• Accueil
  •  > 
  • Claude Rutault : « Il y a plus de la moitié de mes œuvres que je n’ai jamais vues ! »
Rejoignez Cyberarchi : 

Claude Rutault : « Il y a plus de la moitié de mes œuvres que je n’ai jamais vues ! »

© Philippe Petiot : Copyright 2017

 

Le premier travail de l’architecte est souvent de s’interroger sur le programme. Il n’y a pas de bon projet sans programme juste ! L’architecture, une simple affaire de définition et de méthode ? En peinture, Claude Rutault en est déjà convaincu. Rencontre avec un artiste qui ne peint plus…

 

 
 
A+
 
a-
 

Né en 1941, Claude Rutault est une figure incontournable de la scène artistique française. Ses œuvres sont régulièrement exposées dans les centres d’art et les musées, au centre Georges Pompidou ou au Mamco de Genève, par exemple. En 1973, il énonce sa première « définition-méthode », écrite sans majuscules, comme il l’affectionne : « une toile tendue sur châssis peinte de la même couleur que le mur sur lequel elle est accrochée. sont utilisables tous les formats standards disponibles dans le commerce, qu’ils soient rectangulaires, carrés, ronds ou ovales. l’accrochage est traditionnel. »

Il existe aujourd’hui 654 « définitions-méthodes », qui sont autant de textes de prescriptions – ou protocoles. Leur mise en œuvre incombe à des « preneurs en charge », autrement dit à des collectionneurs, des commissaires d’exposition ou des conservateurs de musée. Le centre d’art contemporain du beau village de Saint-Restitut, dans la Drôme, en présente une dizaine jusqu’au 10 août. Une halte idéale sur la route des vacances, à 8 km de l’A7, sortie Bollène.

 

Ce n’est pas la première fois que Saint-Restitut accueille votre travail. En 2014, vous aviez conçu « Les Sentinelles », une série de blocs de pierre locale de 3,50 m de haut, dressés sur une colline. Une œuvre à part dans votre itinéraire artistique ?

 

Claude Rutault : Les blocs de pierre se situent sur un chemin de randonnée qui fait le tour de la vallée. Ils sont disposés en éventail. Le titre « Les Sentinelles » ne dit pas tout du projet qui est une réflexion sur le paysage, un travail parti du constat que la grande image n’a pas de forme. Les blocs de pierre ne sont pas des sculptures. Ils permettent de fractionner le paysage. Le promeneur peut se fabriquer ses propres points de vue en fonction de l’emplacement où il se trouve. Si ce projet est un peu particulier dans mon parcours, il correspond bien à l’idée que je me fais de la peinture. Au lieu de représenter un paysage, il suffit de montrer le réel, de poser une toile brute sur deux tréteaux, à plat, devant une fenêtre, au travers de laquelle on peut observer la nature. Il est un peu vulgaire de peindre plus ou moins bien un paysage, alors qu’il se trouve devant vous. Autant regarder l’original !

 

Connaissiez-vous les salles du centre d’art contemporain de Saint-Restitut avant cette exposition ?

 

C.R. : Ces espaces me sont familiers depuis longtemps. Je n’avais pas besoin de me déplacer. Les « définitions-méthodes » se présentent sous la forme de textes qui décrivent des projets ouverts. Elles se limitent à la formulation de thèmes de réalisation. Je ne choisis jamais la couleur. Les « preneurs en charge » décident de la dimension des toiles et de la manière de les accrocher. Au sous-sol du petit centre d’art de Saint-Restitut, il y a une enfilade de salles qui permet d’organiser un cheminement, une promenade dans la peinture. La « définition-méthode » exploite cette possibilité-là. Rien n’est accroché aux murs. Il y a seulement des toiles brutes, posées au sol sur des petites toiles peintes, autour desquelles on peut circuler. Le visiteur n’est plus devant la peinture. Il est dans la peinture !

 

Il n’y a pourtant pas de descriptions spatiales des lieux dans vos « définitions-méthodes ». Si les salles avaient été différentes, les textes auraient-ils été les mêmes ?

 

C.R. : Certainement. Les protocoles sont rédigés pour s’adapter à la plupart des lieux où l’on expose des tableaux habituellement. Si j’indique qu’il faut accrocher une toile à chaque mur et que la salle comporte quatre murs, il y aura simplement quatre toiles. Je suggère certains éléments et la façon de les organiser, mais c’est le « preneur en charge » qui réalise le projet. L’œuvre tiendra nécessairement compte de l’espace d’exposition, mais la « définition-méthode » ne cherche pas à illustrer un espace en particulier. On ne reverra jamais les œuvres de Saint-Restitut telles qu’elles sont aujourd’hui. Vous pouvez toujours essayer de les reproduire à peu près fidèlement ailleurs, mais cela ne présente pas d’intérêt. Il n’y en a que dans la nouveauté.

 

Que vous reste-t-il à faire si ce sont les « preneurs en charge » qui réalisent les œuvres ?

 

C.R. : A concevoir les protocoles ! Et à m’en débarrasser ! Je n’ai pas d’atelier. Je dispose seulement d’un lieu de stockage. Je ne peins pas. Je délègue la possibilité de réaliser des peintures. Ou plutôt, ce que j’appelle des peintures, car d’aucuns ne les considéreront pas comme telles, bien qu’il s’agisse de toiles peintes tendues sur châssis. Les « définitions-méthode » s’adressent à n’importe quelle personne un peu éclairée qui a de l’intérêt pour la peinture et qui se dit : « Tiens, c’est marrant. Ce type nous fait faire le boulot. Et, en plus, il nous le vend. Il est tout de même gonflé ! »

 

Mais, que vendez-vous exactement ?

 

C.R. : Je vends une proposition de faire. Non un objet fini. Le texte du protocole ne vaut rien. Les acheteurs reçoivent un certificat avec la description de la réalisation : le lieu, son adresse, le nombre de murs, le principe d’accrochage, des échantillons de couleur… Mais c’est tout. Quand l’œuvre est recommencée dans un autre lieu, le contrat est réactualisé avec un avenant. Certaines œuvres ont été refaites plus d’une dizaine de fois. Et il y en a plus de la moitié que je n’ai jamais vues !

 

La qualité de l’œuvre est donc directement liée au « talent » du « preneur en charge » ?

 

C.R. : Evidemment ! C’est lui qui la réalise. Ce n’est pas moi ! Il est obligé de réfléchir et de livrer son interprétation du texte. Je ne l’oriente pas par des conseils. La peinture doit m’échapper complètement. Dans mes premières « définitions-méthodes », je donnais un croquis explicatif. Mais je me suis aperçu que les gens se contentaient de le reproduire. Ils n’inventaient rien. Le croquis était un frein. Peindre une toile de la même couleur qu’un mur est beaucoup plus compliqué que ça en a l’air…

 

Qu’est-ce que vous inspirent les tableaux au sens traditionnel du terme ?

 

C.R. : Un tableau est un objet fini. Cela convient pour les manuels scolaires ou les beaux catalogues en couleur. Aujourd’hui, faire un tableau est un peu anachronique. Il se réduit souvent à une image. Or, il y a des outils bien plus performants que la peinture pour produire des images. Certains soulignent la sensibilité de l’artiste… Mais ce que ressent ou pense l’artiste ne m’intéresse pas ! La vision d’un Buffet ou d’un Picasso m’indiffère. Plutôt que tel ou tel tableau, c’est la manière dont l’artiste se situe dans l’histoire de la production de l’art qui est importante. Poussin a eu le courage de partir lorsque Louis XIII lui a demandé de travailler sur des décorations en concurrence avec un autre peintre. Pas mal, non ?

 

L’expérience de l’artiste n’est-elle vraiment pas digne d’intérêt ?

 

C.R. : Imposer une vision est typiquement un truc d’artiste. Il va vous dire : « Il faut regarder le paysage comme ça ! » Personnellement, je préfère me mettre en retrait de ce principe pour que les gens se fassent leur propre opinion, comme dans le projet des pierres levées sur les hauteurs de Saint-Restitut. La peinture n’est pas un but en soi. C’est plus compliqué qu’une simple histoire de paysage bien composé. Pendant des années, Cézanne a essayé de peindre la montagne Sainte-Victoire. Comme il était habile, il a produit de très belles images. Sauf que celles-ci n’ont rien à voir avec la réalité…

 

Vous avez pourtant réalisé des tableaux au début de votre carrière…

 

C.R. : Oui, mais je les ai pratiquement tous repeints !

 

Avez-vous gardé ces toiles ?

 

C.R. : Elles existent encore. Je peux les réutiliser comme matériaux. Par contre, je ne veux plus qu’elles soient montrées comme des tableaux. Les tableaux ne m’intéressent plus.

 

Que va devenir votre œuvre lorsque vous ne serez plus là ?

 

C.R. : Je ne sais pas. Ma fille va s’en occuper. Mais, 70 ans après ma disparition, les personnes qui en seront propriétaires n’auront de compte à rendre à personne. Selon toute vraisemblance, l’œuvre sera modifiée en fonction de l’évolution de l’art. J’ignore comment. Je ne laisse pas de tableaux que l’on peut transmettre de génération en génération. Il me plait à penser que mon œuvre sera réappropriée. Elle deviendra autre chose. Mais ce n’est plus mon problème.

 

Les « définitions-méthodes » peuvent laisser croire que vous ne souhaitez plus du tout contrôler vos œuvres. Ce n’est pas vraiment le cas. Il y a presque deux personnages en vous : le joueur, drôle et impertinent, et l’artiste qui n’abandonne pas si facilement que ça ses « prérogatives ». A Nantes, notamment, vous avez travaillé sur le 1% artistique du lycée international Nelson Mandela de François Leclercq. Vous avez été particulièrement attentif à la réalisation du projet…

 

C.R. : J’ai simplement plus d’une corde à mon arc ! Dans la longue rue intérieure du lycée, j’ai aligné 1500 toiles vierges. Les élèves peuvent les prendre pour les peindre dans une salle d’art plastique et les accrocher dans n’importe quel espace - je crois qu’il y en avait une dans le bureau du proviseur. A la fin de l’année, on repeint tout, on remet en pile, et on recommence. Mais cette idée s’est peu à peu délitée au fil du temps. Il faut que je retourne sur place pour relancer la machine. Il est toujours un peu difficile de motiver les enseignants et les administrations. Ils préfèrent enseigner le chinois !

 

Vous avez aussi rénové l’église de Saint-Prim, exposé à la villa Savoye et au pavillon allemand de Mies van der Rohe, à Barcelone. En quoi l’architecture vous intéresse-t-elle ?

 

C.R. : Comme en peinture, c’est la fonction et non l’œuvre elle-même qui m’intéresse. Il n’y a pas lieu de s’ébahir devant le sentimentalisme du créateur qui livre ses tripes. La Fondation Louis Vuitton, par exemple, est une ineptie monstrueuse. C’est de la décoration ! Un objet publicitaire ! Je regrette que beaucoup d’architectes se prennent pour des artistes. Ils trouvent dans l’architecture un prétexte pour s’exprimer. Je n’aime ni la Tour Eiffel ni la Philharmonie de Paris. En revanche, je suis un admirateur de l’Institut du monde arabe, fonctionnel, complexe et fin à la fois…

 

Propos recueillis par Tristan Cuisinier

 

Infos pratiques :
« Claude Rutault : 1660-2012, de poussin aux peintures suicides », exposition au centre d’art contemporain de Saint-Restitut - face à l’église -, du mardi au dimanche, de 10H30 à 12H00 et de 15H30 à 19H00, jusqu’au 10 août – entrée libre.

Claude Rutault, dm 481 - promenade à travers les saisons (poussin)
Mot clefs
Catégories
CYBER