• Accueil
  •  > 
  • Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Rejoignez Cyberarchi : 

Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »

© DW5 BERNARD KHOURY - Photo by IEVA SAUDARGAITE : Copyright 2018

 

L'auteur de bâtiments dramatiques, sombres et aux arrêtes tranchantes, à Beyrouth et ailleurs, livre sa vision de l'architecture libanaise, la reconstruction manquée d'après-guerre, et revient sur un de ses projets récents, le Bateau (ou Plot # 1282).

 
 
A+
 
a-
 

Vous dites que vous êtes un architecte contextuel.

 

Quand je dis "contextuel" je parle d'une relation presque obsessionnelle avec la situation, sa spécificité. Toute définition consensuelle du territoire aurait tendance à se construire sur des dénominateurs communs et donc à faire abstraction des spécificités. Si je veux être contextuel, je parlerai de chaque situation de manière extrêmement précise. Les territoires, les situations, sur lesquels je suis intervenu sont effectivement très différentes les unes des autres. Elles me permettent parfois de me contredire d'un coin de rue à l'autre, simultanément, sans un brin de cynisme.

 

Quel est le contexte de l'architecture à Beyrouth ?

 

C'est une ville extrêmement intéressante. Pas uniquement sur le plan architectural. Sur ce territoire il est très difficile de composer une histoire très claire, et de manière objective. Même au niveau du tissu urbain, l'absence totale des institutions étatiques en fait une ville qui est livrée au secteur privé, totalement, pour le meilleur et pour le pire, très souvent pour le pire. À partir de là, les stratégies qu'on développe dans un contexte comme celui-là sont très différentes de celles de mes confrères en Europe ou sur des territoires plus stables. Je ne suis pas un architecte de concours, je ne fais pas de concours pour construire des écoles, des musées, des hôpitaux, qui répondent à une institution, un pouvoir bien défini. Ce n'est pas le cas.

 

Y a-t-il une volonté de l’État d'organiser la construction ?

 

Il n'y a pas de plan directeur sur la ville de Beyrouth. Il y a eu des tentatives. Si on parle de la jeune république, il y a eu Écochard (architecte et urbaniste français, ndr). Il y a eu un plan de reconstruction en 77, auquel mon père (Khalil Khoury, ndr) a très activement participé, mais qui a été sans suite puisque les évènements ont repris quelques mois plus tard, une autre tentative en 83/84, qui n'a pas non plus eu le temps de porter ses fruits : on s'est rendu compte en fait que la guerre n'était pas finie. Le plan commissionné par Solidere (société immobilière appartenant à Rafiq Hariri, ndr), ce n'était plus l'État, mais une société privé qui substituait celui-ci, en l'absence d'un État en faillite et incompétent.

 

Est-ce qu'il y a beaucoup de renouvellement urbain ?

 

Pour des raisons d'exploitation oui. C'est une logique de promoteurs. Et en l'absence d'une loi pragmatique et sérieuse qui protègerait les bâtiments anciens, on se retrouve sans aucun mécanisme de protection. Il y a des bâtiments soi-disants classés mais ça ne veut pas dire grand-chose. Une liste a été établie sur Beyrouth au début des années 90 et ce n'était pas l’État qui l'avait faite. C'était des particuliers de la société civile qui ont listé plus de 1200 bâtiments, qui méritaient selon eux d'être protégés. Ces gens-là ont écrit des articles, ont essayé de faire du bruit ; quelques années plus tard finalement ils ont réussi à sensibiliser Rafic Hariri le père, qui dit Très bien je m'en occupe. Il lègue ça à un bureau qui n'avait pas la compétence de le faire, toujours en secteur privé, qui repasse sur cette liste et fait une catégorisation de 1 à 4. Il n'y avait pas de loi, de décret, qui permettait de conserver ces bâtiments. Et quand il a fallut recenser ce qui restait des 1200 bâtiments, dans un premier temps il n'en restait plus que la moitié, cinq ou six ans plus tard, ils avaient été rasés. Et il y a quatre ou cinq ans, j'ai assisté à un exposé d'un collègue qui n'en recensait plus que 300 et quelques. Tout avait disparu.

 

Vous dites aussi que l'architecture ne peut pas se reconstruire si la société elle-même ne s'est pas reconstruite.

 

On ne peut pas parler de projet de reconstruction s'il n'y pas une vision plutôt générale du projet. Et ça commence par se retrouver autour de l'écriture d'une histoire. Or, cela est impossible aujourd'hui. Et ça va de mal en pis. Si moi je pensais naïvement au début des années 90 que ça pouvait être le cas, je me suis très vite rendu compte que ce n'était pas le cas. Beyrouth est une ville qui s'est construite de manière très organique, mais en même temps très bordélique. Et ça se voit : quand vous regardez la ville, ce sont des ilots solitaires, chaque bâtiment est une sorte de carcasse qui ne reconnaît pas son voisinage, qui tourne le dos à son voisin, qui regarde l'extérieur comme milieu hostile, ce n'est pas du tout Méditerranéen, dans le sens où les villes méditerranéennes sont supposées être ouvertes sur le voisin, le tissu urbain, où la proximité n'est pas supposée être un problème. Autrefois la terrasse était une extension de la réception intérieure, il y a avait un tissu social qui était très clairement écrit sur le tissu urbain. Du vieux Beyrouth il ne reste rien.

 

C'est ce lien social que vous essayez de recréer avec vos projets de logements ?

 

Sur certains projets oui, c'est très clairement le cas, et c'est très visible. Sur d'autres, ce n'est pas nécessairement la question centrale. Il y a un bâtiment qu'on a terminé il n'y a pas très longtemps, qui semble être un objet violent, qu'on appelle Le Bateau, très pointu et très long. Ce projet n'aurait pas été concevable autre part. C'est une stratégie de survie dans une situation catastrophique. Un promoteur vient me voir dans les années 2010, avec une offre sur une parcelle très grande, exploitable à la hauteur de 25000 m2 au dessus du sol, ce qui est très gros pour un projet résidentiel sur Beyrouth. C'est une sorte d'accident urbain à proximité de l'ex-gare, des terrains très peu construits, avec des terrains agricoles autour de la parcelle. On est proche du musée, pas loin du centre. Alors que Beyrouth est une ville extrêmement dense, on a ce trou en bordure du fleuve de Beyrouth. Le terrain, en forme de banane, qui doit faire plus de 150 m de long, avec un périmètre qui avoisine les 400 m, ne croise le domaine public que sur 6,5 m de son périmètre. Le reste est mitoyen à des parcelles, potentiellement constructibles. Ce qui veut dire qu'on peut se retrouver potentiellement avec un mur aveugle sur 98 % de la périphérie de la parcelle, en l'absence d'un plan directeur.

 

Quelle était l'idée du client pour ce terrain lorsqu'il vous a contacté ?

 

Le client propose de façon pertinente de se rétracter à l'arrière du terrain, sécuriser un recul de 150 m à l'intérieur du terrain, donc nous fournir nous-même notre poumon de respiration, là où l’État ne l'a pas fait, tourner le dos au voisin, et s'ouvrir sur l'orientation que l'on choisit. Et après moi le déluge. Pour moi ce n'était pas intéressant, c'était commencer avec un mauvais ton pour une première intervention sur ce territoire qui est encore vierge. Ce que j'ai fait, c'est exactement le contraire. J'ai pris une posture que j'appelle volontairement suicidaire et masochiste. J'ai pris l'ensemble du périmètre du terrain, en reculant de 4,5 mètres au sol, en rez-de-chaussée, qui est le recul minimal légal de la limite du terrain, et à partir de là je suis monté, et j'ai commencé à reculer en fonction du gabarit qui me permet d'ouvrir et d'avoir de la lumière naturelle sur toute la périphérie. En me mettant comme condition de ne pas monter au dessus de 50 m, rester dans la hauteur des enveloppes du voisinage qui viendra par la suite. Et le bâtiment s'est dessiné comme ça. Résultat de la course : il a une gueule très bizarre, que je n'ai pas dessinée, mais il est ouvert sur 360° et sur 100 % de sa périphérie. Voici ce que j'ai fait : je me suis totalement déshabillé, je me suis incliné et j'ai ouvert les bras, en attendant le voisin, sans jamais lui tourner le dos.

 

Vous avez fait partie de la jeune génération d'architectes qui a reconstruit le Liban.

 

J'ai un problème avec le terme reconstruction. Est-ce qu'on a effectivement reconstruit ? Pas vraiment, parce qu'une reconstruction implique un projet, une vision. Or, il n'y en a pas eu. La reconstruction implique une période d'après-guerre, la ré-évaluation de l'histoire, la réécriture de l'histoire éventuellement ; cela n'a pas eu lieu. La reconstruction implique des institutions qui vont représenter ce consensus ou le reconstruire, elles n'existent pas. Elles sont corrompues, incompétentes, en faillite. Reconstruction implique aussi qu'à un moment quelque chose a été construit, qu'il a été démoli, et qu'on reconstruit. Ce n'est pas vraiment le cas. Beyrouth et le reste, le Mont Liban et tout ce qu'il y a derrière, se sont construits. L'accélération de la construction ne s'est pas arrêtée pendant les années de guerre. La guerre n'a d'ailleurs pas commencé en 75 et ne s'est sûrement pas terminée en 89-90. Il y a des gens qui ont construit avant, pendant, et après, cette période de quinze ans qu'on a essayé de mettre entre parenthèses. Il y a eu une période, si l'on parle de la jeune république, post-indépendance, après 43, où effectivement il y a eu une première génération d'architectes locaux, qui ont construit beaucoup de bâtiments de publics. Mon père en faisait partie. Ses premiers projets étaient publics : il construisait des stades, des écoles, des équipements pour la ville. Moi je n'ai jamais eu accès à ça, et je n'aurai jamais accès à ça. Il y avait l'intention de construire un Etat moderne, qui s'est traduit sur le territoire. Il n'en reste plus grand-chose. Mais on peut dire qu'il y a eu trente années glorieuses, un semblant de projet-nation qui était en place. Mais ça a capoté.

 

Quel regard portez-vous sur vos premières réalisations, le B018 en tête ?

 

C'est un projet dont la durée de vie était déterminée par le contrat de location de la parcelle, qui avait été signé fin 97/début 98, et qui devait expirer, si mes souvenirs sont bons, en février 2003. C'est le premier bâtiment que j'ai construit. J'avais eu pas mal de projets avant cela mais aucun n'avait été construit. Et donc, le premier projet que je construit a une date d'expiration qui est déjà prédéterminée avant même que je l'ai dessiné. Ça va à l'encontre de la logique de ma pratique. Parce que l'architecture est encore cette dernière pratique, qui entretient ce rapport avec la temporalité, dans le sens où l'architecture est dans la permanence. On construit un bâtiment et puis on s'en va, lui il reste ; on est six pieds sous terre, mais le bâtiment est encore là. Ça va des pyramides égyptiennes jusqu'au musée de Franck Gehry. C'est curieux parce que les six premiers bâtiments que j'ai construits avaient une durée de vie qui variait – sur papier, au départ – de cinq à neuf ans. Je me rend compte avec le temps que dans ce genre de situation, quand on a ce rapport avec la temporalité, on peut se permettre des positions qu'on ne peut pas se permettre dans la permanence. On travaille le présent, on est vraiment dans l'ultra-spécifique. Mon bâtiment a une durée de vie très claire, il va performer de manière très claire sur une période très définie. Je ne cherche pas la permanence, je ne cherche pas une validité dans vingt, trente, quarante, cinquante ans. Et cela vous permet des prises de position, même sur la plan politique, que vous ne pouvez pas prendre lorsque vous êtes dans la permanence. Et c'est très spécifique à Beyrouth. Je fais le bilan et je me rend compte que toutes ces parcelles-là, qui étaient louées pour des exploitations temporaires, étaient dans des zones en convalescence. Elles étaient sur des zones qui n'avaient pas encore atteint leur maturité foncière, des zones toujours problématiques. En attendant, les promoteurs disaient On vous laisse faire sur cinq ans, ensuite on enlève. On se retrouve à construire très peu par rapport à ce que la parcelle pouvait prendre parce que c'étaient des constructions très spontanées, qui devaient être amorties par des programmes et des activités assez exceptionnelles. Cela n'aurait pas été possible pour du logement par exemple.

 

Propos recueillis par Laurent Perrin, avec Nadia Hajjaj

 

A lire : Local Heroes de Bernard Khoury, avec Luca Molinari
392 pages, éditions Skira, en anglais, 65$ sur Amazon

 

www.bernardkhoury.com

Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Bernard Khoury « Je ne suis pas un architecte de concours »
Mot clefs
Catégories
CYBER