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Au Louvre-Lens, les élus ont préféré le Louvre II

L'antenne du musée du Louvre à Lens (Pas-de-Calais), le Louvre II, sera réalisée par les architectes japonais du cabinet Sanaa, a annoncé le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais le 26 septembre dernier. Retour sur les raisons d'un choix qui oblitère l'histoire du lieu au profit d'une démarche édulcorée de toute signification.

 
 
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Comme tout un chacun n'ayant pas vu les projets, hormis quelques images du projet vainqueur de Sanaa (Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa), il est difficile de juger des mérites respectifs (conformité administrative, capacités techniques et financières, qualité des références : critères retenus pour le concours) des propositions des trois architectes finalistes du concours du musée du Louvre à Lens.

Cependant, à la lecture des réactions exprimées publiquement par les membres du jury tout au long du processus, puis ensuite lors du vote en assemblée générale du Conseil régional du Nord-Pas de Calais, il est possible de se faire une idée des raisons et motivations ayant déterminé ce choix. Une chose semble claire, en dépit des louanges a posteriori accordées au projet japonais, c'est bien d'un choix par défaut qu'il s'agit.

A l'issue de la réunion des 19 membres du jury le 13 septembre dernier, La Voix du Nord explique que le projet de Rudy Ricciotti a obtenu 7.715 points devant Kazuyo Sejima du cabinet Sanaa (7645) et Zaha Hadid (6890). Mais une opposition manifeste entre élus, qui penchent pour le projet Hadid, et professionnels (pour simplifier), qui penchent pour celui de l'architecte varois, se fait jour. C'est alors, quand l'émotion est son comble, qu'apparaissent les réactions les plus frappantes et les plus significatives.

Les élus dans leur ensemble privilégient le projet Hadid non pour ses mérites propres mais pour l'idée qu'ils se font d'un Bilbao bis. En clair, ils souhaitent un musée qui se voit, soit médiatique et qui se révèle, c'est l'un des buts avoués, source de revenus - plus de 750.000 visiteurs par an attendus, avec effets induits sur l'économie locale. Il s'agit après tout d'un désir légitime dans une région que les commentateurs s'appliquent à décrire "sinistrée", avec un taux de chômage largement supérieur à celui de la moyenne nationale. Ont-ils pour autant atteint leur but ?

"Cette architecture [celle de Zaha Hadid] me semblait moins violente que celle des Japonais", estimait ainsi Guy Delcourt, maire de Lens (cité par Le Monde). "Mais c'est sans doute une question de génération. J'ai pu constater, en les interrogeant, que les plus jeunes préfèrent les formes minimales et la lumière maîtrisée des Japonais". Moins violente ? La Voix du Nord rapportait elle que les professionnels du jury étaient "très inquiets quant au projet de Zaha Hadid, qu'ils jugeaient brutal et inapproprié".

Consulté, le Conseil régional a voté comme un seul homme selon des lignes partisanes, ce qui en dit long au final sur l'intérêt des élus quant à l'architecture et au sens qu'elle peut avoir et encore plus long sur ce qu'elle peut représenter, quels que soient ses mérites propres, comme enjeu politicien. Vous avez dit culture ?

Peut-être la violence était-elle ailleurs, surtout concentrée sur le projet Ricciotti à propos duquel Daniel Percheron, président PS évoque "un contresens politique et idéologique" tandis que Guy Delcourt, encore lui, parle "d'une offense au bassin minier". "On ne voulait plus dire 'on descend à la mine'", a-t-il expliqué. Des remarques dont la portée n'a pas été bien mesurée sans doute mais qui vont au fond de la discussion. En clair, c'est la référence (l'hommage ?) au passé minier de la ville qui les a profondément, visiblement, heurté.

C'est de cela dont Rudy Ricciotti, petit-fils de maçon et de mineur a voulu traiter, comme le chanteur Pierre Bachelet - adulé dans la région - avant lui. Le fait d'être varois lui enlèverait-il toute légitimité pour inscrire un projet au coeur du site de l'ancienne fosse 9 - 9 bis ? L'inscription de la mémoire ouvrière, pour citer une expression consacrée, n'est certainement pas indispensable à tout projet culturel dans un bassin ouvrier et même Boulogne-Billancourt a fini par en faire l'économie. Mais alors pourquoi les mêmes élus, enthousiastes et partants pour faire inscrire les corons au patrimoine de l'humanité (le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais était candidat à l'inscription en 2005) et restaurer ailleurs le patrimoine minier (mission confiée en mars 2004 par Jean-Jacques Aillagon, alors ministre de la culture à l'architecte Bertrand Lemoine) perçoivent-ils comme une offense qu'un architecte veuille y rendre hommage ? De fait, il est permis de penser que la référence à l'histoire du lieu permettait d'inscrire ce musée dans une histoire de l'homme plus large encore puisque l'homme est descendu à la mine qu'il avait à peine découvert le feu. Or, comme le montre le résultat du jury, d'un point de vue programmatique, il n'y avait rien à redire sur le projet Ricciotti. Les élus ne voulaient pas d'un projet enterré. Mais qu'ont-ils enterré au final, 100 pieds sous terre et loin des regards ?

Lorsqu'il a fallu trancher, Henri Loyrette, président du Louvre, a choisi le projet Sanaa pour sa fonctionnalité de musée, sa capacité "de faire bouger les murs quand c'est nécessaire afin de pouvoir adapter la salle à l'oeuvre et pas l'inverse". En clair, la fonction muséale a primé, l'intérêt du Louvre s'imposant ainsi face à l'intérêt de Lens puisque cette fonction aurait été la même quelque soit le lieu où ce musée est construit. On peut comprendre que des élus aient tenu à s'affranchir d'un passé douloureux. Mais autant tenter de faire disparaître la bière parce que c'était la boisson de choix des mineurs. Les élus ont beau jeu aujourd'hui de vanter les qualités du projet Sanaa. "Beaucoup de simplicité", "remarquable", déclare Daniel percheron, le président du Conseil général. "C'est un projet d'une grande beauté, cristallin, ouvert sur le ciel", déclare Jack Lang, vice-président (PS) du Conseil régional et ancien ministre de la Culture. Des mots somme toute bien modestes et qui ne reflètent en rien la portée d'un tel projet dans un tel lieu.

Il est quand même remarquable que le plus meurtri dans l'affaire soit Rudy Ricciotti lui-même, non pas tant d'avoir perdu - il s'y attendait - mais parce que lui, au moins, dans ce projet, y avait mis son coeur. "[Mon projet] n'a pas été compris par les élus. Ils ont préféré un choix inscrit dans la banale mondialisation à l'émergence d'une vraie sensibilité. La mémoire ouvrière, elle, ne peut s'effacer et n'appartient à personne. J'ai parié sur la poésie, l'intelligence, le développement durable", a-t-il déclaré à la Voix du Nord. Il a perdu et l'incompréhension des élus étonne, surtout ceux estampillés PS. Quelles étaient donc, finalement, leurs motivations ? En tout état de cause, c'est donc le Louvre II qui sera construit, pas le Louvre-Lens. Et il est à craindre qu'à long terme, ce soit Lens qui soit la grande perdante puisque les visiteurs iront au Louvre II à Lens et non à Lens pour visiter Le Louvre.

Christophe Leray

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