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Dans la double-peau de Xavier Fouquet

© Cyberarchi 2019

L'architecture de Xavier Fouquet s'appuie sur l'existant avec une ouverture vers l'extérieur. Mais l'homme redoute que sa propre histoire, par facilité ou atavisme, ne le confine, avec succès d'ailleurs, à de petits projets quand l'architecte souhaite se projeter dans des programmes ambitieux. Comment s'affirmer sans tordre le cou à ce qu'on est ? Portrait.

 
 
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"On peut être déraciné dans son propre pays". L'assertion de Xavier Fouquet, un (relativement) jeune architecte de 36 ans aux faux airs de John Malkovitch aujourd'hui installé à Nantes, est emprunte d'une sorte de mélancolie, à défaut d'un autre mot.

"J'ai une double culture", dit-il. Ce n'est pas tant la distance entre sa Sarthe natale et la Loire-Atlantique qui en est la cause.

"Je suis dans une situation curieuse ; pratiquement tous mes projets sont publiés, je suis nommé en 2005 pour la première oeuvre à l'Equerre d'Argent. L'impact n'est pas vraiment perceptible, je vise l'accès à la commande publique mais c'est difficile". Le constat traduit le désarroi de l'architecte. Il a beau préciser qu'il se place plutôt "dans une volonté d'indépendance que dans une stratégie solitaire", son désir de projets plus importants ne s'en trouve pas moins contrecarré.

En France du 21ème siècle (et pour paraphraser une architecte qui avait réagi à un article dans nos colonnes), l'origine sociale définit en grande partie le parcours professionnel des jeunes titulaires du diplôme d'architecte dans l'exercice de leur art. "Pour apprendre ce qu'est le métier d'architecte et pour progresser ensuite dans cette activité, une seule voie reste ouverte à ceux qui ne sont pas soutenus par la famille ou le réseau du cercle d'amis : le chemin du hasard", écrivait-elle. Dans le cas de Xavier Fouquet, le hasard n'en peut mais.

Ce n'est pas manque de volonté. Né dans une petite commune sarthoise de 1.200 habitants, d'un père artisan charpentier et d'une mère commerçante, petit dernier, loin derrière, d'une fratrie de cinq enfants, Xavier Fouquet a débuté ses études d'architecture par un BTS Bâtiment impropre à satisfaire sa curiosité. Il est le seul enfant à être resté dans le domaine de la construction mais, paradoxalement, cela eu pour effet de l'isoler au sein de sa famille. D'une part, pour être le seul à avoir poussé ses études aussi loin mais aussi parce que son statut "d'intello" le met en porte-à-faux par rapport à sa culture populaire d'origine. Ainsi note-t-il que son père, qui a passé sa vie "à vilipender les architectes" (rires) est-il sans doute fier de la réussite de son petit dernier mais ne le lui a en tout cas jamais dit.

Sa culture d'architecte - et sa culture tout court -, il a dû donc se la forger tout seul. "J'ai une culture artistique non formelle assez constituée aujourd'hui mais elle est issue d'un processus d'acquisition tant j'étais convaincu que la culture est un outil d'émancipation. Ce processus d'acquisition s'est ouvert à d'autres domaines : paysage, philosophie, économie... par désir personnel et aussi parce que le monde est hybride et que la culture des architectes doit l'être", dit-il. Emancipation : affranchissement vis-à-vis d'une tutelle, d'une sujétion.

Cette émancipation est aisée à concevoir d'un point de vue réglementaire - par exemple, dans le cas d'un mineur émancipé de la tutelle familiale -. Elle est plus difficile à réaliser - encore peut-on s'interroger sur la nécessité qu'elle le soit - dans le cadre d'une tutelle culturelle. Xavier Fouquet s'en rend compte mais ne sait pas s'il doit s'en réjouir ou s'en désoler. Il n'a jamais pu s'inscrire dans une dynamique carriériste, déplore ne pas trop savoir comment s'y prendre pour construire un réseau, reste attaché à la notion de "travail bien fait". "Il y a quelque chose dans la manière dont je travaille les projets qui est en partie hérité", dit-il. "C'est manifeste dans mon intérêt pour l'architecture constructive et pour l'éphémère qui renvoie à la transformation continue du territoire, aux changements du paysage et des pratiques suivant les saisons...".

Et tout irait bien finalement - "Il faut se forcer pour ne pas succomber au confort de la situation présente", dit-il en riant - sauf qu'il est architecte. Il questionne donc honnêtement ces systèmes de valeur qu'il respecte par ailleurs. Ainsi, dans le cadre de l'extension de la mairie de La plaine sur mer, s'il dit avoir "entendu" ce qui lui était demandé, il a saisi l'occasion de "mettre en mouvement les références des différentes parties, de remettre en question des codes populaires mais non réfléchis". La réflexion sur les codes de la représentation d'une mairie, des institutions donc, lesquels sont aussi des codes de pouvoir et au-delà des réponses en terme de m² ou de matériau, est bien celle d'un architecte.

"Il me paraissait intéressant dans ce cadre de chercher à requalifier la place de l'institution. Dans les villages ou petites villes, la mairie se trouve souvent dans l'environnement immédiat de l'église et du presbytère. La question de la République et de la démocratie par rapport au religieux et au pouvoir se pose donc dans l'espace public. J'ai senti que le maire, au travers de cette extension / réhabilitation, souhaitait valoriser l'institution. J'ai donc travaillé à rendre à la mairie une position un peu plus dominante par rapport à l'église. J'avais même proposé un belvédère afin d'aller encore plus haut et de rétablir un équilibre en regard du clocher", explique-t-il.

L'extension achevée, c'est bien une question politique qui s'est traduite en architecture. De fait, Xavier Fouquet est parvenu à instiller le désir d'une architecture contemporaine en rapport avec cet enjeu politique, tout en répondant aux enjeux d'espace et de confort et tout en rassurant un maire et des élus "un peu inquiets" quand fut déposé le toit et que la charpente métallique a commencé à monter. Le plus révélateur est qu'il est ainsi parvenu à offrir une fois et demi plus de surface, pour un coût de 50% supérieur à celui du budget prévu, tout en préservant le foncier qui devait être initialement construit - en clair, il a refait tout le programme - pour un maître d'ouvrage au final très fier de la réalisation. Sans parler même de la vue sur la mer, soudainement ouverte. Si ce n'est pas cela être architecte...

De son propre aveu, ses projets construits sont donc bien reçus, tant par les maîtres d'ouvrage - qui saluent sa capacité au dialogue - que par les critiques : "Je me suis aperçu que les petites choses que j'avais construites intéressaient du monde". Il aime ouvrir largement ses espaces sur le jardin, concevoir non pas contre mais avec ce qui est déjà là. Xavier Fouquet s'appuie sur l'existant, un mur ici, une remise là, pour construire aussi bien au-dessus d'une mairie qu'en dessous d'une maison.

Pourquoi alors cette incapacité apparente à passer le cap de la commande publique quand elle n'émane pas du maire d'une petite commune ? Pourquoi s'être depuis deux ans "lancé tout seul en solitaire et en indépendant" ?

Certes, un jeune architecte gagnera du temps et de l'énergie s'il est déjà fils ou fille de, bien implanté dans un réseau déjà existant et s'il sait intriguer en cour. Autant d'atouts que ne possède pas Xavier Fouquet. Mais il est au moins bilingue et il doit se convaincre que ce ne n'est pas un handicap. "J'ai un souci d'entendre les récits, les différentes valeurs, populaires et autres, sans établir de rapport de hiérarchie. Je suis très travaillé par la question du pouvoir, qu'est-ce que cela produit sur les individus, sur les corps ; il y a là tout un registre où la question de la représentation et des représentations devient un souci construit", dit-il.

Ce métier n'est de toute façon facile pour personne dès lors qu'il invite à se poser de bonnes questions - et le champ de la représentation des institutions républicaines et démocratiques mérite certainement d'être à nouveau exploré, surtout à l'aune d'une culture populaire, en mal aujourd'hui de la République -, qui lui donne toute son acuité. Encore faut-il s'inscrire à la compétition et être déterminé à tenter de gagner des étapes avec les seules armes dont on dispose, aussi inadéquates peuvent-elles apparaître. "C'est une démarche pas complètement naturelle", dit-il. "Je suis conscient de ma timidité mais je m'en occupe (rires)".

"J'ai conservé des potes du bâtiment et des potes archi ; je les réunis parfois", dit-il. Qu'il en fasse de même avec ses deux histoires personnelles, ici cloisonnées et ne communiquant pas entre elles et, en lieu d'hybridation, naîtra peut-être, sans doute, un scénario original. Il sera alors affranchi et les projets publics qu'il appelle de ses voeux finiront par lui échoir. Et si ça se passe près de Nantes, les artisans qu'il a su faire travailler sans leur tordre le cou iront au charbon pour lui.

Christophe Leray

Lire également notre article 'Rénovation et extension de la mairie de la Plaine-sur-mer (44) : un bloc d'ambiances différenciées' et consulter notre album-photos 'La qualité d'une architecture réside dans ce qu'elle rend possible'.

Dans la double-peau de Xavier Fouquet
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