• Accueil
  •  > 
  • Bâtir en préservant l'environnement
Rejoignez Cyberarchi : 

Bâtir en préservant l'environnement

Bruno Peuportier est ingénieur de l'Ecole Centrale de Paris. Il tente d'informer sur les méthodes et les techniques permettant de faire évoluer les bonnes intentions, relayées par exemple par la démarche «HQE - haute qualité environnementale». Entretien

 
 
A+
 
a-
 

Cyber Archi : Quels sont les impacts environnementaux de la construction en France telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui ? Par exemple, le bâtiment serait responsable de 20% des émissions à effet de serre : quelle réalité se cache derrière ce chiffre ?

Bruno Peuportier : Cette valeur correspond aux émissions directement liées au secteur du bâtiment, mais il faut aussi tenir compte des émissions induites : par exemple le chauffage électrique n'engendre pas d'émission dans le bâtiment, mais des centrales thermiques sont utilisées en période de pointe de consommation électrique (les journées très froides d'hiver), et ces centrales émettent une quantité importante de gaz carbonique. La contribution du secteur du bâtiment, qui représente 45% de la consommation d'énergie en France, est alors beaucoup plus forte que les 20% présentés dans certains bilans.

Le bâtiment est également un secteur très gros consommateur d'eau (la consommation par personne et par jour est passée de 7 à 150 litres en un siècle) et de matériaux (entre une et deux tonnes de matière par m2). C'est corrélativement un très gros producteur de déchets : 30 millions de tonnes de déchets de chantier (démolition, rénovation et construction) et 25 millions de tonnes de déchets ménagers par an.

Quels sont les principaux problèmes environnementaux à l'intérieur des bâtiments ?

Limiter les émissions par le choix de produits adaptés et ventiler les locaux sont donc des mesures à recommander. Nous devrons aussi traiter prochainement le problème du plomb dans les canalisations afin d'assurer une teneur satisfaisante au robinet.

Quels sont les outils qui permettent aujourd'hui d'évaluer les critères de qualité environnementale ? A qui sont-ils destinés et qui en fait effectivement usage ?

Des indicateurs d'impacts environnementaux ont été définis par des groupes de travail internationaux, par exemple le potentiel de réchauffement global en ce qui concerne la protection du climat. L'analyse de cycle de vie, qui fait l'objet d'une norme ISO, permet d'évaluer de tels indicateurs. L'AFNOR (Association française de normalisation) a établi une norme pour l'information sur la qualité environnementale des produits de construction (NF XP P 01-010) et une autre norme est en préparation en ce qui concerne l'évaluation de la qualité environnementale des bâtiments (XP P 01-020). Les industriels des matériaux et composants de la construction effectuent ce type d'analyse pour élaborer des fiches d'information sur leurs produits.
Actuellement, ces informations sont encore peu utilisées par les architectes et les bureaux d'études mais des outils seront prochainement diffusés pour faciliter la mise en pratique de ces méthodes.

Pouvez-vous définir les concepts d'éco-conception et de conception intégrée ?

L'éco-conception consiste à prendre en compte les critères environnementaux dans la conception des produits. Il s'agit dévaluer, en utilisant les méthodes mentionnées plus haut, les conséquences environnementales des projets et de minimiser ces impacts par des choix architecturaux ou techniques appropriés.

Cet objectif fait apparaître la nécessité d'une collaboration, dès le début d'un projet, entre architecte, ingénieur, maître d'ouvrage et entreprises. C'est ce qu'on appelle la conception intégrée. Dans la conception classique, le maître d'ouvrage élabore un programme, puis l'architecte dessine le projet, l'ingénieur précise certains éléments techniques et l'entreprise construit le bâtiment. La conception intégrée vise à réduire les impacts environnementaux et les coûts de fonctionnement du bâtiment par la discussion entre les acteurs avals et amonts.

Par exemple l'ingénieur qui dimensionne une installation de climatisation peut proposer à l'architecte des dispositifs permettant de réduire les besoins de froid (protections solaires, inertie thermique et ventilation nocturne etc.). Ces dispositifs sont en général moins onéreux qu'une climatisation surdimensionnée, et le coût de fonctionnement est réduit : cela confirme l'adage «mieux vaut prévenir que guérir».

Quels bénéfices peut tirer le particulier d'un bâtiment conçu de cette façon ?

Passer de 200 à 30 kWh/m2/an de consommation d'énergie pour le chauffage et l'eau chaude sanitaire et l'éclairage signifie pour une maison de 100 m2 économiser de l'ordre de 800 euros par an. Les équipements sanitaires à faible débit permettent de réduire de l'ordre de 30% la facture d'eau, soit une économie de 150 euros par an. Or le prix de l'énergie et celui de l'eau ne cessent d'augmenter. L'investissement supplémentaire consenti lors de la construction d'un logement peut ainsi être rentabilisé sur la durée.

L'éco-conception a également pour objectif d'améliorer les conditions sanitaires des bâtiments, ce qui a des conséquences positives sur la santé des habitants, mais également sur la productivité des salariés dans des bâtiments tertiaires, et sur la réussite scolaire des élèves pour ce qui concerne les bâtiments d'enseignement. La conception bioclimatique (assurant le confort biologique en tirant parti du climat) permet d'économiser l'énergie tout en améliorant le confort thermique des bâtiments, ce qui est très important : il ne faut pas reproduire les erreurs de certaines maisons solaires des années 70, très inconfortables l'été.

Quelle est la situation de la France à ce sujet par rapport aux autres pays développés ? Quels sont les atouts ou difficultés pour une mise en oeuvre écologique de la construction en France ?

L'expérience des pays d'Europe du Nord pourrait utilement être mise à profit en France. Les directives européennes sur la qualité de l'eau potable, sur la performance énergétique des bâtiments, etc. constituent un moteur pour l'évolution des pratiques professionnelles. Il semble que la réglementation soit nécessaire pour assurer un réel progrès : quelle co-propriété effectuerait des travaux de désamiantage sans il n'y avait pas une obligation légale ? L'absence de taxation de la pollution constitue de fait une subvention aux énergies les plus polluantes : ce sont les collectivités et les assurances qui assument une grande partie du coût des marées noires, des tempêtes et des inondations liées au climat. Les quelques aides accordées aux énergies renouvelables ne sont pas à la hauteur des problèmes posés. Une prise de conscience générale et une volonté politique forte seront nécessaires.

Une telle conception est-elle source de surcoûts important pour le maître d'ouvrage, qu'il soit particulier ou institutionnel ?

Certaines mesures comme la mitoyenneté et l'orientation d'un bâtiment n'entraînent aucun surcoût : des maisons mitoyennes sont même moins chères que des maisons isolées. Les vitrages à isolation renforcée et remplissage d'argon ne coûtent que 10 euros de plus au m2 que des double vitrages standard, ce qui est négligeable par rapport au coût total d'une fenêtre. Les équipements sanitaires à débit réduit sont également très peu onéreux. L'Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie (ADEME) accorde des aides au financement de chauffe eau et de chauffage solaires ainsi qu'aux systèmes photovoltaïques, et certains conseils régionaux doublent ces aides (par exemple en Rhône Alpes).

Il est donc tout à fait possible d'associer environnement et économies. Certains particuliers souhaitant mettre en pratique une approche citoyenne investissent dans des éco-techniques comme les énergies renouvelables, qui sont de toute manière plus rentables qu'un 4x4 par exemple.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de réalisations ?

Les premières réalisations «HQE» (haute qualité environnementale) étant plutôt décevantes, cette démarche restant pour le moment plus procédurière que performante, je préfère parler de la résidence Salvatierrra, construite à Rennes par la Coopérative de Construction. Ce bâtiment correspond au standard allemand des maisons passives, donc à faible consommation d'énergie, et met en oeuvre des produits recyclés (isolation en cellulose) ou à faible impact environnemental (terre crue).

D'autres initiatives sont prévues dans la même ville à la suite de ce projet, par exemple des bâtiments intégrant un chauffage par plancher solaire direct (des capteurs solaires chauffent de l'eau qui circule dans un plancher chauffant).

L'important en matière de réalisation est de ne pas s'en tenir à un affichage superficiel, mais de donner quelques chiffres clés comme la consommation d'énergie par m2, la consommation d'eau par personne, le poids de matériaux non recyclés par m2.

Pour finir, quels développements - technologiques, réglementaires, etc. - attendez-vous à moyen terme pour une amélioration concrète de la qualité environnementale de la construction en France ?

En matière de techniques, il faudrait généraliser l'emploi de vitrages performants (déperditions de l'ordre de 1 W/m2/K contre 2 à 3 actuellement), de l'isolation par l'extérieur, qui permet de réduire les ponts thermiques, des équipements sanitaires économes en eau, des chaudières à haut rendement ou des pompes à chaleur. La conception bioclimatique devrait être encouragée avec une réglementation imposant un seuil de consommation par m2.

Une avancée réglementaire essentielle devrait concerner les bâtiments existants : par exemple imposer des normes d'isolation lors de gros travaux. L'affichage de la consommation des logements pourrait être mis en oeuvre comme dans l'électro-ménager, où les performances ont été nettement améliorées par les fabricants suite à cette information des consommateurs.

Une harmonisation des aides des régions serait utile à la promotion des bâtiments producteurs d'énergie, intégrant des systèmes photovoltaïques. L'emploi de matériaux recyclés (agrégats, isolation) devrait favoriser l'essor des filières de valorisation des déchets. L'usage du bois matériau devrait être promu dans les parties d'ouvrage où l'inertie thermique n'est pas nécessaire (parties nord des bâtiments).

Un mode d'emploi du bâtiment devrait être fourni aux usagers, avec des recommandations sur les économies d'énergie et d'eau et sur l'entretien.

Propos recueillis par Christophe Leray

Bruno Peuportier est l'auteur de l'ouvrage Eco-conception des bâtiment ; bâtir en préservant l'environnement édité aux Presses de l'Ecole des Mines de Paris.

Bâtir en préservant l'environnement
Bâtir en préservant l'environnement
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER