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Emmanuel Saadi, l'enfant solaire et ses oui-dits

© Cyberarchi 2019

Mécanicien de l'architecture avant d'être architecte, Emmanuel Saadi fait montre d'une joie maligne à cultiver le mystère. Discret, un brin secret, rien ne transparaît de l'homme, pas même son visage dans la presse. Des non-dits, des indices, parfois des oui-dits retracent le parcours d'un architecte ludique qui s'amuse... avec le sérieux d'un enfant. Portrait.

 
 
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A travers ses projets parisiens, il/elle a éveillé notre curiosité. E, deux L, E. "Le courrier qui m'arrive avec écrit 'Emmanuelle' m'amuse", confie l'architecte. L'interrogation n'est donc pas seulement nôtre. La question se posait tant l'individu est élusif. Ce qui a décuplé plus encore notre curiosité. C'est un homme.

Exercice de style, le portrait d'Emmanuel Saadi s'annonce donc délicat. Depuis toujours, ou presque, il se cache en effet derrière la photographie d'un enfant - lui-même - jouant avec quelques cubes. De son propre aveu, son permis de conduire arbore toutefois un autre cliché, où, un peu plus jeune qu'aujourd'hui, il montre des cheveux longs. Depuis, le cheveu coupé court grisonne. Son âge ? Il sourit, secret à nouveau.

Outre l'architecture, nous ne connaissons de l'homme qu'un nom et un prénom, ceux de l'agence. Qu'importe ! "Il n'y a pas d'architecte, il y a des bâtiments ; je n'ai d'admiration pour des architectes qu'à travers leurs bâtiments", explique-t-il en évoquant la figure de Peter Zumthor. "J'avais décortiqué chacune de ses réalisations, notamment sa chapelle en bois, mais je n'avais pas à l'époque retenu son nom", dit-il. Et d'ajouter que, dans son cas, "c'est un peu ça".

Pudeur ? Modestie ? Timidité ? Peut-être. De prime abord, Emmanuel Saadi paraît réservé. Chaque phrase prononcée est réfléchie. "Comment formuler cela de façon exacte ?", laisse-t-il échapper parfois. De l'homme, rien ne semble devoir transpirer. In fine, la conversation - jamais ennuyeuse - est un jeu où les silences en disent long. Il dit avoir pour devise de "faire de l'architecture avec le sérieux d'un enfant qui s'amuse". La photographie s'explique ainsi. "L'architecture est quelque chose de ludique ; chercher, trouver la solution, concevoir. Des enfants qui s'amusent ne sont pas en train de rire", dit-il. Sérieux, il construit.

Alvar Aalto s'invite dans l'échange. L'un des ses aphorismes avait été noté en lettres bâtons sur un papier, seul préparatif à l'entretien semble-t-il : "Je ne pense pas qu'il y ait une différence entre raison et intuition. L'intuition peut être rationnelle", lit-il. Les références sont multiples, ouvertes. "J'ai eu une jeunesse très intéressée par l'architecture japonaise. A l'époque, en 88, nous n'allions pas au Japon facilement", indique-t-il, laissant entrevoir ce que furent ses aspirations. L'architecte a fait le voyage, afin, dit-il, de "chercher une autre civilisation et observer une modernité qui a ses propres fondements dans une culture historique". L'occasion pour Emmanuel Saadi d'évoquer subrepticement ses origines de cultures occidentales différentes. "Je suis l'aboutissement d'une histoire familiale qui a renié les trois religions du livre", raconte-t-il. "Nous ne sommes pas ce dont on est issu, nous sommes ce que nous sommes et ce que les autres décident que l'on est". Que ces amis disent-ils de lui ? "Un citoyen du monde", sinon un "intégriste laïque". Un révolutionnaire aussi et même un mécanicien de l'architecture.

"Je suis un fanatique de bagnoles des années 60 !", confirme-t-il. Affirmation d'autant plus surprenante qu'il y a un vélo dans son bureau. "Je suis amateur de voitures, pas de puissance automobile. Je n'ai jamais acheté de voiture neuve, les améliorations sont infinitésimales". Alors, l'architecte se lance dans des explications savantes : moteur thermique, électrique, rendement, 100 mètres départ arrêté. Ce qui l'intéresse ? La comparaison, l'analyse et, par-dessous tout, le 'process'.

Il en va de même pour l'architecture. "J'avais un tel mauvais bulletin scolaire... que c'est le seul endroit [l'école d'architecture n.d.l.r] où on a bien voulu de moi", sourit-il. "J'ai vu des conseillers d'orientation... L'un d'eux a très bien analysé que le fonctionnement du métier d'architecte, fait de création et de recherche et ses possibilités d'indépendance étaient faits pour moi", poursuit-il. A proprement parler, ce n'est pas particulièrement l'architecture en elle-même qui enthousiasme Emmanuel Saadi mais le process auquel elle invite.

Dès qu'il évoque l'un de ses bâtiments préférés - la maison de verre de Pierre Charreau - il ne songe pas tant à la beauté de l'édifice qu'à la maturation du projet. L'architecte se remémore une exposition consacrée à la célèbre construction et en retient "un concept né petit à petit". Il souligne la présence d'un "facteur déclenchant" parmi les étapes d'un projet qui, tour à tour, passe d'un système de fenêtres en bandeau à une façade en pavés de verre.

Emmanuel Saadi s'interroge comme il entend interroger tout observateur ou usager. En guise d'exemple, il cite le gymnase Maurice Berlemont, conçu dans le XIe arrondissement, qu'il habille de pavés de verre pour des raisons autres que formelles. "Je mets tout le monde au même niveau d'émotion. L'ingénieur est intrigué et le profane étonné ; le verre semble porter le toit". Le parti choisi parvient à jouer de la notion de force sans évoquer aucun esprit de compétition. S'il n'a pas de matériau fétiche, pavé ou non, le verre passionne cet architecte.

Utiliser les possibilités des matériaux à leur optimum est une ambition. "Il y a là une possibilité de repenser l'architecture esthétiquement et techniquement comme à la période des modernes. Il y a les moyens d'une révolution", lance celui qui se sent proche de Florence Lipsky et Pascal Rollet - qu'il a d'ailleurs côtoyés à l'école d'architecture de Grenoble - quand ils déclarent vivre une "époque formidable".

Toutefois, Emmanuel Saadi s'empresse d'ajouter qu'il aimerait être aussi optimiste qu'ils le sont eux-mêmes. La raison ? Mystère...


"La révolution serait de se saisir des matériaux pour les travailler formellement et recréer une architecture différente", explique-t-il. Les préoccupations environnementales sont sous-jacentes au propos. "La ville est l'habitat le plus durable, le plus écologique pour des questions d'échelles. Le bâtiment de demain à une peau énergétique et, bien isolé, il dispose de géothermie. L'efficacité énergétique doit par ailleurs être au service du plaisir", propose-t-il.

De fait, il imagine un dispositif qui interpelle pour un immeuble du quai Valmy (Paris, Xe arrondissement), l'autre chantier de l'agence avec l'ensemble de la RATP de la rue Desnouettes (Paris, XVe arrondissement). "Les façades photovoltaïques n'auraient pas un bon rendement, du moins l'idée circule. Pourtant, il est meilleur l'hiver, du fait de l'incidence des rayons solaires et ce, quand on en a besoin. Certes, sur l'année, il est moindre mais je ne fais pas une usine électrique", indique-t-il.

Autre projet habillé de cellules photovoltaïques, l'hôtel industriel de la rue Losserand dans le XIVe arrondissement de Paris. Implanté dans ce qui était autrefois une sous-station EDF, l'édifice compte parmi les réalisations les plus emblématiques de l'agence. Tentation d'un style Saadi ? L'architecte s'en défend et ne se réclame d'aucune chapelle ; il est avant tout urbain.

La capitale est son domaine au point que ce rêve de construire à Paris fut motivation première à quitter sa province. "Sans y avoir de relation familiale, je suis venu à Paris pour faire de l'architecture contemporaine et pour toucher les marchés publics, les seuls accessibles", dit-il. "J'ai mis très longtemps à me faire à la ville mais, aujourd'hui, me faire passer le périphérique est difficile", s'amuse-t-il. Rive droite, il est encore "là où le provincial est arrivé".

Avant d'être à son nom, "pour faire de l'archi à son idée", sérieux comme un enfant qui s'amuse donc, il fait un passage d'un an et demi à l'agence de Francis Soler, une "rencontre humaine". Etudiant travaillant sur son diplôme, le jeune Saadi envoie dans le cadre du concours pour la réalisation du musée des Beaux-Arts de Grenoble son CV aux cinq agences en compétition. "Francis Soler m'a recruté parce que j'avais été champion de France de modèle réduit", dit-il éveillant ainsi le souvenir de ses maquettes d'avions.

Piqués, loopings, altimètre, le soleil dans les yeux... Chez Soler, l'expérience est enrichissante. "Quand nous discutions du projet, tout le monde mettait ses tripes sur la table. Personne n'avait le monopole de l'idée", explique-t-il. Imprégné, Emmanuel Saadi reprend l'idéal à compte. Son travail, avec les 5-6 collaborateurs de l'agence, dont les deux piliers François Da Silva et Jean-Louis Rey, est de "savoir évaluer les idées, savoir si elles sont pertinentes".

Parfois, il travaille en association. Derrière son bureau, au mur, une impression. La voiture bleue attire l'attention mais il faut regarder l'édifice en arrière plan ; une architecture signée Péter Kis, architecte hongrois. L'immeuble de la Práter Utcai plait tant à Emmanuel Saadi qu'il en contacte son concepteur et tous deux décident de participer conjointement à un concours. "Quand je m'associe avec quelqu'un, il y a derrière une relation d'amitié et une estime pour son travail", confie-t-il.

Emmanuel Saadi a récemment remporté, seul, le concours d'un internat à Porcheville où la flexibilité exigée par le programme s'est révélée problématique. L'architecte, en guise de solution, prône un "bâtiment rampe", avec en haut les filles, en bas les garçons, un système qui peut être interverti. Avant d'en arriver là, il a fallu tâtonner et le fameux élément déclencheur sera cette petite maquette de carton plume réalisée en dix secondes. "Nous avions l'angoisse d'être trop excentriques mais, du fait de l'évidence de la réponse, nous avons gagné, nous étions émerveillés", se souvient-il.

Insolite également, le poste de commandement centralisé de la ligne 12 du métro, rue Desnouettes dans le XVe arrondissement, offre lui aussi un parti audacieux. L'architecte répond au contexte urbain et s'adapte aux exigences de la maîtrise d'ouvrage en concevant un formalisme venu des contraintes de la RATP. La couleur, verte, détonne. Avant tout, elle est ici un subterfuge. "L'architecte doit être un stratège et la couleur focalise la controverse sur un point". A la mode, la couleur est un "dateur".

"Les films de Vadim ou de Godard sont marqués par la mode de l'époque, ce qui ne les rend pas désuets vingt ans plus tard", souligne Emmanuel Saadi.

Jean-Philippe Hugron

Lire également notre article 'La mue électrique d'une sous-station EDF par Emmanuel Saadi' et consulter notre album-photos 'Une révolution optimiste en huit projets proposée par E.Saadi'.

Emmanuel Saadi, l'enfant solaire et ses oui-dits
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