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Christian Cléret : oiseau rare de l'administration ?

© Cyberarchi 2019

La maîtrise d'ouvrage publique est "courir un marathon comme un 100m avec un boulet à chaque pied", déclare Christian Cléret, directeur-général de l'AMOTMJ. Son estime pour les architectes a pourtant fait naître en lui une passion, exigeante et pointilleuse autant que généreuse, pour l'architecture. Portrait d'un maître d'ouvrage éclairé.

 
 
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"Je passe devant Bercy tous les soirs en rentrant chez moi et à chaque fois je me dis que j'y suis pour quelque chose", énonce Christian Cléret. Le fait est qu'il pourrait faire le tour de France, littéralement, et presque en chaque ville se dire qu'il y est pour quelque chose. Et s'il devait faire ce tour de France en avion au départ de Paris, il y serait encore pour quelque chose. Christian Cléret est, depuis juin 2003, directeur général de l'Agence de Maîtrise d'Ouvrage des Travaux du ministère de la Justice (AMOTMJ) et depuis, mars 2004, celui de l'Etablissement public du Palais de Justice de Paris (EPPJP).

Sa passion - sincère, les architectes qui le connaissent en témoignent - pour l'architecture n'est pas innée, loin de là. "Cette passion existe à travers l'estime et l'amitié très profonde que je porte à des architectes et à des urbanistes", dit-il. Elle n'est donc pas béate, encore moins exclusive. Les relations humaines sont pour Christian Cléret le mode d'emploi d'une éducation supérieure. Non que cet ingénieur en chef des Ponts et Chaussées soit démuni d'éducation formelle, académique et technique mais ses rencontres avec des financiers (Bercy), des diplomates (Centre de conférences international), des ingénieurs (Aéroports de Paris), des magistrats (AMOTMJ) lui ont permis de découvrir des "mondes" et des "univers" et de se forger des convictions d'homme qui l'autorisent désormais à être plus qu'un maître d'ouvrage. C'est en pensant aux magistrats qu'il s'est par exemple engagé dans la bataille de l'emplacement du TGI, là où un autre fonctionnaire aurait été heureux, conformément à sa fonction, de se contenter de définir le programme et l'enveloppe financière.

Mais, de ces univers, Christian Cléret garde une affection particulière pour les architectes pour au moins deux raisons. La première parce qu'il a eu "la chance extraordinaire" de partager, à 29 ans en tant que responsable de la construction du ministère des Finances à Bercy, leur passion pour un "projet fantastique" ; la seconde parce que ce fils "d'un tout petit entrepreneur" devenu maître d'ouvrage partage "par nature, par goût, le bonheur extraordinaire de pouvoir dire 'j'y suis un peu pour quelque chose'". Il y a quelque chose d'étonnant à entendre dans la bouche de cet homme, qui a réussi à durer dans un milieu où les coups de poignards sont comme le sucre au café, de tels superlatifs. Non seulement parle-t-il constamment de "chance", de "bonheur", mais encore sont-ils à chaque fois "extraordinaires"."J'ai livré jusqu'au tout dernier m² de Bercy", dit-il, pas peu fier.

Dans son bureau aux murs blancs immaculés, sans la moindre décoration pour accrocher le regard, Christian Cléret, 54 ans, a le sourire engageant, l'intérêt général et républicain à coeur, parle très bien d'éthique et de déontologie et explique que "par conviction, par méthode [il] croit à la transparence, au débat d'idées, à l'enrichissement par la confrontation plutôt qu'aux coups tordus". Désarmant de candeur, à la frontière de la naïveté ? Au contraire, toute sa force réside dans ces aveux. "Je revendique une vision de l'Etat qui me place à un niveau d'exigence assez élevé", dit-il. Cela vaut pour lui-même, pour ses proches et pour ses interlocuteurs, fussent-ils architectes.

Il se souvient avoir été recruté au ministère des Finances dans le rôle du jeune ingénieur des Ponts "qui n'emmerderait personne". Sauf que Christian Cléret, porté par l'ambition et sous la pression de la volonté présidentielle, se lance à corps perdu, 16 heures par jour, dans la construction du paquebot Bercy. Puisqu'il ne reste qu'eux, ses dimanches seront, dès potron minet, consacrés à son fils, futur champion de France d'équitation. "Mon couple a survécu", dit-il, évoquant ainsi en creux l'intensité de cette "folle période". Les rencontres avec Borja Huidobro, Claude Vasconi, Christian Hauvette et bien d'autres lui offrent ses premières clefs. "L'architecture est une synthèse, le creuset, de tous les arts. Mais à la différence des autres arts, nul n'a le choix des bâtiments que l'on vous fait subir dans la rue ou dans lesquels on vous fait travailler. Il s'agit donc d'un art imposé d'où découle une grande responsabilité. J'ai le devoir absolu d'organiser la commande publique avec toute l'ouverture voulue et je suis de ceux qui pensent que la responsabilité de l'architecte est écrasante mais qu'il la partage avec le maître d'ouvrage. Le meilleur architecte ne peut par son seul talent faire un bon projet d'un mauvais cahier des charges". Ainsi, en acceptant pour lui-même une responsabilité supérieure à celle inscrite dans la loi même, il impose à ses architectes la dimension de la leur. Dans ce cadre il saura discuter aimablement, écouter, revoir pourquoi pas ses chiffres, mais il sera sans concessions sur le fond. Christian Cléret peut se battre pour un projet, pour le projet d'un architecte, mais au final, il le dit clairement, le "chef d'orchestre", c'est lui, l'architecte n'étant que le "premier soliste" et le client le "premier violon". "J'affole tout le monde quand je fais appel aux grands noms de l'architecture ; ça fout la trouille aux uns et aux autres mais même ces grands architectes sont capables de tenir un budget quand on annonce clairement les règles du jeu".

Il dit qu'avec l'âge et l'expérience, il a appris à déléguer, réfléchir de plus en plus en amont. Mais il dit aussi que pour être efficace, la maîtrise d'ouvrage publique doit se faire avec peu de gens. Il est donc entouré d'une petite équipe, talentueuse et dévouée, et s'il a le souci que l'insertion urbaine et l'architecture soient porteurs de la politique gouvernementale, il attend que chacun soit à la hauteur, qu'il a fixée, de sa responsabilité. Dans ce cadre, en se fiant alors à la parole donnée, il s'engage à dépasser les contraintes et faire avancer les projets. "La loi M.O.P. est un champs de mines, une boîte à outils complexe qui n'a pas bonne réputation, qui fait peur à beaucoup de gens. On peut considérer la commande publique comme un monstre froid et désincarné. Aussi je crois plus à la parole qu'au contrat et cela a beaucoup d'incidence sur le comportement des uns et des autres". "L'important n'est pas ce que l'on fait mais la façon dont on le fait", dit-il.

Quitte à changer les méthodes. Ainsi, un an à peine après son arrivée à l'AMOTMJ, et quelques jours seulement après la publication des décrets d'application précisant les règles de passation des contrats de partenariats (PPP pour faire simple), sous l'égide du ministère de la Justice, Christian Cléret lançait la procédure pour la construction de quatre prisons en PPP. "On espère que le système d'offre globale va permettre réellement de diminuer le coût total de ces opérations et que les délais de réalisation seront inférieurs aux délais classiques d'un marché public", expliquait-il alors. "D'avoir passé une dizaine d'années en entreprise a renforcé chez moi le fait que le facteur économique n'est pas indécent et que ces considérations ne nuisent en rien à l'ambition de faire de l'architecture de qualité", raconte-il. "Les architectes se sont fait beaucoup de mal à eux-mêmes avec des comportements de diva car beaucoup de décideurs ont acquis la conviction que les architectes ne tenaient ni leurs enveloppes financières, ni leurs délais. C'est aussi ce qui a favorisé la création des PPP", explique celui-là même dont l'estime qu'il porte aux architectes est insoupçonnable. Lui-même n'hésite pas à résilier les contrats de ceux qui ne tiennent pas leur enveloppe budgétaire et trahissent la parole donnée. Deux lots de quatre et trois établissements (le premier sera livré en 2008, les autres en 2009) sont à ce jour en cours de réalisation en PPP. Aujourd'hui, il ne renie en rien la méthode mais l'assortit de conditions.

"Pour autant, le PPP n'est pas la panacée universelle ; la collectivité doit d'une part décrire ses besoins avec une très grande précision et en réserver l'usage à des domaines où la variabilité de la demande est faible", dit-il. Capable aujourd'hui de tirer un premier enseignement - forcément partiel quand ces nouveaux contrats courent sur trente ans - il estime que dans le cadre d'un PPP, l'économie pour l'Etat et, in fine, pour le contribuable est de l'ordre de 15 à 20%, voire un peu moins avec une exigence architecturale pointue. Pour sa part, il estime, lorsque l'enjeu architectural est fort, que l'articulation entre PPP et architecture passe par un concours d'architecture préalable suivi d'un PPP, avec transfert du contrat afin que le lauréat du concours demeure l'architecte du projet ; un projet pilote - Toulon - a été organisé de cette façon. S'il invite à ne pas faire preuve de dogmatisme à ce sujet, il convient que le PPP peut être dans certains cas potentiellement porteur de plus de dangers que la maîtrise d'ouvrage publique et n'imagine pas "qu'un certain nombre de projets passent directement en PPP". Qui plus est, insiste-il, il y a une nécessité impérieuse pour la collectivité à réunir et former des équipes compétentes. "Ce n'est pas un truc d'amateur et ça ne peut pas se pratiquer à la petite semaine", dit-il. Le risque est sans doute encore plus grand dès lors que le maître d'ouvrage n'aurait pas, comme lui, réuni compétence et passion ; or, si la réussite d'un système est liée aux hommes et non aux règles, le pire est aussi, sinon plus, certain que le meilleur. Surtout dans un domaine, le pénitentiaire, qui a montré, aux Etats-Unis notamment, des dérives inquiétantes. Christian Cléret aime à penser que de telles dérives sont impossibles en France, que l'Etat conservera ses fonctions régaliennes. Un manque de cynisme qui, pour le coup, confine peut-être à la naïveté.

D'ailleurs lui-même avance prudemment et, pour l'essentiel, s'applique avec bonheur à placer l'architecture au coeur de sa pratique. Ainsi, Jacques Ferrier, architecte confirmé, est-il lauréat d'un projet étonnant à Rouen tandis que, Anne Demians, jeune architecte encore inconnue, est lauréate du palais de justice de Douai. Il cite à ce propos un proverbe lié à l'équitation : "A jeune cavalier vieux cheval, à jeune cheval vieux cavalier". Une façon de dire que pour faire appel à de jeunes architectes le maître d'ouvrage doit savoir s'inscrire dans un rôle de support constructif. Et s'il organise des concours, Christian Cléret s'attache aussi à la qualité de ses jurys. Ainsi attend-il de ses architectes jurés qu'ils aient du talent, bien sûr, mais surtout qu'ils se montrent pédagogues vis-à-vis des autres membres du jury et "généreux à l'égard des autres architectes". Le jury de Douai comptait ainsi Francis Soler, François Gréther, Claude Vasconi, Jacques Ferrier. Anne Demians a gagné à l'unanimité devant Rudy Riccioti, Moatti-Rivière, René Dottelonde et Dominique Perrault. Christian Cléret y voit la "démonstration par la pratique de la pertinence de la démarche". A Tolbiac, il y voyait la démonstration de la méthode. Christian Cléret aime les démonstrations, comme on le dit de la résolution d'une équation. Laquelle aboutit parfois à une impasse. Le Centre International de Conférence de Paris n'a jamais été réalisé, victime de querelles politiques. Sur le site se trouve désormais le musée du quai Branly. Il se souvient "d'une douleur terrible". La qualité et la dignité révélées des hommes qui ont partagé avec lui cette histoire qui finit mal sont un "pansement sur cette plaie profonde", dit-il, précisant que "des accidents de parcours, il y en a eu d'autres".

Il y eut un temps où Christian Cléret fut "intensément" sollicité par des entreprises privées. Mais, issu d'un milieu "somme toute assez modeste", il conserve de façon presque ingénue, ce qui le rend d'autant plus redoutable, ce sentiment que le service de l'Etat est au "summum" de son système de valeur. "C'est une nourriture extraordinaire que d'être au service de l'intérêt général", conclut-il. C'est par gourmandise qu'il passe donc, chaque soir, devant Bercy.

Christophe Leray

Lire également notre article 'Nouveau Palais de justice de Rouen, de Jacques Ferrier' et consulter notre album-photo 'Judiciaire ou pénitentiaire : tous les projets de l'AMOTMJ'

* Lire à ce sujet nos articles Le TGI de Paris à Tolbiac Freyssinet ?, TGI de Paris : l'architecture au-dessus de la polémique mais au coeur du projet et Palmarès du concours d'idées international de l'EPPJP pour le TGI de Paris


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