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De jeunes architectes exigeants et vindicatifs

Les jeunes architectes veulent devenir, vite, mandarins à la place des mandarins et s'étonnent de la frilosité des maîtres d'ouvrage à leur égard. Talent ne vaut pas toujours générosité. C'est, entre autres, ce qui est ressorti de la conférence-débat organisée par l'IFA début janvier.

 
 
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Le jeudi 9 janvier, les équipes lauréates des Nouveaux Albums des jeunes architectes étaient conviées à une rencontre-débat par l'Institut Français d'Architecture. En préambule, Raphaël Hacquin, sous-directeur de la Direction de l'Architecture et du Patrimoine (DAPA), a rappelé que le ministère de la culture avec «senti le besoin de relancer la promotion des jeunes architectes» et que l'opération, «légitime», était réussie.

Effectivement, les projets des lauréats ne lassent pas d'étonner agréablement tant la profondeur technique et intellectuelle qui a permis leur sélection semble parfaitement maîtrisée. L'exposition de leurs oeuvres est d'ailleurs très bien reçue et voyagera en France et à l'étranger (Allemagne, Autrice, Espagne, Danemark et probablement les Etats-Unis) en 2003. En revanche, le voeu affiché par M.Hacquin que «ces projets innovants suscitent des débats en France entre les architectes et les gens» semble plus difficile à atteindre.

C'est ainsi qu'une part importante du «débat» fut consacrée aux problèmes rencontrés par les jeunes architectes. «La jeunesse est perçue comme un risque, un danger» dit l'un (par charité, nous ne nommerons pas les auteurs des citations). «Il y a une frilosité incompréhensible», dit un autre. Et une troisième de conclure en donnant le fond de leur pensée : «il faudrait que les lauréats soient assurés d'un projet (en clair d'une commande) organisé par l'Etat». Une position qui a fait consensus. L'un des jeunes lauréats proposant que leur soit confié par exemple la réalisation d'une «quinzaine d'abris-bus». Une perspective peu engageante car l'un de ses jeunes confrères de le reprendre immédiatement et de proposer «plutôt une quinzaine de maisons individuelles». En clair, dans leur esprit, la maison individuelle n'est qu'un pis-aller, un échelon au-dessus de l'abri-bus.

Le sujet de la maison individuelle, dont quelques-unes ont pourtant été construites avec brio par ces jeunes architectes talentueux, est également révélateur de leur état d'esprit. «La maison individuelle, oui mais...», dit l'un. «On ne veut pas se retrouver catalogué», dit un autre. Ce qui n'empêche pas une remise en cause sévère des «anciens» qui «semblent détester la maison individuelle». Un paradoxe qui ne semble pas effrayer ces jeunes gens. Cela sans compter «la culture architecturale des Français et de leur élus proche de zéro» et leur «manque d'ouverture d'esprit», sans compter le manque de moyens qu'ils sont prêts à investir dans une maison d'architecte (un abri-bus ?). Les Français, du fond de leur abri-bus, regardaient passer les anges quand l'une des lauréates sonna la fin de la récré en déclarant que, selon elle, «ne pas s'intéresser à la maison individuelle est une aberration». Ouf ! En effet, que penser sinon de la Single Family Home de Franck Lloyd Wright à Oak Park, Illinois, pour n'en citer qu'une, découverte par des milliers de visiteurs chaque année.

Les jeunes architectes ne seraient-ils pas trop exigeants pour leurs premières commandes ? L'un de ces jeunes gens expliqua avoir accès à la commande en investissant les petites villes et les villages «délaissés par les architectes installés». Il est remarquable d'ailleurs que si peu d'entre eux n'aient su placer leur action dans une vision plus large de la société, les «jeunes» médecins, avocats, journalistes, artistes, musiciens mais aussi maçons, couvreurs, charpentiers (j'en oublie évidemment) devant aussi faire leurs preuves avant de se voir confier des projets prestigieux et rémunérateurs. Un jeune architecte français travaillant à Chicago a ainsi rappelé avec quelque ironie, à quel point les jeunes architectes américains «enviaient» la situation «privilégiée» de leurs «jeunes» collègues français, soutenus par un Ministère de la Culture qui publiait leurs travaux.

Jean-Louis Cohen, directeur de l'IFA, a bien tenté de recadrer les choses. «Quelle est la nature de la récompense ?», s'interrogea-t-il à voix haute avant de répondre : «On est dans l'ordre de la distinction et de la communication». Il semblait penser qu'en l'occurrence, la récompense n'était déjà pas si mal - le très beau catalogue imprimé et vendu 25 euros est une réalisation de communication dont aucun des lauréats n'a à rougir. «Peut-on passer à la commande ? Est-ce souhaitable ?», conclut-il très justement.

Raphaël Hacquin sembla lui-même quelque peu surpris de ces exigences d'un sponsoring sonnant et trébuchant. «Il y a une volonté forte du ministre qui veut des médiathèques partout en France», dit-il. «On fera appel à vous, d'abord pour aider puis avec des commandes fermes». Dans sa bonne volonté manifeste de rassurer, il assurait même «qu'il faudra bien que les collectivités territoriales acceptent de jouer le jeu» avant de se reprendre. «On vous met en valeur mais les maîtres d'ouvrage restent libres de leurs décisions».

Au final, il est regrettable que la conférence-débat se soit résumée à un échange entre les jeunes architectes primés et les modérateurs (Jean-Louis Violleau, sociologue, Fiona Meadows, architecte et enseignante à Paris - La Villette et Raphaël Hacquin) sans jamais véritablement s'adresser au public qui avait pourtant généreusement rempli la petite salle de l'IFA. On l'aura compris, l'architecture de proximité, si elle est confiée aux jeunes architectes, n'est pas pour demain. Le fossé qui sépare l'architecture des Français, à ce rythme, n'est pas près de se résorber non plus. Tout cela dit, n'hésitez pas à découvrir ces jeunes gens bourrés de talent et leurs oeuvres sur le site www.nouveaux-albums.culture.fr.

Christophe Leray
Journaliste

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