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De la technique à l'invention : le défi architectural provoqué par la 'HQE' - Episode 1

© Cyberarchi 2019

L'alarmisme est-il de mise ? Sommes-nous réellement sur le point de détruire notre planète ? Que sera la vie après l'homme ? Au 19e siècle, le mythe était celui du progrès sauveur du monde. Aujourd'hui quel est le mythe ? Chronique prospective.

 
 
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Claire Bailly et Jean Magerand donnent régulièrement la parole à des spécialistes d'horizons divers afin qu'ils formulent leur avis sur notre époque et fassent part de leurs hypothèses sur l'Avenir. Hybridés avec d'autres, ces avis constituent des faisceaux de probabilités qui nous éclairent sur les devenirs possibles de la pensée architecturale, urbaine ou paysagère. Elizabeth Mortamais, paysagiste, architecte et Docteur en science de l'infocom, enseignante à l'école d'architecture de Paris Val-de-Seine nous expose son point de vue...

Quelques questions préalables (article à paraître en 4 épisodes - Episode n°1)

La planète est notre environnement. Les questions du réchauffement climatique, de la biodiversité secouent (déjà tardivement) le monde médiatique et politique. La géopolitique redistribue les cartes et les jokers du pétrole, du gaz, passent dans les manches des joueurs 'initiés' aux habituels tours de passe-passe. La santé mentale et physique passe par la réduction drastique du bruit, des poussières, des substances toxiques, si largement déployés par l'industrie depuis un siècle et demi.

Dans le même temps, la population humaine ne cesse de croître alors même que des centaines d'autres espèces vivantes disparaissent.

Le défi de notre siècle est environnemental. L'homme, poussé par l'énergie vitale propre à toute espèce vivante, se multiplie. L'accroissement de la population nécessite l'augmentation des ressources nécessaires à sa survie et parallèlement l'accroissement des territoires pour son installation. Ce faisant, l'homme tue son habitat pour vivre et se met lui-même en danger. Cette quadrature du cercle est réelle. De nombreux cas d'espèces animales proliférant dans un territoire donné peuvent illustrer ce qui se passe actuellement pour l'Homme.

Alors dans tous les domaines on s'active.

Le bâtiment n'échappe pas à la règle. Il faut protéger les milieux naturels et dans le même temps construire toujours plus pour des populations qui manquent de logements. Il faut créer des habitats spacieux et lumineux et en même temps économes en énergie. Il faut offrir une qualité de vie et tout en même temps densifier pour ne pas consommer trop d'espace.

Depuis quelques temps, les élus qui assurent la commande publique, cette même commande publique qui forme le fleuron de l'architecture française, nos édiles donc, ne jurent que par la HQE. Et pour cause, c'est le sésame des mannes désormais réduites de l'Etat. Dans le même temps, des architectes y voyant le 'tue-l'architecture' se révoltent, ou font semblant de se révolter contre ce nouveau carcan qui relèguerait, disent-ils, l'architecture au rang anecdotique de décoration.

Oui certes, nous sommes devant un problème ; que la HQE ne résout pas mais réduit à des normes techniques et que les cris d'orfraie de nos 'créateurs' ne déplaceront pas d'un pouce. Il convient sans doute pour réfléchir à tout cela de remettre l'un et l'autre à leur place : le tout technique salvateur et l'architecte démiurge.

La situation qui se présente est bel et bien nouvelle, comme a été nouvelle au 19e siècle l'arrivée de l'ère industrielle, apportant avec elle la maîtrise technique de l'énergie, la production de masse assistée par des machines, mais aussi le déplacement de l'économie de l'agricole à l'industriel, l'explosion démographique des villes et finalement la constitution d'une nouvelle culture pour tout l'Occident.

Mais si nous remontons beaucoup plus loin, nous pourrions dire des choses similaires à propos de l'avènement de l'agriculture qui sédentarisa l'homme nomade en modifiant considérablement son mode de vie, engendra la création des villages, la constitution des campagnes, paysages construits par les pasteurs et les agriculteurs puis, avec la maîtrise des techniques découlant de l'usage du feu, provoqua la constitution des villes, etc.

Se situer dans ce type de considération globale n'est ni une manière de noyer le poisson ni une façon inutile d'évoquer des cadres communs que d'aucuns prennent pour des lieux communs. C'est avant tout positionner toute action, que nous avons à analyser ou à mener, dans le contexte majeur qui la sous-tend.

Affirmer que la situation est nouvelle peut être perçue comme une façon de dévier la conversation tout en enfonçant les portes ouvertes, mais poursuivons néanmoins. Quelle est la nature de la période que nous vivons ? Difficile d'en faire le tour en quelques mots mais essayons d'en aligner quelques uns.

Ere de l'hégémonie de l'information, elle entraine une globalisation des actions et de leurs rétroactions, elle permet une démultiplication de la puissance industrielle organisée en réseau sur l'ensemble de la planète, elle se couple avec une augmentation des flux de matières, de personnes. Accélérations et sur-puissances de tous les moyens et modes de production, perte des repères traditionnels du local et du global, entrainent la constitution d'une société globale déterritorialisée et tout en même temps accrochée à des valeurs territoriales d'un nouveau type. Les moyens technologiques à notre disposition accélèrent les effets pervers du tout économique, tout en permettant d'en repérer (et même d'en prévoir) les effets sur les systèmes complexes que constituent les climats, les écosystèmes, les organismes vivants, etc.

Monde de contradictions, de lucidité, au service du pire comme du meilleur, de la perte de l'homme par excès d'usage technologique, comme de la recherche qui permettra(it) d'ôter sa souffrance ou de différer son vieillissement... Monde qui fabrique ainsi ses espérances... et ses mythes.

L'alarmisme est-il de mise ? Sommes-nous réellement sur le point de détruire notre planète ? Que sera la vie après l'homme ? Au 19e siècle, le mythe était celui du progrès sauveur du monde. Aujourd'hui, quel est le mythe ?

Les architectes ne sont-ils pas comme les papillons tournant autour de la lampe, attirés par ce qui brille et réchauffe ? Ce sont pourtant de grandes oeuvres qui sont parfois sorties de ce ballet initiatique autour de la flamme. De grandes oeuvres parmi d'autres plus médiocres. Le temps assure toujours le tri. Il ne se trompe jamais. Ce n'est pas un papillon. C'est la flamme. Parmi les façons de tourner autour de la lampe, il y en a de plus riches que d'autres... Pas trop près... Pas trop loin. Où est la bonne focale pour regarder la période ?

Repartons sur la trace des plus anciens.

Revenons aux cousinages entre sciences, techniques, arts, architecture non pas éternels mais datés, circonstanciés. La nécessité technique bien comprise, bien chevillée à un savoir scientifique, n'a jamais été un obstacle à la créativité tant artistique en général, qu'architecturale en particulier. Mais bien comprise... (à suivre)*.

Elizabeth Mortamais

Jean Magerand, architecte, urbaniste et paysagiste, Docteur en sciences de l'info-com., enseignant à l'école d'architecture de Paris-la-Villette.

Claire Bailly, paysagiste DPLG, architecte DPLG, urbaniste, enseignante à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Paris-la Villette.

* La suite de ce texte passe par la réponse à deux questions. A défaut d'y répondre, du moins ces deux interrogations susciteront ici un champ d'analyse : "Pourquoi la HQE plutôt que le qu'est-ce que ?" forme la première question. La seconde s'attachera à rechercher le mythe derrière les comportements et à mesurer sa puissance tout en découvrant ses failles. Ce sera l'objet de l'épisode n°2 (publication prévue le 19 mai 2010).

Lire les autres chroniques Prospectives :

>> 'Pour une approche prospective en architecture et urbanisme' (décembre 2009) ;
>> 'La Ville post-carbone, d'accord. Mais quelle ville ?' (octobre 2009) ;
>> 'Chronique prospective - Et si la ville durable était d'abord une ville résiliente ?' (juin 2009) ;
>> 'En architecture, la théorie est un alibi qui sert les stratégies de notoriété' (mars 2009) ;
>> 'De l'hyper-modélisation géographique au projet urbain complexe' (novembre 2008) ;
>> 'La dimension d'architecte social n'est pas assez forte encore' (juillet 2008) ;
>> 'Vers une recherche prospective pour l'aménagement et la construction' (avril 2008) ;
>> 'Le rapport Attali, ou la renaissance des utopies ?' (février 2008) ;
>> 'Une modernité véritable... pourquoi pas ?' (octobre 2007) ;
>> 'La Haute Qualité Environnementale (HQE) va-t-elle tuer l'architecture ?' (septembre 2007) ;
>> 'A quoi rêvent les futurs architectes ?' (mai 2007) ;
>> 'La prospective comme outil d'analyse d'une "Modernité-vraie"' (mars 2007) ;
>> 'De l'académisme à la prospective' (janvier 2007).

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