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De l'hyper-modélisation géographique au projet urbain complexe

© Cyberarchi 2020

Automates cellulaires. Systèmes multi-agents. Algorithmes. Réseaux de neurones. Propriétés émergentes. Auto-organisation.... Ces termes n'évoquent pas a priori l'urbanisme ou le projet urbain. Pourtant, il s'agit bien d'outils actuellement utilisés dans cet univers. Les architectes maîtrisent-ils les outils ad hoc de la conception de la ville ? Chronique prospective de Claire Bailly.

 
 
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Ce ne sont pas les milliers de spécialistes en charge de fabriquer l'urbain de demain qui se sont appropriés ces outils. Les instruments que eux maîtrisent, ce sont notamment les plans locaux d'urbanisme (PLU). Outil fondamental de production de la ville en France, le PLU est élaboré à partir d'un état des lieux et d'un projet 'à terme' (10, 15, 20 ans), exprimé dans le 'Projet d'aménagement et de développement durable'. Entre les deux, l'évolution de la ville et du paysage est gérée par des dispositions réglementaires qui visent, finement ou grossièrement, à construire, petit à petit, l'état final visé. La ville est donc en permanence 'en chantier', en suspens entre deux états définis, plus tout à fait la même qu'au moment de l''état initial', mais pas encore cette 'autre' désirée.

Pour gérer cet 'entre-deux' mouvant et difficile à saisir, est introduite depuis peu l'"évaluation environnementale" et ses "indicateurs de suivi", qui supposent, à intervalles réguliers, de faire le point sur l'efficacité des mesures mises en place, au regard des objectifs poursuivis, afin, si nécessaire, de pouvoir rectifier le tir, ajuster les mesures inefficaces. Mais cette usine à gaz est lourde et mal adaptée à une maîtrise durable de l'évolution de la ville, dans un contexte de grande versatilité économique, culturelle, politique.

Pour eux, la ville est un système complexe, qui se regarde et se comprend avec des outils ad hoc, c'est-à-dire notamment numériques. Les géographes travaillent sur cette complexité et se forgent des outils nouveaux pour avoir prise sur elle. Parmi ces méthodes, figure en bonne place la modélisation. Modélisation non pas '3D' comme nous, architectes, la connaissons au quotidien, mais modélisation 4, 5, 6,... nD, hyper-modélisation statistique, mathématique, mais aussi théorique, intégrant un nombre plus ou moins important de données et permettant d'étudier leurs interactions. En géographie sont ainsi testées, in virtuo, différentes hypothèses sur les mécanismes qui régissent nos villes et nos territoires. Se développe, donc, une modélisation urbaine à partir d'automates cellulaires, de systèmes multi-agents et d'algorithmes, entre autres.

Pour les géographes il n'y a pas d'enjeu d'existence globale de leur profession, dans le contenu des théories qui se font jour : en scientifiques, ils observent, se forgent des outils les plus pertinents et les plus efficaces pour comprendre leur objet. A ceux que fait frémir l'idée d'une ville sans tête, ils démontrent sans sourciller que l'urbain est un système résilient. Ceci implique que, malgré toutes les perturbations qui l'affectent, de l'intérieur ou de l'extérieur, la ville se maintient globalement ; ou, que, lorsque les perturbations sont trop fortes ou le système trop rigide pour les encaisser à son avantage, la ville peut générer son auto-destruction.

Autre apparente provocation insolente : les géographes envisagent l'urbain comme un phénomène pour partie émergent. Ils mettent en évidence le fait que, malgré toutes les réglementations, toutes les règles les plus strictes, tous les dessins les plus précis, la ville échappe toujours partiellement à ceux qui cherchent à la gérer, la produire, la maîtriser. Au point qu'il n'y aurait pas d'obstacle pour eux, sur le principe, à tester un jour une théorie selon laquelle la ville pourrait, finalement, évoluer 'seule', selon des algorithmes auto-organisateurs, sans qu'il soit nécessaire qu'on la réajuste en permanence.

Pour aborder ces versatilités déconcertantes, ils développent des outils redoutablement performants qui permettent de tester des hypothèses extrêmement élaborées et sophistiquées, voire totalement impossibles à même appréhender sans le secours de puissants ordinateurs. En utilisant de telles méthodes d'investigation, les géographes-chercheurs ont accès à des concepts que, sinon, ils ne pourraient pas toucher du doigt. Comment en effet travailler sur la notion d'organisation émergente, ou de résilience, si l'on n'a pas les concepts pour cela et encore moins les outils pour les manipuler ?

Or, les outils de modélisation que nous avons évoqués plus haut portent, fonctionnent sur et sont justement une porte vers, la notion d'émergence ou celle de résilience. Ils permettent de travailler sur les concepts de la ville et de la cité, 'en profondeur'. Ils permettent d'avoir accès aux mécanismes et facteurs qui la portent, la génèrent, la modèlent, la pérennisent, la fragilisent, la destructurent, la densifient, la destituent, la gouvernent.

L'avance prise par ces géographes ne réside donc pas seulement dans l'utilisation d'instruments logiciels surpuissants. Ce qui est fondamental et nouveau dans leur manière de réfléchir sur la ville, est que les outils qu'ils manipulent sont, intrinsèquement, des outils qui parlent le langage de la complexité.

Alors, si des géographes utilisent couramment le langage du numérique et de la complexité et manient, quotidiennement, efficacement, les outils méthodiques les plus performants pour étudier l'urbain... pourquoi l'utilisation de ces mêmes outils reste-t-elle si timide dans le travail de ceux qui fabriquent la ville ? Ces outils permettent pourtant de gérer une complexité nettement supérieure et avec beaucoup plus de finesse, que ce que permettent nos lourds et statiques PLU.

La réticence à l'utilisation des nouveaux outils n'a pas encore été vaincue par les concepteurs de l'urbain. L'adoption par les géographes de tels dispositifs est probablement liée en partie au fait que de leur côté, les enjeux et les risques, ne sont pas les mêmes, à proclamer, par exemple, que la ville est auto-organisée. Pour les concepteurs, il en va tout autrement bien sûr. Si effectivement la ville que les géographes nous proposent à travers leurs outils numériques était une ville qui s'organise toute seule, ou si ces outils permettaient de fabriquer la ville de manière automatique, alors il y aurait un important malaise car nous, concepteurs d'architecture, de ville ou de paysage, n'aurions plus qu'à changer de métier ! On comprend le quiproquo, les réticences et le peu d'empressement des concepteurs à fouiller dans les outils des géographes...

Pourtant, c'est bien un changement que nous sommes contraints d'opérer dans cet horizon méthodique qui s'ouvre. Mais repositionner les savoir-faire conceptuels ne signifie surtout pas jeter l'éponge, ni même "perdre notre âme". Il nous reste à ré-étudier et ré-évaluer notre rôle dans la production de la ville, à re-situer nos interventions, avec conscience et intelligence, dans une ville qui n'est plus considérée comme passive, dirigiste, ou formatante mais comme complexe.

Les géographes, en travaillant sur la modélisation urbaine, ont injecté au plus profond de la pensée sur la ville des concepts qui, désormais, sont inscrits de manière indélébile dans les nouvelles connaissances et les nouvelles approches de l'urbain et donc, obligatoirement, du projet urbain. La géographie a ouvert une porte qu'il n'est plus possible de refermer et que, au contraire, il devient primordial de franchir. Il est dorénavant inenvisageable d'aborder la ville, la cité, le territoire sans prendre en compte ces concepts. A nous concepteurs de reprendre la balle au bond... Et vite.

Claire Bailly, paysagiste DPLG, architecte DPLG, urbaniste, enseignante à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Paris-la Villette.

* Voir notamment les recherches de Denise Pumain, Thérèse Saint Julien, Léna Sanders

Lire les autres chroniques Prospectives :

>> 'La dimension d'architecte social n'est pas assez forte encore' (juillet 2008) ;
>> 'Vers une recherche prospective pour l'aménagement et la construction' (avril 2008) ;
>> 'Le rapport Attali, ou la renaissance des utopies ?' (février 2008) ;
>> 'Une modernité véritable... pourquoi pas ?' (octobre 2007) ;
>> 'La Haute Qualité Environnementale (HQE) va-t-elle tuer l'architecture ?' (septembre 2007) ;
>> 'A quoi rêvent les futurs architectes ?' (mai 2007) ;
>> 'La prospective comme outil d'analyse d'une "Modernité-vraie"' (mars 2007) ;
>> 'De l'académisme à la prospective' (janvier 2007).

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