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Chronique n°1 : La philosophie pour comprendre les recettes

© Cyberarchi 2019

"Les instruments que nous créons sont souvent formidables, à condition d'en rester maîtres. Le syndrome de Frankenstein, ce n'est pas qu'au cinéma". 'Le pilote et l'avion, chronique du développement durable', nouvelle série de chroniques signées Dominique Bidou.

 
 
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Notre société est en profonde mutation. Confrontée à des crises multiples, alimentaires, financières, humanitaires, pétrolières, etc., elle cherche désespérément des réponses, avec un souci bien compréhensible d'immédiateté. La pression est forte, les contradictions multiples, les intérêts divergents, du moins en apparence et à court terme.

Mais l'expérience nous enseigne qu'il arrive parfois que les recettes, imaginées pour stimuler la créativité en la dégageant de contingences multiples, enferment ou inhibent ceux qu'elles doivent aider. Faute d'en intégrer la signification, d'en comprendre la substance, la recette peut devenir une prison et freiner la découverte de nouveaux horizons. La recette a pris le contrôle des opérations, au lieu de les servir, elle n'est plus pilotée, l'avion est devenu fou.

Pour aller vite et rester compréhensible de tous, les pouvoirs publics traduisent les exigences en règles à respecter, en niveaux de performance. Le Grenelle de l'Environnement développe abondamment cette manière de faire, avec la création de normes ambitieuses, qui obligent chaque acteur à revoir ses pratiques, à s'interroger sur leur bien fondé et à accepter progressivement l'idée d'un grand chambardement. Le danger est de ne voir dans ces normes que des cases à remplir, une simple procédure pour obtenir des labels et autres récompenses et de ne répondre aux exigences que formellement. Haro sur les labels et les règlements, voilà un discours bien connu, largement porté dans les milieux de la création. Ces grilles à respecter seraient des obstacles à la créativité. Bien sûr, si on en voit que la partie visible, le document à remplir. Pas du tout si on s'intéresse à l'iceberg tout entier, à la démarche qui conduit à formuler telle ou telle exigence. Bien plus, la compréhension de l'ensemble donne une réelle liberté pour appliquer la partie formelle.

Il faut donc remonter à la racine des choses. La philosophie source de liberté, expression bien connue, mais vite oubliée, dans le feu de l'action, sous la pression des évènements. Les exigences formelles, oui, si on ne peut pas y échapper, le reste est de la philosophie, entend-on dire, avec une pointe de mépris ou d'exaspération. Et bien non, les exigences formelles et la philosophie sont indissociables. La philosophie sans exigence claires en termes d'objectifs ne résoudra pas le problème du réchauffement climatique. L'abandon de toute forme d'intelligence dès qu'il s'agit d'appliquer des normes enfermerait la création dans une reproduction à l'infini de modèles et de solutions techniques uniformes, bien tristes, souvent inadaptées, et vite sclérosées. "La sensibilité est le moteur de l'intelligence", disait Paul Valéry. La philosophie est celui de l'innovation.

Le risque est grand que les résistances au changement se manifestent avec force, tant il est difficile de prendre du recul par rapport aux idées qui nous ont façonnés depuis notre enfance et au cours de notre histoire, qu'elles soient personnelles ou collectives. "La difficulté n'est pas de comprendre des idées nouvelles, mais d'échapper aux idées anciennes" disait l'économiste Keynes. Le développement durable exige de la prudence, mais aussi une bonne dose d'innovation. Il faut donc rassurer les hésitants et donner de la force aux plus volontaires, baliser le territoire et montrer des futurs possibles, proposer des méthodes simples et capitaliser les retours d'expérience. Attention à ce que ces instruments, les recettes et les modes d'évaluation du progrès soient intégrés dans une approche plus large, fondée sur l'intelligence des choses et la compréhension des besoins. A défaut, l'avion prendrait le pas sur le pilote. Le futur n'est pas écrit et nul ne sait où l'on va. Les instruments que nous créons sont souvent formidables, à condition d'en rester maîtres. Le syndrome de Frankenstein, ce n'est pas qu'au cinéma.

Dominique Bidou

* Retrouvez toutes les chroniques de Dominique Bidou en cliquant ici.

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