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David Chipperfield : «Pourquoi ne pas emprunter à l'Histoire?»

Architecte britannique, David Chipperfield a développé des travaux qui cherchent l'équilibre entre patrimoine, contexte et modernisme. Il a expliqué en détail sa pratique fin avril 2004, lors des Entretiens de Chaillot organisés par l'IFA. Présentation de ces travaux par l'auteur.

 
 
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«Dans mes travaux, j'essaie de relier l'aspect traditionnel de l'architecture à l'inventivité. Ma motivation n'est pas fondée forcément sur le changement, au point de m'opposer à l'Histoire, ce qui m'a amené à mon concept de 'Continuité/Discontinuité'. Au lieu de s'opposer à l'Histoire, je désire plutôt m'attacher à la force du travail et à sa continuité avec le bâti existant.

Il y a deux tendances qui occupent notre travail. La première est un intérêt pour des qualités solides reconnaissables qui décrivent non pas des fonctions mais des buts, des idées, sans justifications techniques. Mes professeurs faisaient partie de cette génération qui tenait à ce déterminisme de l'ambition fonctionnaliste. Je me méfie de ce genre de justification. Je trouve qu'il s'agit d'une forme de limitation. En fait, il existe une ligne qui protège les travaux modestes significatifs et apparents. Quand j'ai commencé à travailler, nombre d'architectes s'occupaient de ramener les qualités physiques de leurs travaux et ont réinventé le mouvement moderne.

La seconde tendance qui domine l'architecture est l'embellissement. On a décidé de plus en plus que l'architecture était une icône, comme le Centre Pompidou, avec la nécessité de l'aborder en tant qu'élément institutionnel. L'architecture ne se limite pas pourtant aux seuls monuments. Cela nous mine et conduit à une forme d'immaturité dans la lecture de l'architecture. Les bâtiments deviennent célèbres car ils deviennent des images.

De plus en plus je suis déçu par l'identité d'un bâtiment. Il peut être tellement bon qu'il n'apporte finalement plus grand-chose. A Tokyo, j'ai visité un immeuble qui m'a certes comblé mais qui ne m'a rien apporté car la qualité, pourtant exigée, qu'il offre est réduite. Comment nier cette attente de l'architecture? Quand le maître d'ouvrage commande un monument, cela fait plaisir; tout le monde veut faire quelque chose de spécial. Toutefois, l'imagerie de l'architecture contribue à la construction. Avec cette anxiété dans mes projets qui se préoccupent de l'histoire, j'essaye de développer l'identité qui peut être détectée au niveau rituel.

Il y a dans une oeuvre une préoccupation dominante d'expérience. Je ne suis pas certain de poursuivre une idée si les gens ne vont pas la ressentir. Le visiteur doit tout de suite comprendre les qualités physiques intégrées au projet. Pas besoin d'explications. L'apparence suffit. Dans une grande maison ancienne de brique et de bois, ainsi que dans les bâtiments qui ne sont ni compliqués ni minimalistes, toutes les décisions architecturales sont compréhensibles. Ces immeubles essaient de créer des expériences en rapport avec la matérialité.

L'édifice m'a fait considérer la possibilité de puiser dans l'Histoire, de la faire sienne et la reproduire. Depuis j'ai toujours ce désir d'expliciter ces aspects rassurants, ne pas mettre les gens mal à l'aise. C'était un agencement qui m'a ouvert à d'autres influences.

Voir un projet terminé s'inscrit dans le même type de préoccupation, notamment lorsque nous en venons à engendrer des formes. D'où viennent ces idées? C'est difficile à saisir. On peut tout justifier par des systèmes structurels, des matières ou des formes. Pour ma part j'essaie de penser et de voir que tel bâtiment est unique à l'endroit où il se trouve. Dans le cas contraire, le projet sera un échec s'il n'y a pas d'idée de caractère unique. Un projet de maison individuelle réalisé à Berlin (Allemagne) pour un homme politique n'est unique que parce qu'il a été réalisé à Berlin pour ce client. J'agis toujours dans le contexte donné.

Certains projets requièrent une qualité de continuité. Lors d'un projet de logement collectif à Madrid (Espagne), la rigidité du programme a nécessité de l'inventivité. Celle-ci, face aux limitations typologiques, ne peut être développée à l'infini et, dans cette zone de banlieue en friche sans caractéristique particulière, nous sommes partis de rien. Nous avons finalement exigé que toutes les façades soient réalisées dans le même matériau - ce qui est cher - avec l'idée de façades thématique. L'idée était de constituer des panneaux en terre cuite et béton armé pour donner une qualité tectonique pour que les fenêtres deviennent des fenêtres peintes solides. L'édifice comprend également un jeu sur trois couleurs, dans l'idée de déterminer une variation avec l'ombre et les profondeurs.

Un autre projet en Espagne concerne une maison sur la côte Atlantique, près de la frontière avec le Portugal. Elle se situe dans un village de pêcheur mais, ce qui était surprenant, il n'y avait aucune grande fenêtre dans ces habitations et aucune n'était tournée vers la mer, sans doute parce que l'eau est porteuse d'une idée de préjudice. Nous nous sommes donc inscrits dans ce contexte tout en se démarquant. Pour notre projet, situé entre deux maisons, nous avons repris la géométrie existante, y compris les petites fenêtres, mais nous avons également construit un espace de 'pont' qui poursuit la ligne de toiture et qui s'insère dans l'environnement. Ce pont a permis de créer un espace tourné vers la mer, ce que les autres habitants ne possèdent pas.

D'autres projets témoignent de notre démarche : une maison privée à Berlin établie comme un loft sur cinq étages, le palais de justice de Salerno (Italie) situé dans une zone industrielle ou encore le réaménagement d'une partie du cimetière de Venise sur l'île de San Michele. Parmi nos derniers projets, nous travaillons sur des réaménagements et des réalisations dans le quartier de l'Ile aux musées de Berlin. Le Neues Museum notamment a été bombardé lors de la Seconde Guerre Mondiale et n'a jamais été rénové.

Nous avons remporté un concours mais nous n'allons pas le restaurer à l'identique. Certes, nous allons rebâtir l'aile détruite. J'ai toutefois souhaité une silhouette neutre en béton qui reprend la forme. Idem pour les décorations murales, nous avons étudié un moyen de les rehausser par couches successives tout en gardant des traces des dégats. En fait, nous luttons contre le lobby de la restructuration totale qui souhaite reconstruire à l'original. Les vestiges ont un pouvoir de mémoire. On prend l'idée de ce qui a été réalisé dans le passé et nous essayons de 'sabler' les dégâts. Nous ne sommes pas intéressés à célébrer la dégradation mais nous ne souhaitons pas à ce titre perdre la matière originale non plus».

Propos recueillis par Christophe Leray

David Chipperfield : «Pourquoi ne pas emprunter à l'Histoire?»
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