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Des récits pimentés d’un tréfouilleur d’architectures

© Editions Seuil : Copyright 2017

Philippe Trétiack fait le récit dans L'Architecture à toute vitesse de 56 reportages dont il tire autant de règles comme "toujours forcer les portes", "rater un bâtiment c'est s'autoriser ensuite à mieux le fantasmer" ou "en architecture, la compétition phallique continue", non sans humour et un peu de piment, dont on se délecte. A découvrir aux Editions du Seuil.

 
 
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« "Vous me demandez l’histoire de ma vie, je vous dirai les livres que j’ai lus." Plagiant le poète Ossip Mandelstam, je pourrais citer les bâtiments où j’ai vécu, ceux que j’ai traversés, visités, aimés ou haïs. (…) Dans cet exercice égocentrique les pages seraient des portes et les volumes, loin des étagères, s’élèveraient en trois dimensions. (…) On peut écrire sur l’architecture comme on rédige des reportages de guerre. (…) L’architecture n’échappe pas aux faits divers, aux récits de voyages, aux débats, aux scandales. Les pages qui suivent vont le confirmer. »

En guise de prologue à son Architecture à toute vitesse, Philippe Trétiack plante le décor. De ses voyages à travers le monde, sur des lieux de catastrophe, des villes en guerre ou simplement des déserts industriels, l’auteur rapporte « 56 règles glanées autour du monde ».

 

L’espace architecturé, ce héros

 

« Loin de n’avoir des lieux qu’une perception intellectuelle, écrit-il, j’ai sué dans la moiteur polluée de Chongqing en Chine, frôlé, dosimètre affolé en main, le réacteur de Tchernobyl, interviewé des flopées de décideurs, de mégalomanes et d’excentriques, j’ai rencontré les survivants des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, affronté le maire antisémite d’Oswiecim (Auschwitz) en Pologne, survécu à des agressions à Johannesburg, Caracas, à des secousses sismiques à Tokyo et Mexico, évité soigneusement de me perdre dans un champ de mines près d’Hérat en Afghanistan, échappé par miracle à un rapt de paramilitaires après avoir traîné dans les toilettes d’une usine bombardée à Niš en Serbie... Chaque fois, l’espace m’a paru être l’un des acteurs principaux de ces mésaventures. »

On le retrouve en conversation avec un proviseur de collège au Texas qui lui explique pourquoi presque tout le corps enseignant est équipé d’armes à feux. « Bâtiment sans qualité, édifié en 1884 et remanié deux fois, ce collège [de Harrold à Electra, Texas] vient d’obtenir les honneurs de la presse, car il est le seul de tous les États-Unis où les professeurs font cours armés. (…) Debout sur l’estrade, le dos au tableau noir, certains professeurs font cours un colt ou un pistolet dissimulé sous leur veste. Le grand jeu des élèves est d’en repérer la crosse, de deviner celui qui pourrait faire feu si l’occasion s’en présentait. » Explication du proviseur : « Qu’on fasse confiance à la police en ville, c’est naturel, mais ici, en zone rurale, nous sommes à quarante-cinq minutes de la première patrouille et dix seulement de la frontière d’État. Alors… » Alors on préfère parer à toute éventualité, comme l’immersion soudaine depuis la highway, d’un mass killer.

 

Danse du ventre et soubrette proprette

 

On le retrouve encore à Dubaï à visiter un appartement témoin de la Burj Khalifa. Tout est mis en scène, de l’ascenseur s’élevant fictivement jusqu’au 77ème étage (en fait seulement de trois mètres trente) jusqu’à la soubrette proprette digne d’une pièce de théâtre. « L’architecture m’avait aveuglé. Plutôt que de m’intéresser aux mètres carrés et aux techniques de construction de ce gratte-ciel titanesque, c’est sur ce fantôme [la soubrette philippine] que j’aurais dû porter mon regard. Car je tenais là bien plus qu’une employée, une actrice. Certes son rôle se résumait à ce que l’on nomme au théâtre les utilités, et elle en portait d’ailleurs l’uniforme, mais comme elle aurait pu en raconter sur la clientèle, sur les acheteurs, les potentats et les investisseurs qui devaient se succéder dans cette re-création panoptique. »

Dernière escale de cet extrait : l’Egypte et le récit d’une soirée enflammée au Caire par une danse du ventre, démonstration privée, alors que la révolution dehors bat son plein, dans un appartement sombre et frais, l’auteur jubile, savoure cet instant de grâce, que certains conservateurs ont en exergue, tandis que lui s’en imprègne, loin des clichés et des idées perverses. « Une heure plus tard et tandis qu’elle sèche la sueur qui la recouvre, qu’une constellation de gouttes inonde le plateau de la table, qu’elle vient à nous de la démarche féline et légère des danseuses, les bruits de la ville en furie nous réveillent. (…) Peur au ventre ici, danse du ventre là. »

 

Laurent Perrin

Philippe Trétiack, L’Architecture à toute vitesse
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