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Detroit, ou l'appréhension du vide

© Cyberarchi 2019

Dans le cadre d'un workshop international à Detroit en décembre dernier, 50 étudiants de cinq nationalités, dont une dizaine de Français, ont tenté, dans une ville au développement atypique et littéralement vidée de ses habitants, de proposer une pensée urbaine et des pratiques architecturales alternatives. Une proposition ardue dans un contexte perturbant.

 
 
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Andrew Zago, qui a conçu le nouveau musée d'art contemporain de Detroit (Michigan, USA), inauguré en 2006, explique au sujet de ce bâtiment qu'il s'agit "d'un acte de guérilla architecturale". Ce musée, entièrement tagué sur sa façade et installé dans une concession automobile abandonnée sur une avenue semi-déserte, témoigne de la difficulté de redynamiser une ville dont la quasi-totalité de la population blanche s'est littéralement enfuie, au début des années 70, laissant le centre exsangue. Andrew Zago, originaire de Detroit, a expliqué qu'il "fallait accepter la décrépitude comme un fait plutôt que de tenter de créer une fausse impression de densité".

Detroit est la principale ville de l'Etat du Michigan, avec aujourd'hui plus de 870.000 habitants. Issue d'un passé agricole, elle fut surtout célèbre comme capitale internationale de l'automobile et influente en matière de musique. Aujourd'hui, la morphologie spatiale de cette ville, dont l'architecture lui valut à la fin du 19ème siècle le surnom de "Paris de l'Ouest", a évolué de manière atypique puisque la ville comptait 1.849.568 habitants dans les années 50, soit plus du double. Allant contre les règles préétablies, c'est désormais et encore aujourd'hui moins qu'hier, le vide qui caractérise maintenant son espace. "Comment, dans ce contexte, faire en sorte que Detroit trouve un plan de régulation pour sa restructuration spatiale?" était donc la thématique retenue lors du workshop - intitulé Borderlands - qui, du 25 novembre au 9 décembre, a réuni la Tohoku University de Sendai (Japon), l'ENSA de Montpellier (France) et le RMIT University de Melbourne (Australie) au Taubman College of Architecture and Urban Planning de l'University du Michigan à Ann Arbor.

Les premiers schémas de parcellaire en négatifs parvenus aux 50 étudiants (15 japonais, 10 français, 14 américains, 9 australiens et 2 espagnols) donnent le ton. De 1916 à 2005, au lieu de voir la ville se densifier, tel qu'on l'entend habituellement, la ville se dilate, se désorganise, pour donner l'image d'une ville qui se "vide". "Detroit est un sujet d'étude fascinant et stimulant pour des architectes. La clarté extrême avec laquelle apparaissent les conditions réciproques de croissance des banlieues et d'abandon post-industriel du centre est inégalée par d'autres villes le long de la 'Rust-belt' américaine (la bande de villes industrielles allant de Buffalo - New York - à Chicago - Illinois - en passant par Gary - Indiana -. NdA). "Certains considèrent Detroit non pas comme un échec d'urbanisme américain, mais un succès total ou, plutôt, 'la ville la plus moderne dans le monde... dans le sens où cette ville a donné un exemple des suppositions de modernité éclairée comme aucune autre'"*, explique Gretchen Wilkins, architecte et professeur au Taubman Collège. "Une ville qui invite à une pensée urbaine et des pratiques architecturales alternatives", précise-t-elle, rejoignant ainsi le propos d'Andrew Zago.

La ville de Detroit semble être à la croisée de deux positions extrêmes. D'un côté, il existe une tendance qui vise à esthétiser les ruines d'une ville qui doit sans doute compter le plus grand nombre de bâtiments exceptionnels et/ou historiques menacés que partout ailleurs aux USA. "Je n'ai aucun intérêt à cacher les cicatrices, qui sont des badges d'honneur", explique ainsi Andrew Zago. Sauf que ce type de projet tend à produire des recherches et des analyses rétrospectives ou contemporaines mais rarement prospectives, souligne l'architecte américaine. "D'un autre côté, nous avons les nouveaux plans de développement qui reproduisent des typologies suburbaines au sein même des limites de la ville. Ces projets sont évidents pour ce qui est des parcs de logements et les projets à visée divertissante, qui développent des environnements intérieurs et privés", poursuit Gretchen Wilkins. En marge de ces deux positions, il faut aussi parler d'une volonté de redonner au centre une skyline typiquement américaine, tentative sans doute de recoller à l'histoire plus large des villes américaines, ce qu'illustre parfaitement le Renaissance Center - sept tours connectées ensemble sur le canal St Clair - de John Portman.

L'objectif du workshop Borderlands était donc de développer de nouvelles pratiques architecturales et urbaines qui reconnaissent l'urbanisme étrange et unique du Detroit d'aujourd'hui. Les questions sont nombreuses. Quelle sera sa nouvelle empreinte ? Quel urbanisme privilégier dans une ville dont on conteste l'organisation territoriale ? Et comment les pratiques de conception alternatives doivent justifier l'exception comme règle ? Pour aller plus loin, à mesure que la ville évolue au-delà de la forme singulière dont elle est issue (et qui, de façon ironique la détruit), quel mode de production vient la remplacer ?

Pour tenter d'y répondre, le site choisi inclut équipements tant industriels actifs que désuets, de nouveaux logements à basse densité, un dépôt de chemin de fer abandonné et l'entrée/sortie de l'Ambassador Bridge, qui relie la ville au Canada voisin - un autre monde - et qui est la liaison commerciale la plus utilisée entre les deux pays. Le site inclut également Mexican Town, l'un des rares quartiers qui connaît une croissance démographique au sein même de la ville et l'Eglise de St. Anne, un point de repère historique. Les étudiants - formant des équipes mixtes de toutes nationalités - devaient développer des propositions explorant les relations qui existent entre "étendue" (physique) et "intensité" (en terme de degré) en terme de "frontière" sur le site ou encore entre inoccupation et densité (ou des variantes possibles, tel que : les lignes vacantes, le paysage temporel, le territoire dense, etc.).

"Les étudiants ont exploré de nouvelles pistes, qui ne s'illustrent pas seulement dans la matière, mais qui mettent en jeu un nouveau rapport au vide qui construit la ville. Afin de ne pas considérer ce vide comme néfaste ou ambigu, il fallait au contraire qu'il vienne s'inscrire comme qualité identitaire. L'objectif n'était pas d'avoir un programme spécifique mais d'explorer tous les possibles, en vue d'aboutir à de nouveaux dialogues sur Detroit et son extension, résultat d'un urbanisme contemporain", raconte Elodie Nourrigat, architecte et enseignante à l'ENSA de Montpellier.

Le sujet était difficile mais les réponses ont répondu à l'objectif "d'explorer les possibles". Il est d'ailleurs significatif qu'une équipe pose la question "Can weeds be beautiful ?" (les mauvaises herbes peuvent-elles être jolies ?), retrouvant ainsi les préoccupations de Andrew Zago. Une autre propose carrément de rendre l'espace vide à l'agriculture, laquelle fut à l'origine de la croissance de la ville avant l'arrivée de l'ère industrielle ; ce que des habitants ont d'ores et déjà mis en oeuvre, transformant des parcelles en zones de culture maraîchère. Le plus ardu pour ces étudiants restait la difficulté d'appréhender le vide. "Nous étions un peu paralysés face à tout ce vide. Il n'y a rien, il ne s'y passe rien mais nous avions une responsabilité en tant qu'architecte. Le principal écueil était 'comment ne pas en faire trop ?", explique Clément Rabourdin. Son équipe a donc opté pour un urbanisme de zone en morcelant le territoire en espaces construits et densifiés et en "espaces mis en quarantaine, pour leur laisser le temps de se régénérer, comme une jachère".

Même appréhension du vide pour l'équipe à laquelle appartenait Stéphane Robiquet. Leur projet fut de travailler à l'échelle d'un petit quartier en connectant les points de fonctionnement par une promenade dans les espaces creux et en le dotant de quelques équipements publics. "Le principe fut de combler le vide non en le re-densifiant comme on a l'habitude de le faire en France mais en le remplaçant par des espaces agréables", dit-il. Pour lui aussi s'est donc posée la question de "comment requalifier ces espaces sans trop forcer ?". "Je ne suis pas sûr que quelqu'un ait trouvé la bonne réponse", dit-il, une franchise qui permet de mesurer l'étendue, au sens propre, de la difficulté.

Christophe Leray

Consulter également notre album-photo 'Des conceptions alternatives peuvent-elles justifier l'exception comme règle ?'.
*Stalking Detroit, Daskalakis, Waldheim and Young, eds., (Barcelona: ACTAR, 2001).

Detroit, ou l'appréhension du vide
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