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Boulogne aura sa «Tour Eiffel» du XXIème siècle

© Cyberarchi 2019

Le cahier des charges, très strict, demandait une 'façade-enveloppe'. Arm Poitevin-Reynaud, Stéphane Maupin et Jérôme Sans ont transcendé une idée floue en y introduisant, c'est leur vocation, l'architecture. L'île Seguin sera donc bientôt dotée d'une immense galerie d'art contemporain, et plus encore, apte à offrir à Boulogne un 'monument' identitaire de première classe.

 
 
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Le concept du projet, tel que décrit par ses concepteurs, avait de quoi surprendre. Il s'agit d'une «façade floue pour un projet incertain. Rendre le futur possible sans savoir de quoi l'avenir sera fait. Notre projet repose sur une attention aux stimuli, tenter de méduser par la révélation. C'est un concept lourd de sens qui globalement fera fuir le politique. Oser montrer, oser voir, oser».

Au final, 'un concept lourd' pour une 'façade' légère que 'le politique' n'a pas fui. La surprise est de taille, les réactions du microcosme d'ores et déjà outrées. Et pourtant. A y regarder de plus près, le projet signé Arm Poitevin-Reynaud, Stéphane Maupin et Jérôme Sans d'une façade-enveloppe de l'île Seguin, à Boulogne près de Paris ne manque ni de vision ni d'intelligence.

Le cahier des charges du concours était apparemment explicite. La 'façade-enveloppe', haute de onze mètres, devait respecter cinq grands principes: garder le socle de l'Ile-Séguin, relevé à l'origine contre le risque de crue centennale de la Seine ; créer une promenade piétonne entourant l'île ; réinterpréter la façade enveloppe ; créer au centre de l'île un jardin d'environ quatre hectares ; enfin aménager un certain nombre de vues dans cette façade pour garder des transparences.

Jean-Pierre Fourcade, sénateur-maire de la ville et donc maître d'ouvrage, n'est pas connu pour son audace architecturale. Mais il est à son honneur d'avoir institué un jury souverain et de s'en remettre à ses décisions. Particularité de ce concours, il était ouvert et les lauréats ont pu défendre, expliciter leurs projets, en expliquer le fond, les idées directrices et ainsi passer la barrière artificielle de l'image du rendu. «Un débat à la loyale», se félicite Stéphane Maupin.

A ce jeu là, les architectes Matthieu Poitevin et Stéphane Maupin n'étaient pas a priori les mieux placés. Marseillais tous les deux - le premier revendiqué, le second honteux -, grandes gueules parlant fort et vite - moyen aisé de cacher la pudeur et le sérieux qui les animent -, facilement provocateurs sans avoir besoin d'être provoqués, ils sont diplomates comme peut l'être une peau de banane. Enfin ils sont jeunes (38 et 39 ans) même si cet aspect peut, à juste titre, être source d'arguments. Mais ils avaient pour eux d'être sincères, passionnés et, surtout, de présenter un projet, moins audacieux que «vivant», ne serait-ce que parce qu'ils ne ressentent «aucune culpabilité» en matière d'urbanisme en regard de ce qui a pu se passer à Boulogne. Les ouvriers de Billancourt n'ont pas interféré avec le projet pour Boulogne.

Du coup, cette façade - dans tous les sens du terme - n'en est plus une. C'est un ouvrage comme on le dirait d'un bateau, avec des ponts hauts et des ponts bas, sans qu'il soit ici question de classe, des rampes qui sont autant de passages secrets et des lieux prévus pour être constamment réinventés. Cet ouvrage n'est pas décoratif, il a une fonction, un usage autre que la seule promenade. Il y aura des 'playgrounds' et des volières, des activités qui restent à inventer pour les jeunes et les moins jeunes. Ce n'est pas tout, le concours imposait de s'associer avec un artiste. Les architectes ont proposé à Jérôme Sans, directeur du Palais de Tokyo, d'en inviter une «palanquée» pour s'approprier le lieu, qu'ils participent à son imaginaire, pour en faire un lieu «magique», vivant au rythme des calendriers et des expositions et des idées. Ce lieu doit devenir «la plus grande galerie d'art contemporain au monde» dans le prolongement de la collection de François Pinault, à la poupe de l'île, abritée dans l'écrin dessiné par Tadao Ando. François Barré, urbaniste et membre de la SAEM Val de Seine qui doit mener le projet et qui est également conseiller de François Pinault, a été, comme d'autres, littérallement soufflé.

Les trouvailles sont multiples. Le deck supérieur fait dix mètres de large - une sacrée 'façade' - et les visiteurs de la promenade basse pourront regarder, grâce à un jeu de miroir, flotter les péniches dans le ciel. La structure légère sera illuminée par les reflets de la ville, par les phares des voitures, par les sirènes de la police. Bâti sur la face nord de l'île, l'édifice recevra la lumière du soleil le matin, sans l'empêcher, dès midi et jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la colline de Meudon, d'inonder ce territoire nouveau tandis que des percées visuelles permettront d'ouvrir l'horizon de ses habitants. «Une promenade inouïe qui redonne droit de Cité à la culture, l'inverse de ce que font les politiques», assure Matthieu Poitevin. «Une dimension lyrique», ajoute Stéphane Maupin.

Le maître d'ouvrage voulait un projet d'envergure, identitaire. Les deux hommes pensent avoir répondu à ce désir. «Boulogne aura sa tour Eiffel du XXIème siècle», s'exclame Stéphane Maupin, plus emporté par la passion que la prétention. Comme elle, l'ouvrage aura ses détracteurs, il les a déjà. «90% de la commande publique consiste à perdre», rappelle Matthieu Poitevin. En restant dans le cadre strict du cahier des charges, ils n'ont pas fait une membrane ou un décor, mais un projet vivant, c'est-à-dire non inerte, sur lequel pourront se greffer des usages et des désirs qu'ils n'ont pas osé eux-mêmes imaginer. De l'architecture enfin, là où justement on ne l'attendait plus. C'est le meilleur hommage rendu aux bâtisseurs des usines Renault et aux milliers d'ouvriers de Billancourt qui y vécurent, car un monument figé, mort né, un simulacre de mémorial n'aurait fait que leur rappeler le dur labeur et le mépris de Boulogne la bourgeoise. Là, pour l'avenir, voilà Boulogne et Billancourt réconciliées.

Christophe Leray

Boulogne aura sa «Tour Eiffel» du XXIème siècle
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