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Déplis, replis : l'architecture des migrations de l'oblique au bouclier

© Cyberarchi 2019

Les suites de la parisienne Parent-mania se déroulent rive gauche au sein de la Galerie Seroussi. Une table ronde organisée le 12 mars 2010 invitait architecte, artiste et politologue à réagir aux propositions de Claude Parent. Tableau réaliste d'une société sur fond d'imaginaire graphique. Compte-rendu.

 
 
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Rue de Seine à Paris, la Galerie Seroussi expose traits et circonvolutions, noires et explosives, de villes fantasques, défensives, imaginées par Claude Parent. Le contraste est d'autant plus saisissant que les sombres enchevêtrements graphiques se détachent de murs immaculés. La complexité est apparente. "Imaginez une masse vertigineuse de milliards de corps s'ouvrant un passage de force dans nos villes. Rien ne résistera au tsunami humain [...] Il faut entreprendre aujourd'hui deux structures : couvrir le sol de la planète de collines continues dont les pentes et contrepentes empêcheront les foules de s'accrocher à quoi que ce soit", écrit Claude Parent.

Par conséquent, l'interprétation est libre et dans ce contexte, la Galerie Seroussi s'est faite, ce vendredi 12 mars 2010, le théâtre d'une passionnante table ronde. Animée par le journaliste Cyrille Poy, elle réunit Claude Parent, architecte, Catherine Witohl de Wenden, politologue, Jean-Baptiste Naudy, artiste et Nathanael Dorent, architecte. L'événement, en questionnant les processus liés aux mobilités, parachève l'exposition 'Les villes boucliers'.

"Mes dessins représentent une extrapolation de la fonction oblique", débute Claude Parent. "Historiquement, cette hypothèse n'est plus contestée. Nous pouvons y réfléchir et être inventif. Ainsi, au lieu d'être quelque chose de farfelu, cette proposition entre dans les moeurs", poursuit-il. Ses mains caressent alors un imposant volume couleur gris, son dernier ouvrage Demain, la terre...*.

"Virilio m'a montré les films de Depardon diffusé lors de l'exposition 'Terre natale, ailleurs commence ici' à la Fondation Cartier. Chacun révélait la perte du langage et la perte de territoire. La matière qui va manquer à ces migrations c'est le sol", prophétise l'architecte constatant qu'"il n'est pas encore venu à l'idée du piéton que le sol va lui manquer".

Claude Parent revient alors sur sa vision des migrations, généralement alertées par la peur. Naturelles, elles appartiennent à l'histoire de l'homme. Mais à l'avenir "si nous ne les prévenons pas, la situation peut tourner au cauchemar. Nous ne pouvons rien faire contre une foule en colère. Quand la foule est en mouvement elle peut être mortifère", s'inquiète-t-il.

L'architecte prône alors des carapaces provisoires dans le but de créer des points de stabilité permettant la distribution d'eau et de nourritures afin d'éviter toute forme de pillage. "Elles structurent le paysage. Elles sont des endroits où, dans le danger, on vient se replier", dit-il. Le bouclier évoque la solidité, la transition mais aussi l'inexpugnable. Dans un rire étouffé, Claude Parent reconnaît l'ambiguïté de son propos. "Je ne sais pas faire autre chose qu'un dessin. Je ne peux pas écrire comme un chercheur, aussi la provocation est ma manière", s'amuse-il.

A la vision prophétique et picturale de l'architecte succèdent les mots de Catherine Witohl de Wenden. La migration est motivée par l'appel des ressources et est intimement liée au rêve. Un premier âge conduisait les riches vers les pauvres. Aujourd'hui, l'inversion est opérée. Jean-Baptiste Naudy, artiste, y décèle une question transhistorique qui se reconfigure. La politologue insiste alors sur les mobilités internes. Ainsi, les seules migrations internes à la Chine, équivalent à l'ensemble de déplacements internationaux. Les schémas sont bouleversés et les migrations sud/nord ne sont pas les plus importantes.

Ce sont de vastes blocs migratoires qui se dessinent dictés par les proximités culturelles et linguistiques sinon par la géographie des diasporas. Si un rapport du CNUD affirme que la mobilité est un facteur de développement humain, Claude Parent réaffirme sa position en faveur des migrations, a priori étonnante face à une levée de bouclier tiré d'un imaginaire tracé à l'encre de Chine. Pour sa part, Catherine Witohl de Wenden réclame un Droit à la mobilité comme Droit de l'Homme du XXIe siècle.

D'une réalité démographique, Nathanael Dorent, a, quant à lui, élaboré un projet de diplôme, 'Transnational Tijuana' (lire à ce sujet notre article 'Transnational Tijuana', une frontière 'amicale''), proposant la création d'un troisième espace, une zone d'hospitalité, à la frontière américano-mexicaine. A partir de recherche sur la topologie, il est question de créer de nouvelles connexions, un projet nécessitant la ferme intention politique d'effacer la frontière, "un élément qui renforce l'imaginaire national" selon le jeune architecte.

Sa proposition s'oppose à l'instrumentalisation des frontières et s'inscrit à l'inverse des villes boucliers. "Les architectes produisent des formes et les gouvernent", soutient-il. Un constat qui sonne comme un appel à l'architecture paramétrique, à l'architecture dynamique. "La topologie est une transformation qui ne change pas la nature d'une forme mais recrée des connectivités", explique-t-il.

Jean-Baptiste Naudy, quant à lui, observe l'espace et le définit comme agoraphobe. "Il empêche la foule de se constituer", affirme-t-il. L'oblique était selon lui un des pivots de la libération de l'espace. De la question de l'enclosure, Jean-Baptiste Naudy définit la tâche de l'art comme celle de prolonger la libération des formes et, selon lui, au regard de la problématique posée, un projet architectural doit interroger plastiquement la frontière et s'en remettre à la critique de l'idéologie.

Claude Parent de réagir. "Je mettrai un préalable à tous les discours, je les trouve catholiques chrétiens sympas", s'amuse-t-il. Dès lors, l'architecte reprend sa pensée. "Je ne serai optimiste que lorsque nous aurons régler le problème du droit du sol", clame-t-il faisant ainsi écho à Demain, la Terre..., ouvrage dont le maître mot est 'RECONSTITUER'.

En lettre capitale, le mot transparaît, imposant. "RECONSTITUER c'est abolir le droit de la propriété du sol", écrit-il. La proposition est fondamentale pour Claude Parent. "La guerre entre migrants et sédentaires renforce ce droit", affirme-t-il proposant in fine de "s'en débarrasser". La proposition choque Nathanael Dorent pour qui la dialectique sédentaire / migrant est dépassée. "Cette dichotomie est source d'exclusion et de différence", affirme-t-il à Claude Parent qui lui répond d'un rapide "Ce n'est pas vrai".

A ce dernier, donc, de conclure : "Je fonctionne par images. Parmi celles de mon album, de mon croquis mental, j'ai une image idiote. Je ferai un jour ce dessin. Mon rêve serait de créer le premier chemin migrateur sur les Champs Elysées. Ainsi, on verra si les migrations se font dans le bonheur. Il faut des images pour les architectes afin de mener des expériences exploratrices".

Cette table ronde n'a pas évoqué le paradoxe de l'architecture, un art qui, par ses fondations, est inextricablement lié au sol, elle n'a pas pris le temps d'envisager formes et typologies. Qu'est ce qu'une architecture de la société mobile, sinon, celle du bouclier ?

"La foule aime reconnaître. Les poètes aiment connaître". La phrase est extraite au hasard d'une lecture, celle du Tour du Monde en 80 jours de Jean Cocteau. Elle est sans doute à même de recouvrir l'impression laissée par l'événement.

Jean-Philippe Hugron

Lire également l'entretien avec Nathanael Dorent et consulter notre album-photos ''Imaginez une masse vertigineuse de milliards de corps...''.

*Demain, la terre..., de Claude Parent ; Editeur : Manuella ; Format : 24cmx35cm ; 200 pages ; Couverture : relié ; Intérieur : quadri ; Prix : 49 euros

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