• Accueil
  •  > 
  • Au diable les conservateurs : lettre ouverte à François Pinault
Rejoignez Cyberarchi : 

Au diable les conservateurs : lettre ouverte à François Pinault

Jean-Claude Antonini, maire d'Angers, vous a proposé, dans un courrier daté du 13 mai dernier, d'accueillir une partie de votre collection sur un site remarquable. Nous ne doutons pas que Tadao Ando vous saura gré de persister à vouloir construire en France un musée d'art contemporain. Et nous autres, qui aimons l'art contemporain et l'architecture, vous en serions reconnaissant.

 
 
A+
 
a-
 

"Je vais pouvoir expérimenter mon rêve et mon courage et construire quelque chose qui va durer 100, 200 ans". Ainsi se réjouissait en 2003 l'architecte japonais Tadao Ando à la perspective de construire, en France, le musée d'art contemporain destiné à abriter votre collection. Pour un homme qui a décidé de devenir architecte à la lecture d'un livre de Le Corbusier - c'est d'ailleurs le nom de son chien qui a pouvoir, en aboyant, de refuser les clients - construire en France était donc un rêve en passe de devenir réalité.

Le Palais Grassi à Venise est un écrin digne de votre passion pour l'art contemporain, lequel est tenu en France en piètre estime. Faut-il pour autant désespérer de ce pays ? Le "fiasco" décrit par nos confrères de la presse nationale, qui pointent du doigt les responsabilités d'hommes qui, pour la plupart, n'ont plus guère de temps pour "persévérer" dans une conduite issue d'un siècle déjà ancien, doit-il engager l'avenir de ceux qui naissent aujourd'hui ? Vous-même n'envisagez-vous pas de "constituer un réseau avec d'autres villes d'Europe, et même en France" pour permettre à vos oeuvres d'être vues ? Le temps de l'homme physique est certes limité et, à ce titre, votre exaspération bien compréhensible. Le temps de l'histoire sait parfois se montrer généreux.

En attendant, le temps presse dites-vous. Permettez-nous alors d'appuyer la candidature de la ville d'Angers. Vous devez en effet avoir reçu un courrier en ce sens de la part de Jean-Claude Antonini, maire d'Angers, 16ème ville de France. Il est inscrit au PS il est vrai mais a-t-on besoin d'aller jusqu'à Venise pour faire pièce à l'inconséquence d'amis politiques du bord opposé ?

Vous connaissez mieux que nous la passion pour la nature, aussi reconstituée soit-elle, de Tadao Ando. S'il est une constante à Angers, c'est bien que depuis la fin des années 80 et la participation de Jean-Claude Antonini (à l'époque adjoint à l'environnement), au premier Sommet de la Terre à Rio, le développement à Angers doit être durable. La ville a ainsi réussi à tirer parti des vastes plaines inondables qui ont déterminé son développement depuis son origine. Aujourd'hui, ces vastes espaces verts sont accessibles à tous les habitants (260.000 dans l'agglomération) en quelques minutes, certains à moins d'un kilomètre du centre historique. Ainsi, dans le cahier des charges du contrat d'urbanisme du Plateau des Capucins - le site même où Jean-Claude Antonini affirme avoir déjà réservé un emplacement pour votre projet - la moitié des 130 hectares doit être maintenue sous une forme ou une autre d'espaces verts (prés, jardins, parcs, etc.).

C'est une vision poétique autant que technique qui a permis à l'agence Castro-Denissof - le premier venant d'ailleurs d'annoncer sa candidature à la présidence de la République, vous resterez donc en bonne compagnie - d'emporter le concours d'urbanisme de ce Plateau des Capucins, un site de 300 hectares à quelques encablures du centre-ville d'Angers. Il s'agit, pour faire court, d'une réponse sous forme d'archipel - "des îles très franchement délimitées en s'appuyant sur ce sol qui se plie légèrement" - à un défi exemplaire. "Des intuitions abstraites qui sont devenues des concepts", explique Sophie Denissof. Le projet n'en est qu'à ses premiers balbutiements mais d'ores et déjà le concept d'archipel et la démarche qui l'accompagne sont la preuve d'une inspiration à la hauteur du projet. «Nous avions visité Angers, la Doutre, un quartier ancien, et le Lac de Maine, un quartier récent. Nous avions été touchés par le sentiment fort d'être dans une ville», se souvient Sophie Denissof. Ainsi votre musée ne sera pas pendant 10 ou 15 ans serti par d'innombrables chantiers et Tadao Ando n'aura pas à se préoccuper de planter des arbres. Les arbres sont déjà là. Un dernier mot sur le site. Il surplombe une plaine inondable - et inondée chaque hiver - qui la rend inconstructible. Pour les 100 ou 200 ans prochains dont parle Tadao Ando, il restera tel quel sans risque aucun que l'environnement de votre musée ne soit à jamais défiguré. Le tout à cinq minutes de la gare TGV et donc à 1h30 et cinq minutes de Paris, de porte à porte.

Autre chose concernant la vitesse d'exécution puisque le temps presse. Nulle démolition n'est à prévoir, ni dépollution, ni négociation délicate et onéreuse avec une quelconque multinationale. Qui plus est, forte de sa capacité à autofinancer ses projets sans recours à l'emprunt - un budget d'investissement en 2003 de 45 millions d'euros (avec des records certaines années à 60 millions d'euros) - la ville a les moyens de ses ambitions. C'est dire si elle a beaucoup à donner.

L'art contemporain est le bienvenu à Angers. Il a notamment fallu la volonté sans faille du maire de l'époque, Jean Monnier, et de son successeur, Jean-Claude Antonini, pour que soit créé en centre-ville un musée contemporain, conçu par Antoine Stinco, qui permette cependant la rénovation d'un corps d'édifices disparates dont la construction s'échelonnait du XVème au XIXème siècle. Architecture Studio construit actuellement, à deux pas du Plateau des Capucins, un théâtre et un centre national de danse contemporaine. Claude Vasconi a conçu le Quai Tabarly et le Front de Maine, un nouveau quartier aux rives paysagées qui bordent le nouveau Parc de Balzac, plébiscité par les Angevins, conçu en zone inondable sur un ancien dépotoir. "J'aime ce château, les terrasses vertes, cette ville pleine de musées magnifiques ; j'aime l'échelle angevine», offrait Claude Vasconi en guise d'explication d'un effort allant bien au-delà de ce qui était requis.

"C'est une offre très sérieuse. Il y a une erreur à laisser partir hors de France les collections de François Pinault et ce serait une erreur pour un maire d'une grande ville de ne pas agir", a expliqué à l'AFP Olivier Vaillant, directeur de cabinet du maire d'Angers. Certes la ville agit (avec une célérité qui, nous l'espérons, vous a agréablement surpris) au nom de l'intérêt bien compris de ses habitants et, plus largement, des Français mais il s'agit d'un intérêt en regard de l'art, de l'histoire, de l'architecture, pour les 100 ou 200 ans qui viennent.

Puisse cette proposition retenir votre attention et, mieux peut-être, recueillir votre adhésion. Et si le doute vous assaille, demandez à Le Corbusier, l'ami de Tadao Ando, de vous souffler la réponse.

Respectueusement,

Christophe Leray
Rédacteur en chef de CyberArchi

Au diable les conservateurs : lettre ouverte à François Pinault
Au diable les conservateurs : lettre ouverte à François Pinault
Au diable les conservateurs : lettre ouverte à François Pinault
Au diable les conservateurs : lettre ouverte à François Pinault
Au diable les conservateurs : lettre ouverte à François Pinault
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  

Recevez la newsletter

CYBER