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Daniel Boisserie, un architecte drôlement engagé

Daniel Boisserie est le seul architecte député et l'un des deux élus de la nation, l'autre étant le sénateur Pierre Jarlier. La difficulté pour les architectes de se constituer un lobby influent dans les arcanes du pouvoir est en grande partie due au choix cornélien entre politique et métier. Rencontre.

 
 
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"Je n'ai pas pu m'empêcher de devenir maire [de St Yrieix-la-Perche (87)]", explique en souriant Daniel Boisserie, à ce jour l'unique architecte également député (Haute Vienne, PS). Si la difficulté des 27.000 architectes français à se faire entendre est patente, c'est en partie parce que leur représentation nationale en tant que profession est quasi inexistante.

Un député donc, un sénateur - Pierre Jarlier (Cantal, UMP) et c'est tout. A titre de comparaison, les avocats sont respectivement 38 et 13 et les médecins 32 et 16. Même les vétérinaires sont largement plus nombreux (7 et 7), de même que les journalistes ou les dentistes.

Et encore, ce n'est qu'après un étonnant concours de circonstances que Daniel Boisserie a découvert l'Assemblée nationale en 1997 (la dissolution n'étant pas la moindre de ces circonstances) avant d'être réélu en 2002, cette fois dans un contexte beaucoup moins porteur. L'histoire commence en fait à Glandon, petite commune de 700 habitants près de Limoges, où Daniel Boisserie a installé son cabinet qui, de son propre aveu, marchait fort bien.

En 1983, Daniel Boisserie est élu maire de Glandon. Il a alors 36 ans et la moyenne d'âge de sa liste est de 31 ans. Au cours de ce premier mandat, il fait construire des logements, développe une zone artisanale et fait bouger le village endormi. Un travail qui fait merveille puisque le nombre d'élèves de l'école passe de 30 à 70, la preuve s'il en est du "boom extraordinaire", selon lui, que connaît la commune. Travail par ailleurs remarqué puisqu'on l'invite à se présenter au Conseil général, qu'il intègre en 1988. Dans le cadre des sénatoriales, il se retrouve également sénateur suppléant, ce qui ne mange pas de pain puisque, dit-il, "il n'y a rien à faire".


"Ma misère a débuté là, j'en ai bavé", dit-il. Car la gestion d'une petite commune de 8.000 habitants par ailleurs chef-lieu de canton, avec son hôpital, ses écoles, sa médiathèque, ses trois lycées, ses services, etc. n'est pas une mince affaire. D'autant que, pour vivre, il doit continuer son activité d'architecte malgré un chiffre d'affaires qui accuse le coup. L'incompatibilité pratique entre ces deux fonctions devient bientôt évidente et se pose alors la question d'un revenu de substitution. "Je me suis posé la question, soit abandonner la gestion de la ville, soit abandonner l'architecture". La dissolution de l'Assemblée nationale par Jacques Chirac en 1997 permet de résoudre le dilemme. "Depuis le cabinet est en hibernation", explique le député en souriant, qui avoue cependant que "gratter lui manque beaucoup".

Au travers du parcours de Daniel Boisserie apparaissent clairement les limites de la représentation nationale des architectes qui, apparemment, ne peut se faire qu'au détriment, déchirant sans doute, de la profession initialement choisie. De fait, autant un médecin ou un avocat peut se remettre au travail à l'issue d'un parcours en politique, autant est-il difficile de reprendre un cabinet ou une agence laissée en jachère pendant cinq ou six ans. Effectivement, le sénateur Pierre Jarlier a lui totalement abandonné son activité d'architecte. Dommage car l'architecte, contraint par sa déontologie à prendre en compte la notion de service public mais confronté dans sa pratique à l'exercice libéral, offre "incontestablement" une vision du monde et de la société singulière dans un monde politique dominé par les fonctionnaires sur lesquels ces contraintes ne pèsent pas, ou moins.

L'agréé Daniel Boisserie ne recommande pas à ses confrères de prendre son aventure en exemple, même s'il concède que 50 architectes à l'Assemblée auraient un impact important sur l'approche des dossiers. "Le rôle qui sied le mieux aux architectes est celui de maire ou président de communauté de communes car c'est dans ces fonctions qu'ils peuvent le mieux concrétiser une idée, une politique", dit-il. Une certitude confirmée par Jean-François Susini, président du Conseil national de l'Ordre des architectes, qui voit de plus en plus de ses confrères s'impliquer dans la gestion de communes, encore que trop rarement au poste de premier édile. Daniel Boisserie lui-même se targue d'avoir fait quelques émules et note que leurs communes "se portent plutôt bien".

"Si je devais reprendre ma profession, je le ferais d'une autre façon", explique-t-il. "Je proposerais aux maires un projet pour l'ensemble du bâti et non bâti de leur ville. En effet, seuls les architectes peuvent proposer un projet d'ensemble, généraliste et complet, qui prenne en compte aussi bien les façades que les rues où les problèmes de réseaux. Les maires sont débordés, ils ne sont pas forcément compétents dans tous ces domaines et ils souhaitent le bien pour leur commune ; s'ils en donnent l'envie, je suis persuadé que les architectes seront entendus". Daniel Boisserie explique notamment que son collègue allemand de la ville jumelée avec la sienne dispose d'un staff d'architectes. "En France, les maires de demain auront également une cellule similaire", assure-t-il.

Même à ce niveau, les défis à relever pour un architecte sont nombreux. Tant du point de vue de la capacité à gérer conjointement une ville et une agence, que de la difficulté à concilier architecture privée et publique à l'issue ou durant un mandat local ; les conflits d'intérêts sont alors légions.

En attendant, Daniel Boisserie risque de demeurer encore un moment le seul architecte à l'Assemblée nationale où il ne peut, en tout état de cause, peser en tant que tel sur les décisions, ne serait-ce que parce que la fonction d'élu de la nation dépasse largement le cadre du lobbying pour une profession donnée. Ce qui n'empêche pas Jean-François Susini de s'amuser à réfléchir à une autre façon de faire campagne : "Je me demande si la candidature d'un architecte à l'élection présidentielle, avec tout le temps de parole et les articles de presse que cela génère, ne serait pas plus efficace et moins chère qu'une campagne de communication classique". Chiche !

Christophe Leray

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