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Chronique de l'intensité n°4 : Le temps qui passe

© Cyberarchi 2020

Paradoxalement, l'introduction du mot durable, c'est-à-dire une référence explicite au temps, nous conduit à prendre du recul par rapport au temps, à ne pas lui donner systématiquement la première place. Vouloir raccourcir le plus possible une durée d'un déplacement n'est-il pas l'acceptation implicite que ce temps est sans intérêt ? s'interroge Dominique Bidou.

 
 
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A l'inverse, donner à chaque instant de la vie, fut-ce de transport quotidien, le maximum de qualité, ne nous conduirait-il pas vers d'autres choix ? Sans doute que le progrès technologique nous permet de chercher l'efficacité à tous les points de vue à la fois et tant mieux si on peut gagner à la fois sur la vitesse et la qualité de vie. La vitesse est sans intérêt si elle ne permet pas de donner plus d'intensité à la vie.

La liberté offerte par la vitesse doit-elle être payée par la dégradation des milieux naturels et des paysages et la pollution automobile, le bruit des avions ? Si on en croit Yvan Illitch, cette vitesse est sans doute bien exagérée. Faisons le calcul du temps passé à se déplacer. Il y a le temps précis du déplacement, mais bien d'autres choses aussi qu'il faut ajouter : le temps nécessaire à gagner l'argent dépensé spécifiquement pour un déplacement, c'est-à-dire, par exemple, acheter une voiture, son carburant, son entretien, son assurance, son stationnement ; la part des dépenses de santé que l'on peut affecter à chaque kilomètre parcouru en voiture, etc. En rapportant ce temps à la distance parcourue, on revient à des vitesses à peine supérieures à celle d'un bon marcheur. A-t-on gagné en intensité et en plaisir de vivre ? Sans doute dans certains cas, mais on peut en douter si le temps consacré à gagner l'argent nécessaire à la mobilité est un temps pauvre, contraint, aliénant, sans bénéfice personnel.

Mais, comme pour le beau temps, c'est peut-être l'alternance qui est intéressante, la capacité à jouer avec la différence de vitesse, des moments à vitesse négative, ceux où l'on capitalise du potentiel de mobilité et ceux où on en profite, mais à condition de savoir raison garder et de ne pas passer l'essentiel de sa vie à capitaliser pour une mobilité dont on ne sait que faire, ou récupérée au profit d'autres personnes. Là encore, les notions d'efficacité et d'équité doivent être présentes.

L'élargissement du cercle des déplacements possibles est source de richesse, d'échanges de matières, de savoirs, de cultures et il serait bien dommage de crier trop vite "haro sur la vitesse" ! Elle a du bon, si on en connaît le sens, si on n'en est pas l'otage. A l'inverse, l'éloge de la lenteur doit aussi être fait, sur les traces de Pierre Sansot, lui qui ne gambade pas avec les jambes mais avec le regard*. La vitesse empêche de profiter de bien des richesses et la capacité à choisir sa vitesse ne doit pas basculer exclusivement vers la rapidité maximale. Quiconque a navigué sur les canaux de France ou d'ailleurs en est vite convaincu. Encore faut-il que ce ne soit pas réservé aux seuls moments de loisir. Les émotions donnent de l'intensité, il ne faut pas les confiner au seul temps libre, mais les cultiver à tout moment.

A vouloir aller toujours vite, le risque est grand de sacrifier l'intensité de la vie. On croit en faire plus, mieux remplir son temps, mais n'est-ce pas une illusion, si cette obsession finit par le vider de son sens ? Faire vite offre souvent des possibilités nouvelles d'épanouissement, mais attention aux fuites en avant, à la recherche toujours plus loin, dans le pré d'à côté, bien sûr, du bonheur que l'on ne se donne pas le temps de construire chez soi.

La vitesse : à consommer avec modération, pour donner plus d'intensité à la vie.

Dominique Bidou

* Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 1998

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