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Au C42, le projet ne s'épuise jamais dans une esthétique convenue

© Cyberarchi 2020

Je n'aime pas l'architecture de Manuelle Gautrand. Je ne suis pas non plus client du constructeur de petites voitures. Je roule en Alsthom-Martin (un RER conduit par Régis), c'est plus gros et plus cher. Mais le C42, le nouveau show-room Citroën m'a séduit. Analyse d'un architecte râleur, Christophe Hébert, qui aurait pu être automobiliste, dans une autre vie.

 
 
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Je t'aime, moi non plus, Manuelle Gautrand

Ou plutôt, je n'aime pas ce qu'elle dit sur l'architecture et la plupart de ses projets ne me parlent pas. Il y a d'abord une forme de laideur convenue, qu'elle semble plaquer sur ses projets, comme d'autres plaquent des effets esthétisants décousus. J'y vois des coups marketing et publicitaires, une tendance irrésistible de faire parler de soi à l'air du temps, au détriment de ce qui fait la durabilité, la qualité, la particularité de l'architecture.

Des 'facilités' aussi, des 'troisièmes roues' qui accompagnent si bien la pensée architecturale française, soutenue par les critiques, amis des stars et amateurs de traiteurs. Une pensée architecturale en mode pilotage 'systémique' : écriture aléatoire hectométrique pour éviter de se poser les questions existentielles de la composition, boi-boîtes sortant des façades, coins-coins arrondis assortis, fascination sans distance critique pour l'imagerie informatique qui ne date pourtant pas d'hier, transposition dans le champ du projet architectural d'esthétiques ou de procédés provenant d'autres disciplines en guise de recette.

J'ai du mal aussi à m'enthousiasmer pour les projets de logements de Manuelle Gautrand. Derrière les façades 'fun', les exploits inutiles d'ingénierie (franchissement spectaculaire à Lyon Confluence, le 'village people' du logement social), j'y vois des plans d'appartement F3 de quarante ans d'âge... Où est l'innovation en matière d'habitation ? Et surtout, où se situe la pertinence du modèle économique sous-jacent à la forme que prend le projet à la question posée ? Bref, où sont passés les sous !?

Et Manuelle Gautrand d'expliquer, pendant une conférence aux Récollets, que si le glaçage extérieur du gros gâteau-extension du théâtre de Béthune fissure, c'est de la faute du maître d'ouvrage qui n'avait pas assez de sous pour prétendre à l'architecture. Je rêve.

J'aime bien le C42

Heureusement pour nous, la rhétorique de Manuelle Gautrand, qui m'énerve ailleurs, est ici pertinente avec l'image de Citroën : un travail sur une peau artificielle qui serait le prolongement du produit. Ce projet s'est cultivé de références, de métaphores qui font sens. Les vitrines intégrées dans la paroi servantes s'inscrivent comme des cadrans d'automobile. La signalétique, omniprésente dans le C42, est là non comme seul moyen de repérage, mais comme accompagnement, s'inscrit comme une sorte d'ornementation, évoque la métaphore du voyage, du transit.

Si le C42 est intéressant, c'est parce qu'il 'fonctionne'. Il fonctionne parce qu'il possède des qualités fondamentales en architecture si on le regarde au delà de ses formes à la dernière mode. On remarquera tout d'abord que le lieu est fréquenté et que les gens n'y font pas trop la gueule, ce qui est plutôt bon signe. Parmi les fondamentaux, la composition en plan reprend le principe désormais classique de l'espace 'servi' rendu libre et fluide par l'espace 'servant' (les 'boursouflures' techniques comprenant un second escalier encloisonné, les ascenseurs, les gaines, etc.). On notera encore le thème de la dilatation spatiale des espaces intérieurs à la lumière...

Le C42 est destiné à durer, à être daté, situé dans le temps présent, car, bien que paraissant énergivore avec sa carapace de verre, il possède deux qualités qui lui éviteront d'être démodé : il fait sens et il offre un usage, une pratique du lieu, et même une expérience qui laisse des traces dans la mémoire personnelle et collective.

Ce qui me séduit dans ce projet et qui correspond à un de mes thèmes préférés, c'est l'image véhiculée par l'architecture (sans jeu de mot...). L'image de marque, l'image de la marque. En partant d'une composition de façade avec le logo Citroën, Manuelle Gautrand a réussi à construire une identité forte sans nécessité d'y écrire dessus, comme sur le Port-salut ou sur la BNF. C'est le signe d'une digestion pertinente pendant le processus du projet, d'une démarche conceptuellement 'nourricière' en images, formes et métaphores. Le signe se transforme pour laisser place à une écriture brillante et rigoureuse qui structure l'espace et donne de l'unité. Le projet ne s'épuise jamais dans une esthétique convenue.

Par contre, ses seules qualités urbaines résultent des garde-fous réglementaires qui l'obligent à s'aligner. Revendiquée par l'architecte, son écriture est libre entre mitoyens, débordant un peu de profil, 'parce qu'on peut' aux Champs-Elysées, soit disant. Dommage, au lieu d'être inutilement démonstratif sur le plan plastique comme un mobilier urbain Decaux années 70/80, il aurait pu être plus subtil sur ce point. Il est vrai qu'être libre est difficile.

D'autant qu'il se 'signale' sur les Champs-Elysées, non par sa forme et son apparence extérieures mais par son étrange beauté intérieure, par son espace singulier qui attire le regard et offre l'envie de s'y promener.

Un projet d'escalier

Manuelle Gautrand met en avant ses 'tournettes', les présentoirs à voiture, dans sa réflexion et dans sa communication. Elles sont techniquement et plastiquement une réussite. Cependant, même si leur dessin et leur conception sont intéressants et leur présence nécessaire pour répondre au programme, ce qui parait le plus important, lorsqu'on visite le C42, est la déambulation verticale. Ce qui fait l'expérience architecturale est cette circulation. Il n'y a pas vraiment d'appropriation des 'tournettes' car elles constituent un spectacle non accessible. En revanche, l'escalier participe grandement au plaisir de la visite.

Il y a un plaisir de la promenade, de la déambulation, parce qu'il y a une générosité, non pas celle de l'espace, qui est rare et cher, mais celui du volume, révélé par le parcours spatial du grand escalier. L'escalier est ludique, il évoque des souvenirs d'enfance, un parcours intimidant et merveilleux autours d'un grand lustre suspendu dans le vide. Ici, le lustre, ce sont les 'présentoirs à voitures', qui tournent tout doucement, dans un même mouvement mécanique, dans un manège savamment organisé.

Puisque cet escalier n'est pas voué à l'efficacité du parcours, puisqu'il est dédié à la déambulation et peut-être même à la représentation sociale (on l'imagine très bien lors de futurs soirées événementielles), on peut regretter l'absence de paliers intermédiaires supplémentaires, qui auraient démultiplié les points d'arrêt et les micro évènements, allongé le temps de la visite. J'ai ici et sur d'autres détails l'impression que Manuelle Gautrand n'a pas développé tout le potentiel de son projet. Elle est ultra classique sur ces points, alors qu'ils sont particulièrement singuliers. A ma connaissance, il n'y a pas d'autres lieux publics de cette nature en France.

Bien plus que la mécanique des 'tournettes', les visiteurs participent à l'animation du lieu, dans une mise en scène réglée comme une boîte à musique, derrière les chevrons vitrés de la façade.

Les ascenseurs, au nombre de deux appareils isolés, sont sous-dimensionnés. C'est une réponse sommaire aux contraintes d'accessibilité des espaces publics. Il aurait fallu une batterie de deux ascenseurs dans la bande servante, de façon à irriguer sans attendre les visiteurs qui vont en haut et visitent le show-room dans le sens de la descente, comme au Gugenheim.

L'ambiance sacrifiée

J'aime le blanc dans l'architecture, parce que sous la lumière, sous le soleil, le blanc ne l'est jamais totalement. Sauf que là, Manuelle Gautrand m'attendait au coin de la 'tournette'. Avec le concours des vitrages translucides... blancs, les murs laqués sont plus blancs que blanc comme aurait dit la mère Denis, plus blanc que le ton blanc 'Grand Optical' qui faisait référence jusqu'ici sur les Champs. L'espace y est délavé de toute nuance, et si le but avoué était de nous faire évoluer dans la charte graphique de Citroën, c'est réussi. Dommage. Je ne suis pas sûr d'ailleurs que cette ambiance mette en valeur le produit exposé. Par contre, il en résulte une clarté inhabituelle lorsqu'on observe l'immeuble du trottoir nord. Cela évite l'effet 'verre fumé' observé pendant les travaux.

De la même manière, malgré le coût élevé de la construction, on regrettera l'impression de ne pas en avoir pour l'argent investi. Il y a une incroyable pauvreté des matières, une banalité dans certaines finitions, qui n'est pas à la hauteur de son projet et des efforts qui ont été investis ailleurs. Parfois, il est payant, là où c'est nécessaire, de juxtaposer des traitements coûteux avec d'autres, bon marché, mais là ça ne marche pas. Peut-être parce que l'espace de la déambulation est continu. Du coup, je m'étonne un peu de ce qui semble être de la pierre ton beige sur les marches des escaliers qui me semblent un peu étrangère aux autres traitements de sol et ne correspond pas vraiment au registre du C42.

Certains détails de la façade sur les Champs-Elysées ne semblent pas très réussis non plus, même si le concept de la façade l'est particulièrement. L'aspect du profilé aurait gagné à se faire oublier. Ce n'est pas tant son épaisseur mais son dessin qui est trop présent. Il y a un problème aussi sur le recouvrement trop épais, de part et d'autre, sur la hauteur à chaque limite de mitoyenneté. Cette épaisseur n'est pas très élégante, elle alourdit un peu la façade du C42. Un joint creux aurait peut-être permis de mettre l'accent sur la façade plutôt que sur ses limites... Je sais, ce ne sont pas des détails essentiels au regard des qualités du C42, mais il est dommage de ne pas les avoir mieux traités pour les rendre justement non visibles.

Vibrations

Lorsque l'architecture est particulièrement réussie, je remarque qu'il y a des qualités qui existent dans ces seuls endroits, que l'on ne peut reproduire, même en photographie. J'ai le sentiment que le C42 est à cette frontière. En tout cas les représentations photographiques ne sont jamais supérieures à la qualité du lieu et je vous invite, si vous ne l'avez pas déjà fait, à aller visiter cette intéressante construction.

Rendez-vous au dernier étage, sur le dernier chevron de la façade. Le nez collé au vitrage, vous pourrez tester votre résistance à la peur du vide, et crier "I am the King of the Champs-Elysées !" et observer les consommateurs qui frayent en banc, 30 mètres plus bas.

Lire également notre article 'C42 - L'origine et les intentions du projet, racontées par Manuelle Gautrand' et consulter notre album-photo 'A midi ou à minuit, il y a tout ce que Citroën voulait, aux Champs-Elysées'.

Christophe Hébert
Site officiel : www.c42.fr

Au C42, le projet ne s'épuise jamais dans une esthétique convenue
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