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Chronique n°3 : les Limites du pilote automatique

© Cyberarchi 2019

Dans la panique, on a recours à un mode mental automatique incapable de trouver une solution originale. Le "mode mental préfrontal" offre une alternative. 'Le pilote et l'avion', chronique du développement durable, signée Dominique Bidou.

 
 
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Partons de nos cerveaux. Pour faire vite, on distingue deux parties, selon les observations de l'Institut de médecine environnementale de Paris*. La première pour les questions simples et celles que l'on a déjà connues, pour lesquelles on a des réponses toutes faites. C'est la plus ancienne dans notre cerveau, genre reptilien, très proche de nos réflexes, c'est le siège de nos acquis. Ses réponses sont automatiques, binaires (vrai / faux, etc.). Elle fonctionne selon six registres : Routine (crainte des nouveautés), Refus (rigidité), Dichotomie (simplification, dualité), Certitudes (sensation de réalité), Empirisme (focalisation sur les résultats) et Image sociale (grégarité). Quand on fait appel à cette partie du cerveau, on adopte un "mode mental automatique", le pilote automatique, bien commode quand on veut aller voir ailleurs.

Bref, il est ouvert et il sait tout faire. Une vraie merveille, le siège de notre humanité.

Le problème est que souvent, face à l'inconnu, si la peur se réveille, dans la panique, on a recours au mode automatique, alors qu'il est incapable de trouver une solution originale. Ce qui est rageant est que chacun dispose du mode mental préfrontal. Il est vif et imaginatif, il peut trouver la bonne réponse. Il faut juste le solliciter et accepter ainsi qu'il vous porte vers des territoires inconnus, ce qui est bien difficile quand la peur l'emporte, ou de vieilles certitudes, ou le souci du qu'en dira-t-on.

Le développement durable, la recherche d'autres futurs, passe par une confiance en soi, c'est-à-dire en son "mode mental préfrontal". La 'préfrontal attitude'. C'est parfois difficile. Il faut abandonner des certitudes bien ancrées, remettre en question des modes de penser, laisser tomber ses bonnes vieilles habitudes et parfois même prendre du recul par rapport à ce que l'on appelle du bon sens.

En période de crise, au moment précisément où il faudrait savoir changer, le réflexe du repli est souvent dominant. Transposé au niveau social, d'un groupe et non d'un individu, on voit bien les ravages que cela peut engendrer : la recherche désespérée de réponses toutes faites et l'enfermement dans les solutions du passé, que l'on cherche à pousser à leurs extrémités au lieu d'en changer, ou de chercher à prendre du recul. Deux secteurs d'activités et leurs récentes réactions face à l'adversité permettent de mieux comprendre l'importance du pilote et les méfaits du pilote automatique.

Le spectacle donné par l'agriculture illustre cette dérive. Un secteur qui connait une crise profonde et un avenir incertain avec l'évolution de la politique agricole commune et des échanges internationaux de plus en plus ouverts. L'environnement y tient un rôle important, au point qu'un directeur le l'agriculture à l'OCDE a pu affirmer, il y a plus de 10 ans, que "les politiques environnementales auront un impact peut-être plus fort sur l'agriculture que les politiques agricoles".

Le sens de l'histoire est bien sûr de relever tous les défis à la fois, un revenu décent pour les agriculteurs, une production de denrées pour l'alimentation et de matières premières (pour l'industrie, le bâtiment, l'énergie) et une contribution affirmée à la protection de l'environnement (régime et qualité des eaux, paysage, biodiversité, sols, etc.). Toute autre solution serait une victoire à la Pyrrhus, une amélioration immédiate dont le coût final serait bien lourd. Le report à plus tard de cette phase de 'rupture' et d'innovation est un grand classique, encore un instant Monsieur le bourreau ! Il n'arrange rien et ne fait qu'amplifier les changements qu'il faudra bien engager, par exemple pour lutter à la source contre les marées vertes et créer des exploitations lait-biogaz comme on les trouve en Allemagne, offrant à l'agriculteur un revenu diversifié et luttant efficacement contre une pollution agricole. Productivité et respect de l'environnement ne sont pas ennemis, c'est juste une autre approche, une autre manière de voir les choses. L'hypothèse d'un desserrement des contraintes environnementales, émise au salon de l'agriculture qui vient de fermer ses portes, serait un retour au passé.

Le Grenelle de l'environnement nous orientait autrement. La formule est simple : on s'y met tous ensemble et on relève des défis. Le secteur du bâtiment est en première ligne. La moitié des milliards d'euros qui seront dépensés pour le Grenelle le seront dans ce secteur. Objectif premier : la lutte contre le réchauffement climatique. On aurait pu craindre que cette ambition ne tombe au plus mauvais moment. Vous vous rendez compte : 3,5 millions de mal logés en France, l'urgence n'est pas dans la qualité, l'effet de serre attendra, logeons tous ces gens-là d'abord, nous verrons ensuite pour les performances énergétiques. Voilà un raisonnement qui aurait bien pu être tenu, mais qui ne l'a pas été, fort heureusement. Les acteurs concernés ont choisi une autre voie, celle du développement durable, du progrès multiforme. La quantité et la qualité. Puisqu'il faut changer de système de référence, puisqu'il va falloir adopter des techniques et des organisations différentes, alors faisons en sorte de satisfaire ces deux objectifs à la fois. C'est ça le développement durable, une position ambitieuse, avec une part de risque mais aussi une volonté collective d'un ensemble de professions.

Tout comme le stress, qui témoigne d'un mauvais usage du cerveau, les crises manifestent des inadéquations, des déséquilibres qui demandent des solutions innovantes et non un retour artificiel au passé.

Le développement durable consiste à mobiliser notre intelligence, notre néocortex préfrontal, pour s'affranchir des réponses traditionnelles et en imaginer de nouvelles, qui permettront de relever plusieurs défis à la fois, comme nourrir et faire bien vivre plus de monde d'un côté et préserver le patrimoine productif de l'humanité de l'autre.

Le message a mis du temps à passer, pollué qu'il est souvent d'annonces messianiques, avec culpabilité et châtiment bien mérité. Tous coupables entend-on trop souvent. Ce n'est pas le sens du développement durable. Il réside dans la recherche de solutions innovantes, qui nous feront découvrir de nouveaux horizons. Pas de quoi se flageller mais, au contraire, de quoi se stimuler, stimuler au moins tous ceux qui ont le goût d'entreprendre, de découvrir des voies nouvelles et de piloter son propre futur.

Dominique Bidou

* On pourra se reporter au livre de Jacques Fradin, L'intelligence du stress, Eyrolles, 2008
** Selon Jacques Fradin

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