• Accueil
  •  > 
  • Construire l'abolition, vers la prison constitutionnelle
Rejoignez Cyberarchi : 

Construire l'abolition, vers la prison constitutionnelle

© Cyberarchi 2018

C'est sous ce titre que deux jeunes architectes - Pierre Sartoux et Augustin Rosenstiehl - proposent, au travers des problématiques d'urbanisme et d'aménagement du territoire, une approche totalement nouvelle de l'architecture des prisons. Découverte.

 
 
A+
 
a-
 

"Identité, appartenances sociales, travail et activités, urbanité. Comment faire triompher ces notions dans les prisons françaises lorsque l'on sait que la plupart de ces établissements fonctionnent sur des principes qui ont cessé d'évoluer depuis plus d'un siècle ?"

La question, en elle-même, est ambitieuse. D'actualité ? Sans doute pas tant la construction d'une prison, fut-elle du XXIème siècle, ne se pose pas en ces termes. En tout état de cause, deux jeunes architectes - Pierre Sartoux et Augustin Rosenstiehl -, 30 ans chacun, estiment que l'architecture est l'un des moyens de faire pénétrer ces notions (progressistes ? humanistes ?) dans un système figé qui, dans une France constamment condamnée par la communauté internationale, n'a fait que la preuve de son inefficacité.

Selon eux, le constat de départ est incontestable : la responsabilité de l'architecte est entière concernant la situation du système carcéral français puisque la conception des prisons «invente» littéralement le mode de la peine. En clair, l'architecte livre les murs avec le mode d'emploi pour un résultat incontrôlé, presque involontaire, puisque la seule réflexion dont il dispose est essentiellement sécuritaire.

Concrètement, "la peine privative de liberté est ainsi transformée en concept étroit d'isolement total", le projet d'insertion affiché par toutes les politiques étant voué de fait à l'échec puisque, au-delà de la liberté, c'est d'initiative que l'on prive le détenu. Selon eux, cette dernière privation, plus que la première, casse tous les liens sociaux dans et hors de la prison. Il est à cet égard notable qu'à Fleury-Mérogis, objet de leur étude, les 'maisons' des hommes, femmes et mineurs ont été conçues selon le même modèle, comme si au fond la différence entre les uns, les unes et les autres était quantité négligeable.

Autre originalité de la démarche, Pierre Sartoux et Augustin Rosenstiehl ont décidé de soumettre à ce prisme la prison de Fleury-Mérogis, plus grande prison d'Europe, non pour proposer des solutions qui lui soient applicables en tant que telles mais parce qu'à travers elle, ce sont toutes les prisons qui sont concernées. Ainsi le projet qu'ils proposent ne doit pas être forcément pris comme un tout mais plutôt comme un catalogue de réflexions et de solutions envisageables. A ce titre, "nous avons réintégré à notre projet quelques-uns des composants actuels de la prison - cour de promenade, mitard, etc. - et bien sûr les exigences sécuritaires ; nous n'inventons pas mais bouleversons ce qui existe déjà", assurent-ils. Ils estiment par ailleurs être dans le sens de l'histoire puisque leur projet tend à "déshabiller" Fleury-Mérogis pour en proposer un fonctionnement plus proche des modes et évolution de fonctionnement de notre société.

Une transformation qui n'en est pas moins surprenante puisque l'objectif revient à "relier pleinement prison et cité dans une relation urbaine immédiate". Une réflexion, ont-ils rapidement découvert, qui trouve des parallèles dans d'autres aspects de la société comme la similitude des 'déconnexions' entre ville et grands ensembles ou une gestion des corps plutôt que des personnes dans le cadre des maisons de retraite par exemple ; maison de retraite, maison d'arrêt dont les noms privilégient depuis longtemps la retraite ou l'arrêt avant celui de maison. Dans l'ancienne prison de la Santé, les cellules avaient de vraies fenêtres, ce n'est plus le cas aujourd'hui et "si la prison fut un formidable lieu d'innovation au siècle des Lumières, elle est aujourd'hui le dernier lieu de l'innovation", disent-ils. Un concentré d'idées autour d'un seul objet en somme.

Ces "nouvelles typologies architecturales" proposent donc une réinscription de la prison dans l'espace urbain en traitant l'objet actuel au coeur de son territoire. En effet, "les grands ensembles traduisent la raideur, voire la brutalité, dans le contexte normal de la liberté des réponses à l'activité humaine", notent-ils. "Dans le contexte de l'isolement, cette réponse est carrément absurde". Partant du principe que l'institution doit s'inscrire dans et non hors de la ville, ils proposent donc de faire rentrer l'espace public et l'aménagement du territoire dans le périmètre de l'enceinte, l'enceinte elle-même disparaissant par un effet d'optique et la porte de la prison devenant un seuil plutôt qu'une frontière. Cet réorganisation de la prison est issue d'une traduction architecturale des multiples modes de gestion de la vie carcérale selon qu'ils concernent les surveillants, les travailleurs sociaux, les employeurs publics et privés, etc., en accordant une large part à l'autogestion des détenus. La structure actuelle ne fait que schématiser une pensée "totalitaire" qui contraint chaque détenu sans aucune distinction.

Les habituels no man's land intérieurs deviennent ainsi des espaces exploitables tandis que les no man's land extérieurs doivent être, selon eux, urbanisés et raccordés au territoire. "Ils s'agit là de problèmes d'urbanisme élémentaires", disent-ils. Ainsi serait-il possible de passer de la ville à la cellule sans perte du lien social sur lequel toute mission de réinsertion doit s'appuyer.

De fait, cette notion d'inscription de la prison dans la ville a déjà trouvé une application en quelques exemplaires aux Etats-Unis (qu'on ne peut pourtant guère soupçonner d'angélisme à ce sujet) notamment avec une tour-prison élevée en plein centre-ville de Chicago. Elle s'oppose enfin frontalement à celle de 'ville autonome' ou 'paquebot au milieu des champs' chère à Guillaume Gillet, l'architecte de Fleury-Mérogis. C'est dans cette différence de perspective que réside l'essentiel de leur "innovation", la technique architecturale n'étant plus que le moyen de traduire concrètement ce nouveau contexte.

Une dernière précision. Pour leur étude, Pierre Sartoux et Augustin Rosenstiehl, n'ont pas travaillé de façon théorique sur leur planche à dessin mais se sont appuyés sur les témoignages de nombre de consultants dont Gabriel Mouesca, qui fut détenu pendant 17 ans (aujourd'hui délégué nationale auprès des actions sociales et pénitentiaires de la Croix Rouge française). "Il ne s'agit pas d'une utopie mais d'un ensemble de recettes architecturales basées sur une organisation sociale qui visent à resituer le détenu dans la société", disent-ils. Ces recettes doivent permettre d'intervenir sur des endroits existants mais cette recherche (philanthropique puisqu'il ne s'agit pas d'une commande) a d'ores et déjà influé sur leur travail, notamment dans leur approche de la conception d'une maison de retraite par exemple.

Christophe Leray

Pour consulter l'ouvrage Construire l'abolition, vers la prison constitutionnelle, cliquez ici (pdf).

Construire l'abolition, vers la prison constitutionnelle
Construire l'abolition, vers la prison constitutionnelle
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  

Recevez la newsletter

CYBER