position au sein des Ecoles d'Architecture. Sciences morphologiques / génétique de la forme architecturale, sciences du langage, sciences cognitives, théories de la complexité et du chaos, théories des systèmes et cybernétique, technologies informatiques appliquées à la modélisation des phénomènes d'émergence architecturale, etc., sont, tous, des champs associés à la génétique de la forme architecturale.

Ces sciences sont en cours d'intégration par le milieu de la recherche. Ces domaines de connaissance sont l'avenir de la discipline mais présupposent un changement radical de mentalité que les architectes sont encore loin de franchir. La prochaine génération d'enseignants-architectes sera peut-être en mesure d'intégrer ces connaissances pour faire émerger une nouvelle discipline : la morphogénétique architecturale.

La seconde dimension de la théorie architecturale se produit principalement dans le cadre professionnel avec des impératifs économiques drastiques : mis à part, quelques architectes singuliers et privilégiés, les 'théories' ne sont en réalité que des 'hypothèses' théoriques, dans le meilleur des cas, ou de simples doctrines, dans le pire. Pour parler de théorie, il faut présupposer l'examen et la distance, ce qui est contre-nature avec la pratique professionnelle qui se fait dans l'urgence. Même si certaines hypothèses théoriques se révèlent intéressantes, pour que celles-ci prennent de la valeur, il est impératif de pouvoir avoir la distance critique nécessaire pour mieux les évaluer.

Les théories architecturales professionnelles contemporaines, en France, restent dans l'ensemble plutôt superficielles, jouant principalement dans le jeu compétitif de la survie économique, entre des stratégies de séduction du Glamour / sexy et des stratégies de visibilité. Dans le meilleur des cas, il s'agit de stratégies de communication / publicitaires inspirées (directement ou indirectement) par les théories sémiotiques contemporaines (celles-ci, vraiment sérieuses et efficaces dans le domaine de l'industrie, de la mode, etc.). La 'théorie' des praticiens reste cependant toujours plus ou moins dépendante du monde esthétique : on reste encore fixé sur le paradigme prôné par l'académisme de l'Ecole des Beaux-arts de l'architecte 'artiste'-artisan indépendant et que l'on imagine cultivé, sur des catégories aujourd'hui parfaitement dépassées** mais qui - très paradoxalement - survivent en matière d'architecture. Si les autres domaines de la connaissance et des pratiques humaines ont évolué, le milieu de l'architecture reste plutôt stationnaire, malgré l'alibi facile d'une introduction des technologies informatiques.

Dans d'autres cas, les architectes praticiens s'intéressant à la théorie jouent de la récupération des théories qu'ils peuvent aborder. Souvent, il s'agit de bricolages astucieux, jouant sur le cerveau reptilien ('l'oeil' des architectes), sur l'usage des revues de mode ou de la presse spécialisée. Il existe aussi une dimension théorique associée à l'expérience esthétique. Dans le meilleur des cas, ils essaient de tester et de mettre en application des théories pertinentes dans la limite de leurs moyens. En général, dans le milieu professionnel - trop souvent -, la théorie est un alibi qui sert les stratégies de notoriété individuelle. Les dimensions 'théorie / bricolage' ou théorie spontanée ne sont pas sans intérêt mais restent généralement réduites à des feux de paille ou des effets de mode. Pourtant, la mise en application dans le monde de la production de théories réfléchies trouverait des développements d'un très grand intérêt.

Plutôt que de rester divisées, les théories et pratiques architecturales devraient pouvoir être pratiquées simultanément dans les deux dimensions, en couplant la recherche théorique avec le milieu de la pratique professionnelle ainsi qu'on le voit dans tous les autres domaines en commençant par la médecine: l'architecture et sa théorie en seraient entièrement transfigurées.

A suivre...

Propos recueillis Par Jean Magerand et Claire Bailly

* Pour exemple, la consultation concernant les analyses et projet de restructuration du quartier des halles de Paris en 2004.
** Dépassés, en ce sens que les catégories de la théorie ancienne ne sont pas l'objet d'une réactualisation à la lumière des nouveaux enjeux de l'épistémologie contemporaine.

Propos recueillis par Claire Bailly et Jean Magerand

Lire les autres chroniques Prospectives :

>> 'De l'hyper-modélisation géographique au projet urbain complexe' (novembre 2008) ;
>> 'La dimension d'architecte social n'est pas assez forte encore' (juillet 2008) ;
>> 'Vers une recherche prospective pour l'aménagement et la construction' (avril 2008) ;
>> 'Le rapport Attali, ou la renaissance des utopies ?' (février 2008) ;
>> 'Une modernité véritable... pourquoi pas ?' (octobre 2007) ;
>> 'La Haute Qualité Environnementale (HQE) va-t-elle tuer l'architecture ?' (septembre 2007) ;
>> 'A quoi rêvent les futurs architectes ?' (mai 2007) ;
>> 'La prospective comme outil d'analyse d'une "Modernité-vraie"' (mars 2007) ;
>> 'De l'académisme à la prospective' (janvier 2007).

En architecture, la théorie est un alibi qui sert les stratégies de notoriété
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  

Recevez la newsletter

CYBER